Ils brûlent la mer pour vivre libres

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Couverture du livre "Les Harragas"Les « harragas », les « brûleurs », ce sont ces migrants qui« n’entrent dans aucune catégorie d’étranger protégé ». « Ils brûlent beaucoup de choses… Parfois même leur vie » en traversant la Méditerranée sur des embarcations de fortune dans l’espoir d’atteindre l’Europe. D’après Virginie Lydie, qui a signé un excellent ouvrage sur le sujet et intitulé Traversée Interdite. Les Harragas face à la forteresse européenne(1). Ces migrants sont aujourd’hui l’objet d’une double mythologie qui fait d’eux, d’une part, des héros et, d’autre part, une menace à contenir.

Les harragas, par leur audace, acquièrent une certaine dimension héroïque. Comme le résume bien l’auteure, ils sont considérés comme des Ulysse qui refusent de croire à la fatalité. Ils veulent changer les choses. Ils ont une conscience qui ne leur permet pas de voir leurs familles humiliées par le besoin et la pauvreté et ils ont soif de liberté. Ce sont des migrants qui prennent tous les risques pour réaliser leurs rêves. Pour cela, ils veulent gagner le Vieux Continent où, paradoxalement, on considère leurs pays comme des hauts lieux de villégiature et de tourisme.

Dans la rive nord, ils sont considérés comme des « envahisseurs », voire de « terroristes » potentiels, qui menaceraient la stabilité sociale et économique du territoire européen. Surmédiatisés et surexploités dans les discours politiques, on a l’impression qu’ils sont si nombreux que l’U.E. ne peut les accueillir. Par ailleurs, ils sont devenus l’incarnation de l’immigration dite « illégale ». « Pourtant, 90 % des migrants en situation irrégulière […] sont entrés légalement avec un visa. Quant aux 10 % de “sans visa”, moins de la moitié arrivent en Europe par la mer (et parmi ces derniers, tous ne viennent pas du Maghreb). » La « harga n’est [donc] pas représentative de la réalité migratoire, même irrégulière » contrairement à ce qu’on veut nous faire croire.

Virginie Lydie remarque à juste titre que la harga est due à la fermeture des frontières par les Etats du Nord. Elle est aussi le résultat des régimes du Sud qui ne laissent à leurs jeunesses que le choix entre« partir à tout prix » ou le dépérissement dans leurs pays. Un simple constat que fait le député et psychiatre algérien, Mahmoud Boudarène, reflète la gravité de la situation et explique le désespoir qui précède le départ. Il dit en effet que sur« cent élèves inscrits en première année primaire, seuls cinq arrivent à terminer leurs études universitaires. » Il y a aussi l’envie de « réussir » comme tous les « émigrés » qui reviennent d’Europe avec de belles voitures, des valises bourrées de produits de consommation et construisent les maisons qu’ils ne peuvent souvent pas s’offrir dans les pays d’accueil.

Mais expliquer le désir d’immigrer des jeunes d’Afrique du Nord exclusivement par des raisons économiques trahirait la réalité. Les candidats à la harga se sentent «étouffés » – terme qui revient très souvent dans les discussions – par le manque de libertés et d’activités culturelles dans des sociétés qui se réfugient dans le conservatisme espérant sauver ainsi le peu de valeurs que les dictatures n’ont pas sabordées : « Dans une société qui s’est repliée sur le traditionalisme, le poids du rigorisme religieux se traduit aussi par des brimades que les jeunes supportent de plus en plus mal… ».Sur ce manque de liberté, un jeune algérien que nous avons rencontré récemment en Kabylie nous montrait un café bondé d’hommes en disant : « S’ils étaient en France, ces jeunes-là iraient au théâtre, au cinéma ou dans les bibliothèques. Mais ici que peuvent-ils faire d’autre que passer leurs journées à jouer aux cartes dans des cafés ? C’est pour ça qu’ils veulent tous fuir. Moi-même, j’ai un travail et je gagne correctement ma vie mais si l’occasion se présentait, je partirais. »

Arrivés en Europe, les harragas se retrouvent dans le dénuement le plus total. Ils ne peuvent prétendre à aucune forme d’aide sociale et les employeurs véreux sont nombreux à les exploiter dans les chantiers sans les payer à la fin du mois. Mais cela ne leur fait pas changer d’avis. Au contraire, ces « brûleurs de frontières » choisissent de se battre jusqu’au bout. Pour eux, mieux vaut mourir que repartir dans des pays qui les ont jetés dans la gueule de la Méditerranée et où ils seraient considérés comme des perdants. Les Etats européens, eux, investissent dans la chasse aux « sans-papiers ». Virginie Lidye rappelle un rapport du Sénat français qui a estimé le coût de cette traque « en 2009 à 20 970 euros par expulsion, soit un budget total de 500 millions d’euros annuels. »On peut dire sans ironie que la France supprime des postes d’enseignants pour expulser des étrangers puisque le non-remplacement des départs en retraite dans l’Education nationale a permis à l’Etat de faire une économie de 500 millions d’euros en 2010.

Au drame des expulsions s’ajoutent des drames plus graves d’immigrés préférant se tuer dans les centres de rétention que de se laisser embarquer pour un retour qu’ils ne souhaitent pas : « Fourchettes, couteaux, coupe-ongles, lames de rasoir emballées, batteries de portable… La liste des objets avalés par les migrants dans les centres de rétention pourrait constituer une liste à la Prévert s’il ne s’agissait, à chaque fois, de drames humains. L’objectif : éviter l’expulsion coûte que coûte. »

Coûts très élevés pour les Etats « traqueurs » de sans-papier, vie difficile, voire mort des harragas, on a là« un bras de fer sans gagnant où tous, États-nations et clandestins, sont perdants… ». Les industriels de l’armement sont les seuls à tirer profit de cette situation, en proposant aux pays du Nord et du Sud un matériel de surveillance des territoires maritimes de plus en plus perfectionné et cher.

(1) Virginie Lydie, Traversée Interdite ! « Les harragas face à l’Europe forteresse », préface de Kamel Belabed, Editions le passager clandestin, Le Pré Saint-Gervais, 2011, 16 euros.


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