Gagner les cœurs et les esprits de la population en Afghanistan…

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Quelles actions civilo-militaires ?

Alors que les élections viennent de se dérouler dans un climat avec plus ou moins de violence suivant les provinces, cela fut cependant bien différent de «la trêve» qui avait permis leur déroulement en 2004. Même si le ministre de la défense a déclaré cette journée du 20 août «journée démilitarisée», c’est-à-dire, journée où les forces armées n’interviennent que dans des opérations défensives, nous pouvons nous interroger si l’Afghanistan, au regard de la recrudescence de la violence, compte aujourd’hui plus d’insurgés ?

Durant ces cinq années qui séparent ces deux élections présidentielles, beaucoup d’insurgés ont été mis hors de combat, mais la source n’est pas tarie et fournie encore plus de combattants. Si l’insurrection est un phénomène naturel en Afghanistan, – ici les afghans disent « bouzkachi », – l’amélioration de la sécurité ne trouvera de solutions que dans l’appui et le soutien de la population. L’emploi de la force et la recherche de l’adhésion de la population ne peuvent être séparés.

L’emploi de la force

L’élimination d’insurgés n’a réduit ni leur volume ni leurs activités et en examinant l’évolution des combats en Afghanistan nous ne pouvons que vérifier le fondement même  l’insurrection : « Plus les opérations militaires priment, plus la guerre insurrectionnelle tend à s’enraciner durablement. » La culture de guerre est telle qu’il est illusoire de croire que l’insurrection sera vaincue sans que la force conventionnelle occupe le terrain, comme les forces armées ont pu le faire par le passé (1).  En Afghanistan,  les forces armées multinationales n’auront jamais qu’une capacité de présence temporaire ou partielle, il nous faut donc renoncer à vouloir contrôler militairement le pays. D’ailleurs le mandat des forces internationales n’est qu’en soutien et appui aux ANSF, forces armées et de sécurité nationales afghanes.

Les pertes des insurgées qui résultent des affrontements sont majoritairement des autochtones à l’exception des provinces frontalières du Pakistan, et la vengeance est pratiquement une obligation sociale. Un insurgé tué c’est dix nouveaux insurgés. Le réservoir est donc inépuisable et suffira toujours à compléter les groupes vivant au fond de vallées, hors de l’emprise permanente de la force multinationale. Les gains territoriaux sont invariablement remis en jeu la saison suivante lorsque les conditions sont à nouveau favorables aux insurgés ou lorsque la Force, profitant de l’accalmie, offre à nouveau des vulnérabilités ou tout simplement se retrouve en période de relèves.

Tant que la stabilisation d’une zone s’appuient sur des actions de force, avec ce que celles-ci supposent de destruction, de morts, de dommages collatéraux l’enchaînement est fatal et l’insurrection restera impossible à briser. Plus de violence c’est plus de morts et donc  plus d’insurgés (2).

Comme l’abandon de la zone consacrerait immédiatement la suprématie des rebelles, il faut gagner les affrontements en faisant le moins de morts possible. Partant du principe qu’une action directe sur les insurgés n’est efficace que si elle a des conséquences pour la population supérieures aux dégâts qu’elle peut engendrer, cette action doit donc être planifiée évaluée puis conduite principalement en fonction de ses effets sur la population.

L’action sur la population

Ici il faut bien comprendre que gagner les cœurs et les esprits de la population signifie gagner la confiance de cette population par le respect de celle-ci. Non pas en lui imposant notre vision des choses mais en lui apportant sécurité mais surtout une capacité de développement.

Si le volet sécuritaire impose de protéger les habitants, le volet développement nécessite tout d’abord, au delà des règles de comportement des troupes en opérations extérieures, qui fixent le seuil minimum de respect et d’adaptation aux us et coutumes locales, de nouer avec les autochtones des relations pouvant conduire à la confiance réciproque. Comme le répète le général commandant les Forces en Afghanistan, dans sa directive tactique de conduite (3) :

– Il nous faut cesser de faire peur à la population en croyant dissuader les insurgés de nous attaquer. Cette attitude défensive mais surtout provocatrice peut sembler rassurante mais elle est sans effet sur les insurgés et contreproductive pour la population.

– Il nous faut cultiver certaines attitudes envers les populations qui, sans être insensibles, ne sont ni affectives ni compassionnelles. Le respect de l’autre en quelque sorte, qui permet de mieux appréhender l’environnement en restant moralement prêts à utiliser la force.

Cette aptitude, indispensable à la conduite de la mission des forces de l’ISAF, ne doit pas être abandonnée par mimétisme de certaines attitudes inacceptables, émanent de la peur ou du culte de la supériorité.

– Il nous faut ne pas hésiter à dire les choses clairement sur ce que l’on pense de la situation sans juger selon nos critères occidentaux. Les représentants des villages, rassemblés en shura constituent autant d’occasions de régler des sources éventuelles de conflits politiques, fonciers ou délictueux. Le dialogue fondé sur cette base évite deux travers majeurs : la dévalorisation généralisée des Afghans aux yeux de la force et le dédain des habitants envers des Occidentaux naïfs et drapés de certitudes.

Accepter le dialogue ou le provoquer avec les représentants légaux, coutumiers ou religieux signifie qu’il nous faut accepter leur us et coutumes ou du moins les reconnaître.

Il ne faut pas cependant être naïf, la population afghane ne va pas basculer dans le camp de la coalition, nous serons toujours des étrangers pour eux, mais par un comportement digne, par des actions en sa faveur nous obtiendrons sa collaboration aux mieux sa confiance.

Les projets réalisés par des actions ciblées, fournissent autant d’occasions facilement exploitables pour entrer en contact avec les interlocuteurs représentatifs d’un village d’un district ou d’une Province. Cette première approche doit être poursuivie dans la mise au point des projets de développement plus complexes menés avec certaines ONG qui acceptent de s’investir sans penser se compromettre avec la Force présente sur la zone.

Il est tentant pour la Force de faire précéder le développement par la sécurité. Cependant, compte tenu du niveau de menace persistant si l’on applique cette règle les travaux de développement ne commenceront jamais. En effet, l’expérience montre que certains projets de développement produisent directement de la sécurité comme la construction d’une route ou la mise en place d’une politique agricole de substitution du pavot.

Un minimum de sécurité doit être fourni pour que les travaux avancent. La sécurité et le développement doivent être menés de front et ne peuvent fonctionner que dans le cadre d’un dialogue entretenu dans la durée avec les représentants de la population mais aussi avec les ONG et les forces armées.

Grotius est le pseudonyme d’un officier en poste à Kaboul qui a préféré garder l’anonymat pour signer ce texte.

1) Cf. Cahier de la recherche doctrinale. De Galula à Petraeus. L’héritage français dans la pensée de contre-insurrection. CDEF. 2009. p.6. « Confrontés à l’enlisement de leurs troupes en Afghanistan et en Irak, faute d’options appropriées pour juguler des insurrections que les terroristes internationalistes d’Al Qaïda entendent par ailleurs jumeler au jihad global, les stratèges américains ont redécouvert grâce au général Petraeus les théories de la guerre révolutionnaire et de la lutte antisubversive. Cette dernière, élaborée par les puissances coloniales en butte aux insurrections communistes et nationalistes, n’était plus enseignée dans les académies militaires occidentales. La contre-insurrection était devenue un concept périmé ou en tout cas très périphérique à l’action militaire stricto sensu. » www.cdef.terre.defense.gouv.fr

2) Cahier de la recherche doctrinale. L’action intégrale ou la récupération sociale du territoire en Colombie. CDEF. 2008.  « Il est préférable de voir un FARC démilitarisé et réinséré qu’un FARC tué. Mais si ce dernier préfère le combat, alors nous le tuerons. » Président URIBE.

3) Directive  tactique de conduite /  COMISAF / du 26 aout 2009.

Conduite :

Conduite non agressive

– Intégrer le flux de la circulation.

– Conduire sur le coté de la route et non pas au milieu pour empêcher les véhicules de passer.

– Laisser passer de temps en temps lors des convois,  les véhicules civils….

Construire la confiance

– Prendre le temps de vous arrêter

– Sortir de vos véhicules blindés

– Engager la conversation amicale avec les Afghans.

– Eviter de leur parler avec des lunettes de soleil (regard dans les yeux si possible)

– Aller au bazar…

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