Birmanie: les Rohingyas, un génocide programmé?

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Si la Birmanie (rebaptisée Myanmar par les autorités de Nay Pyi Daw* ) suscite de temps à autre l’intérêt des médias occidentaux, soit lors des manifestations de bonzes (septembre 2007), soit à l’occasion de la gestion calamiteuse de catastrophes (cyclone Nargis, mai 2008), soit surtout lorsque l’icône de l’opposition, Prix Nobel de la Paix, Aung San Suu Kyi,  affronte l’arbitraire d’une «justice» aux ordres de la junte au pouvoir[2], le destin tragique d’une des populations qui composent la mosaïque ethnique «birmane», le peuple rohingya du nord de l’Etat de l’Arakan, ne paraît guère émouvoir les faiseurs de l’opinion publique mondiale.

Résidant aux confins du Bangladesh, cette population[3] a pour stigmate principal aux yeux du nationalisme birman -qui s’articule autour d’une identité bouddhiste hégémoniste-, d’être de culture et de confession musulmane[4]. A cet ostracisme culturel/religieux, s’ajoute une hantise bien enracinée d’une menace démographique que ferait peser le sous-continent indien sur la Birmanie, crainte datant de l’installation à l’époque des Indes britanniques de migrants venus de l’Ouest.

Aussi, contrairement à d’autres ethnies et peuples de «l’Union du Myanmar» subissant pourtant la répression de la junte et parfois majoritairement de confessions minoritaires (tels les Chins à 90 % chrétiens), la reconnaissance de leur autochtonéité est niée en permanence et les Rohingyas sont considérés comme des étrangers dans leur propre pays et assimilés ethniquement à des Bengalis[5].

Apatrides de fait, leur citoyenneté n’est pas reconnue par les autorités et lorsque des réfugiés rohingyas font l’objet de rapatriement de la part de l’UNHCR ou suite à des accords bilatéraux, le casse-tête juridique devient ubuesque.

Le recours à l’arme alimentaire

En Arakan (Rakhine State), tout est entrepris pour rendre la présence rohingya intenable : interdiction de déplacement, confiscation des terres, restrictions draconiennes du droit au mariage[6], installation de villages sous contrôle militaire destinés à être peuplés de bouddhistes, limitations à l’accès aux soins et à l’éducation, planification de famines[7], sans parler du recours au travail forcé, des extorsions (les militaires surreprésentés sur ce territoire vivant «sur la bête»), des violences quotidiennes (dont tortures, viols et meurtres)…

Les tentatives de provoquer des exodes massifs définitifs vers le Bangladesh (en 1978 et 1992) ayant avorté suite à des interventions internationales (rapatriement dans le cadre de l’UNHCR[8]), c’est à une forme de génocide subreptice et inavoué que l’on assiste, dont les modes passent par la destruction systématique des élites locales[9], les obstacles érigés pour empêcher la natalité, le recours à l’arme alimentaire…

Dans ces conditions, comment s’étonner que tentent de s’échapper de cet enfer nombre de Rohingyas, jeunes pour la plupart, vers le Bangladesh[10] ou, par la mer, en direction des pays du sud de l’ASEAN ? C’est seulement à l’occasion de révélations de drames de ces boat-people impliquant certains pays de la région pour leur violation des Droits de l’Homme[11] que le silence médiatique connaît quelques brèches éphémères. Comme si le consensus d’opacité et de déni sur la question rohingya, perçue comme relevant d’un problème intérieur au Myanmar, ne pouvait être levé que lorsque celui-ci prenait une dimension internationale, mettant en cause des puissances régionales.

Du côté du volet «humanitaire», la gestion de la douloureuse question des réfugiés par l’UNHCR a fait l’objet de critiques virulentes par le passé, récapitulées dans un rapport de la FIDH[12] (Fédération Internationale des droits de l’homme). Parant au plus pressé, l’objectif était de rapatrier ces déplacés sans regarder de trop près quant à leur sort une fois rentrés chez eux.

L’impossibilité pour les ONG humanitaires d’intervenir sur le territoire arakanais constitue un handicap de taille pour prendre la mesure exacte de l’anéantissement programmé de la population rohingya. En outre, les éruptions de violence tant interne qu’externe (de la part des forces policières du Bangladesh) dans les camps de l’ancien Pakistan oriental sont devenues chroniques : les dernières rapportées dans celui de Kutupalong en février 2010 soulignent les limites de l’efficacité[13] des opérations d’assistance humanitaire.

Dans une totale indifférence…

Ce nettoyage ethnique entrepris par les militaires birmans pose la question des raisons de l’indifférence observable sur ce dossier dans l’opinion publique mondiale. Sans prétendre vouloir les cerner toutes, remarquons que ces damnés de la terre oubliés sont des musulmans, ce qui, dans la configuration idéologique dominante occidentale, ne suscite guère compassion spontanée ; surtout si l’on met en parallèle que la focalisation sur la Birmanie se résume souvent à l’emblématique image féminine (féministe ?) de la «dame de Rangoun» ; mais aussi parce que le bouddhisme bénéficie, en Occident, d’un capital de sympathie comme s’il était consubstantiellement générateur d’harmonie, de sérénité[14],  alors que l’Islam serait intrinsèquement expansionniste, voire belliciste.

Ces fantasmes, ces préjugés, ces clichés anxiogènes altèrent le regard sur la situation à l’intérieur de la Birmanie, aboutissant à hiérarchiser sélectivement les victimes de la junte. Remarquons enfin que de larges franges de l’opposition anti-junte partagent avec les militaires au pouvoir la vision de l’extranéité des Rohingyas… Enfin, que dire de la quasi absence de mobilisation de l’opinion publique musulmane à travers le monde, pourtant prompte à s’émouvoir pour les Tchétchénes, les Bosniaques, ou d’autres communautés de coreligionnaires ?

Rien ne dit que les prochaines élections législatives (2010) en Birmanie se traduiront par une amélioration du sort des Rohingyas. Au contraire, les informations actuelles tendent à accréditer une accentuation de la répression dans le pays. Désireux de voir une transition s’effectuer dans le pays, il est à craindre que la «communauté internationale» ne ferme les yeux sur ce dossier, relégué à une question marginale : realpolitik ?

[Note *] Capitale instituée fin 2005 en remplacement de Yangon (Rangoun). Les changements systématiques de toponymes obéissent à une volonté de birmaniser l’espace.

[2] La lecture dominante en devient manichéenne : la « gentille » contre les « méchants » !

[3]
Il n’existe pas de recensement fiable, mais les estimations varient entre 700000 et un million de personnes (y compris les 250 000 réfugiés à l’extérieur du pays).

[4] Cf. « Atlas des minorités musulmanes en Asie méridionale et orientale », CNRS Editions 2010, chap. « Les musulmans en Birmanie », p 125.

[5] La langue des Rohingyas est proche du parler de Chittagong.

[6] Qui, dans cette société traditionnelle, conditionne la maternité.

[7] Notamment en interdisant l’importation de produits alimentaires de base dans une région surpeuplée (160 hab./km2)  en état d’insécurité alimentaire chronique.

[8] Ces rapatriements forcés ont cependant été suivis par des retours clandestins, avec tous les drames humains que cela implique, les forces armées des deux pays traquant tout mouvement transfrontalier.

[9] Selon Loïs Desaine (co-auteur de « Contre l’ennemi intérieur, la junte birmane », Ed. l’Harmattan 2008), l’analphabétisme généralisé dans le nord de l’Arakan suggère qu’il n’y a plus de ce qui pourrait faire fonction d’élites, en l’absence notamment d’imams, beaucoup ayant trouvé refuge de l’autre côté de la frontière (entretien du 22 février 2010)

[10] On évalue à 8 000 le nombre de personnes réfugiées dans ce pays en 2009, venu s’ajouter aux 200 000 estimés.

[11] Ce fut le cas en janvier 2009 lorsqu’il fut avéré que les militaires thaïlandais avaient repoussé à la mer des boat people, les vouant à une mort certaine. Notons aussi que la plupart des travailleurs (illégaux) de la pêche sur les bateaux thaïlandais sont des Rohingyas. (Cf. La monnaie des frontières, M. Boutry & J. Ivanoff, Carnets de l’IRASEC, 2009). La Malaisie est également épinglée régulièrement suite à des expulsions.

[12] www.fidh.org/IMG/pdf/birmarak.pdf
[13] Cette impuissance étant liée à l’absence de mandat de protection, relevant des seules autorités locales.
[14] Dans le même ordre d’idées, notons que la « cause » tibétaine avec son icône le Dalaï Lama, suscite beaucoup plus de sympathie que la « cause » ouighoure.

Michel Gilquin

Michel Gilquin

Spécialiste des sociétés musulmanes, Michel Gilquin est chercheur associé auprès du Centre d’Etudes en Sciences Sociales et Humaines Jacques Berque de Rabat et chercheur partenaire auprès de l’IRASEC, l’Institut de recherches sur l’Asie du Sud-Est contemporaine.

Collaborateur permanent des Cahiers d’Etudes de la Méditerranée Orientale et du Monde Turco-Iranien (CEMOTI).

Dernière publication : Atlas des minorités musulmanes en Asie méridionale et orientale, sous la direction de Michel Gilquin (2010, CNRS Editions).

Michel Gilquin

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