Port-au-Prince : les éclopés de la cathédrale

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Chronique de la découverte de Port-au-Prince (volet 3)

 

Icaris
Icaris. © Alice Corbet

La cathédrale Notre Dame de l’Assomption est l’un des symboles de la destruction de Port-au-Prince par le tremblement de terre de janvier 2010. Au centre de la ville, cet édifice monumental blanc et rose pâle, qui allait fêter son centenaire, fut éventré en quelques secondes, ensevelissant dans des volutes de poussière les colonnes, les vitraux, l’autel, et plusieurs dizaines de croyants dont l’Archevêque.

Il demeure aujourd’hui les amas de bétons armés, d’où émerge le fer supplicié qui soutenait l’édifice ; il demeure les rosaces aveugles quand elles ne se déchirent pas en de béants trous sur les flancs fendus de l’édifice. Il demeure surtout, sur le flan avant, la grande croix latine : ce Christ tout blanc, aux yeux cernés et à la barbe noire, a survécu au séisme et est resté d’aplomb, impressionnant, bouleversant.

Pour arriver à la cathédrale, il faut marcher depuis le Palais National ou descendre d’un des nombreux tap-taps qui passent non loin. Il faut se frayer un passage dans l’agitation des camps omniprésents, enjamber les débris, contourner les latrines collectives, sauter par-dessus les flaques d’eau qui stagnent après chaque pluie quotidienne, jouer des coudes dans le petit marché étouffé qui se tient près de son parvis, où tout ce qui touche au domaine téléphonique est monnayable : batteries, cartes vertes « Voilà » ou rouges « Digicel », déblocages de SIM…

Dès que l’on s’approche de la cathédrale, une ambiance particulière se dégage : ici on peut prendre la mesure de la destruction et entendre battre le cœur pieux des haïtiens. Près de la croix christique, en permanence, les chants résonnent. Des prêtres animent les prières. Des femmes se jettent au sol en pleurant, d’autres s’accrochent en silence aux grilles brinquebalantes qui délimitent l’espace pieux et émergent encore des gravats. Les écoliers recueillis se concentrent, sous la chaleur. Les passants viennent contribuer quelque temps dans un hommage éloquent de dévotion. On croit à Haïti comme dans peu d’endroit dans le monde : on croit dans la chair, on croit dans le sang, on croit avec une ferveur qui déstabilise parfois tellement elle peut être crue, aveugle, viscérale. Ce petit groupe de croyants, ces chants qui montent sans cesse, ces incantations, ne peuvent que provoquer le respect et faire ressentir jusqu’au plus profond des entrailles la douleur et la déférence.

Et puis, tout proche de cette ferveur, quelques tentes, quelques bâches. Une odeur forte d’excréments, qui provient de l’intérieur de la cathédrale. Des traces d’une vie bricolée qui bien vite s’incarne dans un défilé de mendiants, à l’affût des curieux et, en particulier, des « blancs » qui viennent visiter le lieu pour « se rendre compte » et connaître la ville. Ils arrivent, bande d’éclopés, hommes et femmes, tous boitant, tous souffrant de maladie : vieilles dames édentées aux yeux fous, femmes aux cicatrices qui portent dans leurs bras de jeunes enfants aux regards vides, homme sans jambes qui circule tant bien que mal dans sa voiturette à manivelle. Cette bande fait un peu peur, car elle reflète ce que l’on aime pas voir et ce que l’on voit peu à Haïti : la mendicité démarcheuse, la quémande insistante, la rancœur parfois agressive si on ne donne pas, la victimisation outrancière.

Ce mois de mai 2011, je suis allée plusieurs fois à la cathédrale, d’abord presque sans rentrer à l’intérieur, et sans prendre de photographie. D’ailleurs, la première fois que je suis rentrée dans le ventre écartelé de l’édifice, j’ai eu peur : du ciel tombaient encore des débris. J’ai cru à une réplique sismique, j’ai cru que les premières pluies faisaient céder un arc boutant, j’ai cru qu’un bulldozer venait détruire le site. Mais ce n’était pas cela : c’était de jeunes garçons, 10 ans sans doute, qui étaient montés je ne sais comment dans les hauteurs de la cathédrale décharnée et qui, chaussés de tongs et armés d’une scie, découpaient le fer émergeant des colonnes. Petites mains du marché du fer, équilibristes périlleux envoyés récolter de quoi survivre. Tout heureux de me voir, ils m’alpaguèrent, rigolèrent comme les gamins qu’ils sont. Je leur ai dit de faire attention, de ne pas tomber, de ne pas se faire broyer par l’économie du dénuement, de bien faire attention : ils m’ont répondu, sagement : « wi madam, nou pa’p tombe,ou pa bezwen pè », « oui madame, on va pas tomber, vous inquiétez pas… ».

Samantha et Monica
Samantha et Monica

J’ai pris le temps de discuter avec les éclopés de la cathédrale. Se présenter, parler, écouter, ne pas chercher à discerner entre vérité et bricolage de la réalité qui se mêlent dans les récits, comme parfois le spirituel est plus tangible que le palpable. Très vite je me suis même sentie connue, très vite je n’ai plus été importunée dans ma découverte du site.

Mendiants, ils l’étaient pour la plupart bien avant le séisme. Ils n’ont vraiment jamais eu de famille, ni même de maison. Le séisme, pour eux, cela a finalement été l’occasion de trouver une tente, et de s’installer près du christ sans être chassé continuellement. Ils ont une grande conscience de l’imagerie qu’ils offrent et en veulent à tous ces photographes qui ne leur offrent pas d’argent mais qui vont, ensuite, vendre leurs photos à l’esthétique lugubre. Ils savent l’importance des récits misérabilistes et savent inventer une histoire dramaturgique pour attirer l’attention d’un visiteur. Leur corps est devenu leur arme pour vivre, c’est leur instrument de travail : ils vendent leur misère pour quelques dollars, ils existent par leurs malheurs. La pitié est leur argument, la charité leur rente. Et personne ne peut leur reprocher.

Icaris Sellner a 29 ans. Enfin, c’est ce qu’il dit. Pour le prouver, il montre sa carte d’identité : c’est étrange, elle ne semble pas vraiment correspondre, je ne reconnais pas sa photo, et il parait plus âgé que l’âge annoncé. Mais, qu’il ait trouvé cette carte dans les décombres ou qu’elle soit authentique, cela n’est pas si grave : Icaris a une identité, et il est fier de la montrer.

C’est lui le chef des mendiants : il organise l’espace de la cathédrale, règle les conflits, vise les personnes à assaillir de demandes et mentionne celles à épargner. Depuis que, mi-mai, la cathédrale fut dégagée de ses débris, il tient à ce que ce ne soit plus le lieu de soulagement du quartier, et fait régner la propreté sur le sol nu du bâtiment religieux en sermonnant ouvertement ceux qui espèrent s’y alléger où y jeter des déchets. En outre, il peut parler un peu français, est très serviable, se fait le porte-parole de ce peuple vagabond. Il dit ne pas vouloir que des « organisations » (des ONG) viennent, car elles risqueraient de le chasser ainsi que ses comparses ; et puis, il n’aime pas trop « ces blancs qui se font de l’argent sur nous ». Lui-même figure sur de nombreuses photos, dressé sur sa jambe unique, appuyé sur une canne : Icaris a été amputé. Pourtant, me glisse-t-il, sa jambe, il l’a perdue en 1991, dans un accident de voiture à Carrefour ; mais cela personne ne lui demande : un amputé devant une cathédrale dans un pays dévasté, c’est l’incarnation de l’horreur qu’on s’attend à voir. Il en profite donc en posant dans les décombres, lui qui est né à Petit-Goâve et n’est arrivé à la capitale qu’en 1995. Par contre, s’il ne désire pas «d’organisation» pour la tranquillité, il souhaiterait qu’il y ait des distributions de nourriture, de l’eau propre, des latrines, ce dont il ne bénéficie pas car il n’est pas enregistré dans un camp mais est installé  sauvagement». Il souhaiterait surtout la sécurité, du travail, des hôpitaux. Un État, en somme…

Sous sa tente vit une jeune femme de 21 ans. Elle se présente comme sa compagne ; enfin, une compagne de temps en temps… Accrochée à son bras une gamine de quelques mois, qui parait boulotte mais est bien trop sagepour être en bonne santé : Monica. Samantha Bienaimée a accouché à l’hôpital général le 19 mars, heureusement situé non loin. Mais elle n’a pas grand-chose à donner à manger à sa fille : ses seins sont vides et sur le petit gaz, seul du riz tourbillonne. Elle est gaie pourtant, elle m’interroge : si j’ai des frères et sœurs, si je suis mariée et pourquoi non malgré mon âge… puis elle éclate de rire : j’ai raison, car « quand on a un mari, cela devient vite un problème », et puis, « quand il tape, on devient toute verte, qu’on soit noire ou blanche ». Elle se reprend, elle me parle un peu de sa vie, de sa première fille qui, peu de temps après le séisme, a disparu la nuit, dans la tente grande ouverte : volatilisée, « volée » me dit Samantha, en même temps que quelques objets, sans que personne ne s’en aperçoive, peut-être parce que tout le monde était trop imbibé de fatigue ou d’une imitation de Barbencourt, le rhum local.

 

Clercina
Clercina

L’alcool, on se demande d’où il vient, mais il accompagne la misère comme partout ailleurs. Clercina le sent, ce début d’après-midi. Clercina Lapolissa a 63 ans, est mère de 5 enfants dont une fille décédée en 1999, et a l’air d’une vieille femme, les yeux fatigués, la robe salie. Surtout, elle se présente le bras en avant : le bras gauche de Clercina est effrayant. Quand elle le soulève, on voit l’épaule s’élever et, entre elle et le coude, le bras pend, cassé, mort. On peut sentir la douleur en le regardant, on voit l’endroit cassé derrière un hématome gonflé. Et, au bout, la main de Clercina n’a plus que trois doigts : les autres se sont arrachés, écrasés, quand paniquée elle a tiré sur son membre, le brisant ; tiré pour survivre, alors qu’elle était prise sous les décombres de l’archevêché et qu’une autre secousse lui faisait entrevoir sa mort. Clercina n’est pas allée voir de médecin, elle ne sait pas, elle a un peu peur. Elle n’a plus vraiment sa tête, elle n’a plus d’espoir, elle ne sait plus trop ce qu’elle fait là. Elle a juste le réflexe de se cacher derrière une colonne quand une patrouille de l’ONU passe dans la cathédrale éventrée, car les Casques Bleus lui font peur : leurs armes sont impressionnantes, ils ne parlent pas sa langue, ils viennent de loin, elle ne sait pas trop ce qu’ils font, encore moins ainsi armés dans ce lieu saint, démuni, nu…

C’est alors que j’ai quitté la cathédrale. Les plus téméraires allaient rejoindre les militaires pour leur demander un bonbon, ou tout simplement pour essayer de prendre contact avec eux. Les autres se précipitaient sur un 4X4 blanc qui arrivait. Il était temps que je parte et cesse d’importuner ces haïtiens, dont la vie traverse l’histoire et le séisme sans jamais se départir de leur pauvreté ni de leur humanité.

Voir volet 1 et 2

Alice Corbet

Alice Corbet

Alice Corbet est anthropologue, membre du Comité de rédaction de Grotius.fr.