Colombie : les négociations de la dernière chance

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Bien malin qui dira si le 18 octobre 2012 a signé le commencement de la paix en Colombie, après plus de cinquante ans de conflit armé. Au défi politique s’ajoute un enjeu humanitaire de taille pour les négociateurs du gouvernement et des FARC réunis depuis cette date dans la capitale norvégienne. Excellent connaisseur de la guérilla dont il fut le prisonnier en mai dernier, Roméo Langlois a assisté à l’inauguration des pourparlers…

Un mois aura certes été trop court au parfois contesté Comité Nobel de la Paix pour primer l’effort des nouveaux émissaires réunis dans sa ville. Le symbole est là, mais ne promet rien. Depuis le 18 octobre 2012, les deux principaux acteurs de l’un des plus vieux conflits armés de la planète ont choisi Oslo pour un premier tour de négociations, appelées à se poursuivre à La Havane à compter du 15 novembre.

Ces pourparlers pourraient bien être ceux de la dernière chance pour une Colombie minée par plus d’un demi-siècle d’affrontements dont le sens échappe désormais à une large frange de sa population, devenue urbaine à 80 % et trop souvent sourde au “tonnerre lointain”. Le temps joue contre la paix ? Les mémoires s’étiolent peut-être mais le traumatisme demeure.

En cinquante ans, le conflit a tué 600 000 personnes (plus de la moitié de ces victimes attribuables à l’armée, aux paramilitaires et groupes criminels liés au narcotrafic), causé au moins 15 000 disparitions, et chassé de leurs terres plus de trois millions de citoyens des campagnes. Tout autant que le bilan, les cinq points de discussions prévus à l’agenda des négociateurs du gouvernement et de la guérilla des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) décrivent des enjeux qui vont parfois au-delà du conflit lui-même : droit des victimes, développement agraire, participation politique, mais aussi désarmement et narcotrafic.

Prisonnier des FARC du 28 avril au 30 mai derniers, après dix ans d’observation suivie du terrain colombien, Roméo Langlois se trouvait à Oslo pour la session inaugurale des négociations. Contre les apparences, il estime le moment politique favorable à leur tenue, et peut-être à leur succès. “Certes, aucun cessez-le-feu n’a été décrété en préalable des discussions.

Les FARC le réclamaient et le gouvernement l’a rejeté, sans doute pour ménager son armée ainsi que l’opinion publique colombienne des villes, souvent conservatrice et à distance du ‘vieux’ conflit armé”, reconnaît-il. “Ceci posé, la négociation est possible sans cessez-le-feu. Ce qui, à mon sens, l’encourage, c’est que l’État a reconnu une part de ses responsabilités dans le conflit et qu’il a notamment fait adopter, en 2011, la loi sur les victimes et la restitution des terres , laquelle permettrait d’indemniser un certain nombre de familles dépossédées et déplacées au cours des années de combat.”

Le journaliste pointe également des gages donnés du côté des FARC, et d’abord leur renoncement officiel à tout enlèvement de civils, formulé le 26 février 2012. “Les chefs de la guérilla savent, sans le dire, que leur troupe est affaiblie [elle est passée au cours de la décennie 2000 de 20 000 à 9 000 individus – ndlr] et que la guerre ne pourra pas durer éternellement.

Au menu des cinq points d’accord à trouver, la participation politique, c’est-à-dire l’entrée en politique des FARC par la voie légale fournirait une garantie importante et nécessaire.” Mais pas forcément suffisante, quand on se souvient que faute de cadre de réinsertion, quelque 8 000 des 30 000 paramilitaires ont repris les armes à l’issue de leur très officielle “démobilisation”, conduite entre 2003 et 2006 sous la présidence d’Alvaro Uribe. “La participation politique ne peut aller sans un processus de réintégration à la société de la base de la guérilla”, estime Roméo Langlois.

La perspective d’un désarmement se déduit en partie de l’accomplissement du précédent point. En partie seulement car, selon Roméo Langlois “l’armée n’aura jamais les moyens de contrôler l’espace rural laissé vacant, à terme, par le départ des FARC, en principe d’accord pour désarmer”.

Les enjeux les plus lourds de la négociation se posent à ce stade. “L’espace rural, et notamment 80 000 hectares jusque là sous contrôle des FARC signifient aussi une nouvelle manne pour les organisations criminelles financées par le narcotrafic. Ce volet de l’accord dépasse, et de loin, la seule Colombie. Quant à une réforme agraire, elle supposerait justement de revenir sur la contre-réforme agraire des années de conflit, elle-même encouragée par le narcotrafic. Pour réellement compenser les pertes de trois millions de déplacés, l’État osera-t-il s’opposer à des pouvoirs locaux puissants, et souvent de mèche avec des paramilitaires qui ont amplement profité des combats pour accaparer des terres ? On touche là, sans jeu de mot, aux racines du conflit armé”, analyse le journaliste.

Vient enfin la question du droit des victimes. Majeure, elle conditionne également l’élaboration d’une vérité historique future, admise de tout le pays. Sur ce point-là, d’après Roméo Langlois, la difficulté viendrait davantage des FARC. ”La guérilla se considère comme victime, mais elle ne parle jamais des siennes, de ces 15 000 enlèvements et peut-être le double de tués dont elle s’est rendue responsable au cours des dernières décennies. Contrairement à l’autre guérilla, l’Armée de libération nationale (ELN), les FARC ne demandent jamais pardon.

Or, si les victimes des FARC ne bénéficient pas de la même reconnaissance que les autres, des vengeances tardives de paramilitaires et d’escadrons de la mort sont à craindre.” Ce débat, prélude espéré d’une mémoire collective, suscite déjà les frustrations des nombreuses ONG et associations de victimes colombiennes qui s’estiment exclus des pourparlers d’Oslo. “Elles ont, sur le principe, raison de se plaindre, admet Roméo Langlois. Mais il faut d’abord aboutir à la paix. Les FARC auraient souhaité leur présence, comme lors de la précédente tentative de négociation de la période 1998-2002. C’est oublier qu’à l’époque, les doléances, aussi légitimes qu’innombrables, des ONG et des syndicats avaient fait perdre de vue l’objectif central de la fin de la guerre. Et là, c’est à la fois au gouvernement et aux FARC de tenir parole.” Par quel point commencer pour y parvenir ?

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