Par Isabelle Rigoni

Les politiques publiques européennes en matière de gestion de l’altérité ont considérablement évolué à la charnière des deux millénaires, à la faveur d’un discours désormais largement admis sur la nécessité de promouvoir la diversité culturelle.

Cette évolution représente une phase de transition entre des politiques nationales marquées par des contextes historiques et philosophiques hétérogènes d’une part, et l’ambition égalitariste d’instances supranationales d’autre part.

En dépit du contexte généralisé de crispation identitaire grandissante depuis les années 1980, la question de la diversité prend une importance de plus en plus centrale dans les discours publics et la plupart des pays occidentaux lui fait la part belle à l’aube des années 2000.

Non que celle-ci n’existât point dans le monde (post-)colonial et (post-)migratoire, mais elle semble avoir désormais acquis une telle légitimité socio-politique que l’on peut se demander si elle ne relève pas de l’injonction morale. Devenue elle aussi incontournable en quelques années, la question de la diversité dans les médias se situe dans le contexte du discours général en faveur de la diversité culturelle, de l’égalité et de la lutte contre les discriminations.

Toutefois, en dépit des discours publics consensuels sur la nécessité de promouvoir la diversité culturelle dans l’ensemble des secteurs d’activité et en particulier dans les médias, les politiques européennes sont liées à plusieurs logiques. Dès lors, comment penser la mise en représentation de groupes minoritaires et de la diversité au sein de pays aux modèles de gestion des diversités différents voire opposés ; et au sein d’espaces médiatiques protéiformes et concurrentiels ?

Un cadre normatif
supranational volontariste

Les législations nationales comme supranationale évoquent désormais communément l’objectif de la promotion de la diversité culturelle, mais ne définissent que rarement cette notion qui, de surcroît, est longtemps demeurée ineffective.

Au cours des dernières années toutefois, de nouvelles tendances se font jour dans les textes normatifs européens et internationaux, dont les dispositions de fond entreprennent d’explorer le contenu et la portée de la diversité culturelle et de sa promotion.

Cette évolution politique, philosophique et épistémologique en faveur d’une plus grande reconnaissance de la diversité constitutive de nos sociétés prend sa source dans les travaux des plus grandes organisations internationales (UNESCO, Conseil de l’Europe, Union européenne, Organisation Internationale de la Francophonie) qui, entre 1991 et 2001, passent du concept d’exception culturelle à celui de diversité culturelle.

L’UNESCO, surtout, a choisi de lui accorder une place centrale et en fait aujourd’hui le fer de lance d’une action contre la mondialisation économique dont elle dénonce le caractère uniformisateur pour les cultures nationales.

La déclaration universelle de l’UNESCO sur la diversité culturelle de 2001 est ainsi considérée comme un instrument normatif reconnaissant, pour la première fois, la diversité culturelle comme « patrimoine commun de l’humanité » et considérant sa sauvegarde comme étant un impératif concret et éthique inséparable du respect de la dignité humaine.

La notion de diversité culturelle a été reprise par la déclaration de Montréal de 2007, ainsi que par l’Union européenne (programme EQUAL, qui a permis le financement d’études dans le domaine de la lutte contre les discriminations et les inégalités dans l’emploi et le travail) et le Conseil de l’Europe (notamment pour tout ce qui touche à la diversité linguistique). Ces institutions ont joué un rôle majeur d’incitation et d’encouragement tant pour les Etats que pour les entreprises.

Parmi les points saillants de ces textes normatifs internationaux, se distingue celui du rôle des nouvelles technologies des médias dans la progression de la diversité culturelle. Comme le souligne le juriste Tarlach McGonagle (1), ces textes accordent de plus en plus une place essentielle aux nouvelles technologies dont le potentiel peut selon eux être exploité pour faire progresser l’objectif de la diversité culturelle en matière de communication médiatique.

Certaines dispositions de la Convention-cadre du Conseil de l’Europe pour la protection des minorités nationales (CPMN) – qui reconnaît le lien entre le droit d’exercer des droits culturels, le pluralisme social et la diversité culturelle – démontrent ainsi le lien fort existant entre les objectifs que sont la promotion de la tolérance, la bonne entente (ce que les politiques appellent la cohésion sociale) et la diversité culturelle, ainsi que l’importance du rôle des médias (2).

Outre le travail normatif du Conseil de l’Europe portant sur la promotion de la diversité culturelle dans les (nouveaux) médias, son Comité des Ministres a également adopté un ensemble de mesures définissant des normes dans ce domaine.

La déclaration du Comité des Ministres du 7 mai 1999 relative à une politique européenne pour les nouvelles technologies de l’information détaille le potentiel spécifique des nouvelles technologies médiatiques en vue de stimuler la diversité culturelle.

Depuis lors, la promotion de la diversité culturelle par les médias apparaît régulièrement à l’ordre du jour des « Conférences ministérielles européennes sur la politique des communications de masse ».

En 2007, le Comité des Ministres du Conseil de l’Europe adopte une Recommandation sur des mesures visant à promouvoir la valeur de service public de l’Internet, entre autres «en promouvant la cohésion sociale, le respect de la diversité culturelle et la confiance» dans l’utilisation d’Internet et des TICs (3).

Plus globalement, la promotion de la diversité culturelle par les médias a été élevée au rang de priorité lors de la conférence ministérielle du Conseil de l’Europe de 2008, dont la Résolution n°2 s’intitule «Diversité culturelle et pluralisme des médias à l’heure de la mondialisation». L’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe a elle aussi adopté des textes traitant de ces questions. Dans la même ligne politique, lors du Sommet mondial sur la société de l’information (SMSI), les Etats signataires se sont engagés à poursuivre leurs efforts pour «protéger et promouvoir la diversité culturelle, ainsi que des identités culturelles, au sein de la société de l’information» (4) .

Des cadres philosophico-politiques
nationaux en évolution

A partir de cette connaissance du cadre normatif supranational, se pose dès lors la question de l’application des normes en matière de (promotion de la) diversité dans les différents contextes nationaux – en particulier au sein de pays aux modèles de gestion de la diversité opposés. Quelles réflexions politiques, philosophiques et épistémologiques engendrent-elles ?

Si les politiques publiques des Etats européens font apparaître un certain consensus autour de la question de la diversité culturelle, il n’en demeure pas moins une tendance de la plupart des Etats-nations au durcissement des discours sécuritaires et identitaires. Les discours publics et les orientations politiques en matière de «lutte contre le terrorisme» traduisent une inquiétude, voire une anxiété, relative aux questions migratoires, à l’Islam, à la «cohésion sociale», et à l’avenir même de l’Etat-nation.

Ces discours et ces pratiques ne peuvent être compris que dans le contexte de la mondialisation et, en particulier, des migrations mondialisées (5), dont l’une des conséquences directes est le questionnement des cadres nationaux induit par la réorganisation et la renégociation identitaire des immigrants ainsi que des groupes ethniques et religieux.

La littérature scientifique montre que les migrations et leurs conséquences en matière de politique d’intégration conduit à une interrogation philosophico-politique sur la notion d’identité nationale, et sur celle de citoyenneté. En dépit de traditions historiques très différentes quant au rôle de l’immigration et des minorités dans les pays européens, une interrogation commune portant sur l’identité nationale a émergé (6).

En même temps que ce débat sur les identités nationales et culturelles, les notions et valeurs liées à la citoyenneté, à l’égalité et à l’anti-discrimination ont récemment été défiées par des événements politiques majeurs dont le point paroxystique est matérialisé par les attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis et ceux qui ont suivi en Espagne et en Grande-Bretagne.

Ceux-ci ont contribué à renforcer les lois de sécurité nationale, à alimenter des attitudes plus prudentes en matière de diversité culturelle, et à nourrir les débats sur le communautarisme (7), le multiculturalisme et l’universalisme. Globalement, se pose la question de la gestion de la désormais dénommée diversité culturelle et religieuse, de ses enjeux et de ses conséquences, tant en matière de justice sociale pour les groupes minorisés que de légitimité des valeurs nationales.

Parallèlement, l’Europe se présente comme un nouvel horizon pour la redéfinition d’une citoyenneté qui serait post-nationale, en même temps que pour le renforcement d’une démocratie qui serait multiculturelle et décomplexée. Au début des années 1990, le renouvellement des études sur la citoyenneté a émergé de propositions axées sur la révision de la citoyenneté moderne nationale.

Plusieurs auteurs ont inventé ou suggéré de revisiter des cadres théoriques parmi lesquels ceux liés au post-national (8), au cosmopolitisme (9), au multiculturalisme (10) ou encore au transnational (11) – visant ainsi à une réforme de la notion de citoyenneté. L’intégration européenne étant alors perçue comme une opportunité permettant d’outre-passer les contradictions internes des démocraties nationales, prises dans une tension grandissante entre présence migratoire et demandes de plus en plus pressantes des minorités (de toutes sortes) pour l’égalité d’accès aux droits citoyens.

On le voit, la diversité culturelle est intimement liée à la coexistence d’agendas politiques parfois concurrents : national, européen et mondial.

Or, d’un point de vue théorique, il apparaît qu’à force d’être un langage consensuel partagé par des options politiques fort différentes, la diversité reste largement impensée: a-t-elle vocation à mettre en lumière les discriminations, ou bien au contraire à les euphémiser ? A-t-elle vocation à repenser l’altérité (12), ou bien au contraire à l’éradiquer, à ne prendre en charge que certaines différences – les plus intégrées ou les plus acceptables – tout en laissant les autres de côté ?

À l’heure où la référence à une identité minoritaire et à une différence culturelle ou religieuse est accusée de perturber voire de nuire à la cohésion sociale – ou est accusée de faire le lit du communautarisme – il nous semble impératif de travailler à mieux comprendre – et respecter – les processus identitaires qui se donnent à voir, dans toute leur complexité, dans la sphère publique, en particulier à travers leur expression médiatique dont les contours ont considérablement changé depuis l’avènement des TICs (13). Outre le développement d’une lecture critique de la représentation de la diversité culturelle dans les médias dominants (14), il convient également de mieux considérer l’apport des médias des minorités ethniques (15), qui peuvent constituer un outil important dans la promotion et le soutien de la démocratie et dans la participation à la sphère publique (16).

 

 

(1) Tarlach McGonagle, «La promotion de la diversité culturelle grâce aux nouvelles technologies des médias : Introduction aux défis opérationnels», IRIS Plus, Observatoire européen de l’audiovisuel, n°6, 2008.

(2) «Les Parties veilleront à promouvoir l’esprit de tolérance et le dialogue interculturel, ainsi qu’à prendre des mesures efficaces pour favoriser le respect et la compréhension mutuels et la coopération entre toutes les personnes vivant sur leur territoire, quelle que soit leur identité ethnique, culturelle, linguistique ou religieuse, notamment dans les domaines de l’éducation, de la culture et des médias» (article 6(1), CPNM).

(3) Recommendation CM/Rec(2007)16 du Comité des Ministres aux Etats membres sur des mesures visant à promouvoir la valeur de service public de l’Internet, 7 novembre 2007. Citée par Tarlach McGonagle, op. cit.

(4) Déclaration de principes de Tunis, SMIS, 18 novembre 2005, Doc. n°WSIS-05/TUNIS/DOC/7-E, paragraphe 32. Citée par Tarlach McGonagle, op. cit.

(5) Gildas Simon, La planète migratoire dans la mondialisation, Paris, Armand Colin, 2008.

(6) Gérard Noiriel, A quoi sert l’identité nationale, Paris, Agone, 2007. Alain Dieckhoff, La nation dans tous ses Etats. Les identités nationales en mouvement, Paris, Flammarion, coll. Champs, 2002. Anthony Smith, National Identity, London, Penguin, 1991.

(7) Notamment Pierre-André Taguieff, La République enlisée. Pluralisme, communautarisme et citoyenneté, Paris, Ed. des Syrtes, 2005 ; versus Ivan Sainsaulieu, Monika Salzbrunn (éd.), « La communauté n’est pas le communautarisme » (Dossier), Esprit critique, 10 (1), automne 2007.

(8) Yasemin Soysal, Limits of Citizenship: Migrants and Postnational Membership in Europe, Chicago, Chicago University Press, 1994. Jürgen Habermas, The Inclusion of the Other: Studies in Political Theory, Cambridge, MIT Press, 1998. Damian Tambini, “Post-national Citizenship”, Ethnic and Racial Studies, 24(2), 2001, p.195-217. Critique internationale, « Vers un monde postnational ?», Dossier spécial, n°23, 2004.

(9) Ulrich Beck, Cosmopolitan Vision, Cambridge, Polity Press, 2006. Kimberly Hutchings, Roland Dannreuther, Cosmopolitan Citizenship, New York, Palgrave Macmillan, 1998. Isabel Estrada Carvalhais, « The Cosmopolitan Language of the State », European Journal of Social Theory, 10(1), 2007, p.99-111.

(10) Riva Kastoryano, Quelle identité pour l’Europe ? Le multiculturalisme à l’épreuve, Paris, Presses de Science Po, 1998. Michel Wieviorka (éd.), Une société fragmentée. Le multiculturalisme en débat, Paris, La Découverte, 1996.

(11) Rainer Bauböck (ed.), From Alien to Citizens: Redefining the Status of Immigrants in Europe, Aldershot, Avebury, 1994.

(12) Claire Cossée, Emmanuelle Lada, Isabelle Rigoni (éds) (2004), Faire figure d’étranger: regards croisés sur la production de l’altérité, Paris, Armand Colin, coll. Sociétales.

(13) Tristan Mattelart (éd.), « TIC et diasporas », TIC&Société, n° spécial, 3 (1-2), 2009.

(14) Isabelle Rigoni (éd.), Qui a peur de la télévision en couleurs ? La diversité culturelle dans les médias, Montreuil, Aux Lieux d’Être, 2007. Claire Frachon, Virginie Sassoon (eds.), Médias et diversité. De la visibilité aux contenus. Etat des lieux en France, au Royaume-Uni, en Allemagne et aux Etats-Unis, Paris, Karthala/Institut Panos Paris, 2008.

(15) Voir le travail mené par l’équipe européenne MINORITYMEDIA, MIGRINTER – Université de Poitiers : www.minoritymedia.eu. Isabelle Rigoni, William Berthomière, Marie-Antoinette Hily (eds.), « Les médias des minorités ethniques. Représenter l’identité collective sur la scène publique », Revue européenne des migrations internationales (REMI), 26(1), dossier à paraître en mars 2010.

(16) Kevin Robins (ed.), The Challenge of Transcultural Diversities. Transversal Study on the Theme of Cultural Policy and Cultural Diversity, Strasbourg, Conseil de l’Europe, 2006. Charles Husband, « Media and the Public Sphere in Multi-Ethnic Societies », in Simon Cottle (ed.), Ethnic Minorities and the Media, Maidenhead, Open University Press, 2001. Simon Cottle (ed.), Ethnic Minorities and the Media, Maidenhead, Open University Press, 2001.

 

 

Isabelle Rigoni : MIGRINTER, responsable de l’équipe européenne MINORITYMEDIA, Université de Poitiers. www.minoritymedia.eu

Grotius International

Grotius International

La rédaction de Grotius International.

Grotius International

Derniers articles parGrotius International (voir tous)