L’histoire d’une minorité birmane oubliée…

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La population du Nord Rakhine – cette région située à l’extrême ouest de la Birmanie et frontalière du Bangladesh, se divise en deux groupes principaux : les Rakhines d’origine tibéto-birmane, de confession bouddhiste, et les Rakhines d’origine persane ou indienne, de religion musulmane pour la plupart. Ces deux communautés ont cohabité du  XVIe siècle jusqu’à nos jours.

Le conflit identitaire entre ces populations musulmane et bouddhiste est ancien et toujours latent. Les bouddhistes revendiquent être les uniques héritiers historiques de l’Etat Rakhine et s’appuient en cela sur le discours politique national qui fait du bouddhisme le socle social et qui désigne les populations non bouddhistes comme étrangères. L’émergence d’un discours nationaliste birman a progressivement entrainé le confinement politique des Musulmans et les premières tensions.

A la fin des années 70, un recensement de la population a dégénéré en confrontations ouvertes entre l’Armée et la population civile musulmane. Le massacre d’environ 1.750 Musulmans, les arrestations arbitraires et autres brutalités envers la population musulmane lors des contrôles d’identité ont poussé quelques 200.000 personnes à s’enfuir vers le Bangladesh en 1978. Un an plus tard, une opération conjointe entre les Etats birman et bangladais a forcé au retour en Birmanie l’ensemble des réfugiés.

Rentrés dans leur pays d’origine mais sans reconnaissance nationale – la nouvelle loi sur la citoyenneté de 1982 les ayant en effet classifiés comme étrangers – les musulmans se sont retrouvés confrontés à des difficultés croissantes.

En 1991, le renforcement de la présence militaire et la pression des autorités locales sur la population musulmane par la confiscation de terres, le travail forcé, les contributions excessives… ont engendré un nouvel exode massif des musulmans du Nord Rakhine. Les classes moyennes, appauvries par les confiscations, humiliées par l’arbitraire du travail forcé, ont alors décidé de partir au Bangladesh. La réaction en chaîne est immédiate. Les plus pauvres ont suivi ce mouvement, et environ 234.000 personnes ont trouvé refuge au Bangladesh.

Après cet exode, le gouvernement birman a continué à militariser la zone, en créant une entité spéciale paramilitaire (Border and Immigration Head Quarter – plus connu sous son acronyme birman NaSaKa) qui désormais partage le contrôle de la région avec l’armée régulière et dont l’objectif est de sécuriser la zone frontière, de contrôler et de mater tout mouvement de rébellion potentiel et d’assoir le pouvoir de l’autorité centrale dans cette région périphérique.

Depuis 1993, les réfugiés reviennent progressivement sur leurs terres d’origine en Birmanie, grâce aux accords passés entre les gouvernements du Bangladesh et du Myanmar, avec la participation du HCR dans l’organisation des rapatriements.

De nombreux rapatriements semblent avoir été effectués à l’encontre des règles internationales régissant le droit des réfugiés, car celui-ci pose comme pré-condition principale la notion de retour volontaire. Ainsi, de nombreux réfugiés sont rentrés en Birmanie sous l’exhortation des autorités bangladaises, qui ordonnèrent des milliers de retours forcés, et du Haut Commissariat aux Réfugiés, qui organisa des rapatriements collectifs.

Environ 28.000 personnes ne sont jamais rentrées en Birmanie, arguant que le contexte local dans le Nord Rakhine ne permettait pas ce retour. Ces personnes vivent toujours dans deux « camps » au Bangladesh. Le contexte a en effet peu évolué, et demeure singulièrement similaire à celui de 1991 qui avait précipité l’exode massif de musulmans. Ceci est corroboré par des faits concrets : des milliers de personnes fuient la Birmanie chaque année.

Dès 1996, Human Rights Watch[1] notait ainsi un afflux annuel au Bangladesh d’environ 10.000 personnes en provenance du Nord Rakhine. De son côté, l’organisation américaine Comittee for Refugees a estimé que, sur la période allant de 1993 à 2006, entre 50.000 et 100.000 musulmans du Nord Rakhine ont fui la Birmanie.

Tandis que l’exode massif vers le Bangladesh retenait toute l’attention de la communauté internationale, un autre drame affectait la communauté musulmane de Birmanie… Durant les années 90, les autorités ont mis en place une opération de nettoyage ethnique dans certaines régions de l’Etat du Rakhine (Mrauk’U, Mymbia, Kyauk Taw, Rathedaung), en chassant des familles entières de leurs maisons et de leurs terres et en les déplaçant de force vers l’extrême nord de l’Etat, dans les deux circonscriptions administratives de Maungdaw et Buthidaung, le long de la frontière avec le Bangladesh.

Le confinement de la population musulmane dans ces deux circonscriptions, à quoi s’ajoutent les contraintes de déplacement très fortes qui pèsent sur les habitants et décrites ci-après, engendre une explosion démographique : la densité démographique est estimée à 156 habitants/km², quand la moyenne nationale s’établit seulement à 68 habitants/km². La circonscription de Maungdaw est la troisième région de Birmanie la plus densément peuplée, après les agglomérations de Yangon et Mandalay.

Apatridie, oppression et crise humanitaire chronique

Depuis que le régime a répudié et déchu de leur nationalité birmane quelques 750.000 Rohingyas, de nombreuses restrictions affectent très durement les conditions de vie de cette communauté.

La plus grande restriction qui touche la population musulmane concerne la liberté de mouvement : les musulmans se voient soumis à de multiples restrictions de déplacement, strictement encadrés par des procédures complexes, longues et coûteuses. L’interdiction de se déplacer engendre une série d’entraves au développement économique et social: entrave au commerce, aux possibilités de trouver un emploi dans les régions avoisinantes… autant d’obstacles générant sous-emploi et précarité économique.

Les restrictions de déplacement ont également un impact dramatique sur l’accès à la santé et à l’éducation : le coût financier des autorisations, leur délai d’obtention, auxquels s’ajoutent d’autres freins tels les couvre-feux en vigueur dans certains villages ou la forte présence des check points de police limitent fortement l’accès aux hôpitaux, en particulier lors d’une urgence. L’interdiction faite depuis 2006 aux musulmans de se rendre à Sittwe, capitale de l’Etat, réduit d’autant les possibilités des étudiants de suivre un cursus universitaire.

Comme ailleurs en Birmanie, la militarisation de la région a une incidence directe sur la dégradation des conditions de vie des communautés musulmanes. Le recours au travail forcé, imposé à la population sous l’autorité des diverses forces armées présentes dans les circonscriptions du Nord Rakhine, reste une pratique répandue et largement utilisée, qui appauvrit de manière inexorable la population. Si le travail forcé affecte l’ensemble de la population sur le territoire birman, il est indéniable que les minorités l’endurent de façon disproportionnée par rapport aux Bamars, groupe ethnique dominant.

Par ailleurs, depuis un décret de 1996, ‘l’autogestion’ est la politique officielle du régime à l’égard des troupes stationnées dans les différents états ou divisions du pays, et plus particulièrement dans les zones peuplées de minorités ethniques. Les budgets gouvernementaux alloués aux forces armées étant très réduits voire inexistants, taxer la population devient la seule ressource pour subvenir aux différentes et nombreuses demandes : nourrir les troupes diverses ou les personnalités importantes de passage, financer un ouvrage, un campement militaire, un bâtiment administratif ou une pagode… Tout doit être pris en charge par la population locale.

L’arbitraire des taxes et leur fréquence a pour conséquence directe d’entraver durablement la capacité des ménages à épargner et capitaliser. L’autosuffisance alimentaire et matérielle des forces armées et des autorités civiles locales reposant exclusivement sur la population, l’important contingent  militaire stationné dans la région est certainement l’un des plus lourds fardeaux pour la population qui vit cette présence comme celle d’une armée d’occupation.

La question de l’accès à la terre est fondamentale dans une région où l’économie est basée à plus de 90% sur le secteur primaire. Depuis leur perte de citoyenneté, un nombre toujours plus élevé de musulmans se sont vus confisquer leurs terres par les autorités birmanes. Certaines confiscations entrent dans le cadre d’une politique de ‘birmanisation’ de la région, par le développement de « villages-modèle » qui consiste en l’installation de populations non musulmanes originaires du Rakhine ou d’autres régions de Birmanie. Les villages modèles sont des villages d’une centaine de familles qui reçoivent chacune une maison et un lopin de terre, sur des terrains préalablement confisqués à des familles musulmanes. Pour ces dernières, la dépossession des terres s’accompagne parfois d’un ordre d’éviction.

L’objectif des villages modèle semble lié à l’idée de repeupler de populations bouddhistes cette région musulmane et ainsi de renverser la tendance religieuse du district. Les constructions ou extensions de camps militaires ont également engendrées des confiscations de terres. Il semblerait qu’actuellement, les confiscations de terre orchestrées par les militaires soient principalement à but lucratif, et touchent des terres dont la production a une haute valeur monétaire, tels le riz et les crevettes.

De même, de nombreuses terres confisquées sont ensuite relouées – parfois même aux anciens propriétaires – et l’armée en tire une somme substantielle grâce au loyer et aux taxes sur la production. Le travail reste effectué par les mêmes personnes, mais la répartition des profits tourne largement en leur défaveur. Cela confirme l’intégration des autorités militaires aux réseaux économiques locaux, au détriment de la population civile.

L’apatridie de la population musulmane renforce sa vulnérabilité face à l’arbitraire : chantage, racket, menaces, fausses accusations, arrestations arbitraires, etc… les militaires profitent de l’absence de voie de recours judiciaire, de la discrimination institutionnelle mise en place par le pouvoir et de leur impunité pour extorquer toujours plus d’argent et terroriser la population. Les autorités ont également édicté des règles inédites, comme la procédure de demande d’autorisation de mariage, en vigueur nulle part ailleurs dans le pays.

Cette procédure, qui induit paiement de montants exorbitants et temps d’attente très long, pousse les jeunes à partir au Bangladesh pour se marier illégalement. Mais vivre en Birmanie sans permission de mariage met l’ensemble de la famille en situation d’illégalité, ce qui sera propice au harcèlement des forces policières locales. Ce problème de statut administratif force souvent les familles à partir et s’installer définitivement au Bangladesh.

Travail forcé, taxes, absence de liberté de circulation, toutes les violations subies au quotidien concourent directement à l’appauvrissement généralisé de la population musulmane. L’impact psychologique est très important : l’humiliation de ne pouvoir nourrir ou soigner ses enfants génère une frustration forte. Quant à la restriction de mouvement, elle contribue à l’isolation de la communauté musulmane, toujours plus retranchée dans les deux circonscriptions de Maungdaw et Buthidaung. Ces deux circonscriptions sont devenues un ghetto musulman dont nul ne peut sortir.

L’oppression a durablement meurtri l’organisation sociale. L’esprit et la solidarité communautaires se sont affaiblis sous le poids des contraintes économiques imposées par le gouvernement et par la collaboration d’une partie de la population musulmane avec les autorités. Cette déstructuration sociale entraîne une forme de repli de la société, qui s’effectue autour de la religion.

L’Islam reste le symbole le plus puissant de l’identité culturelle et ethnique des musulmans du Nord Rakhine, et se révèle le seul et unique facteur d’identification communautaire, l’identité nationale et territoriale étant déniée par le gouvernement central et sa politique d’apatridie. De même, les tensions restent vives entre les populations musulmane et bouddhiste, le parti pris systématique des autorités en faveur des bouddhistes contribuant à polariser les communautés et à favoriser le repli communautaire.

L’ultime recours : la fuite

L’ultime stratégie de survie, individuelle ou familiale, réside pour un certain nombre de foyers dans la fuite. Le flux de candidats au départ, essentiellement vers le Bangladesh, ne s’est jamais tari depuis l’exode de 1992. Environ 25.000 réfugiés vivent dans les deux camps officiels[2] établis dans le sud du Bangladesh.

Ces réfugiés sont pris en charge par différentes agences humanitaires qui couvrent leurs besoins basiques en eau, nourriture, sanitation et santé. Parallèlement, 150.000, voire peut-être même 200.000 Musulmans originaires du Nord Rakhine résideraient aujourd’hui clandestinement au Bangladesh. Ne vivant pas dans les camps officiels, ils ne possèdent pas le statut de « réfugié » octroyé par le HCR. Ne disposant d’aucune forme d’identité légale, leur situation s’avère précaire.

La plupart des migrants illégaux se sont établis dans la zone entre Teknaf et Chittagong, qui est séparée du Nord Rakhine par un bras de mer puis une frontière terrestre. Certains ont rejoint Dhaka, la capitale. Plusieurs milliers de musulmans du Nord Rakhine auraient gagné par le biais de réseaux (traite ou passeurs) organisés depuis le Bangladesh, d’autres pays musulmans : la Malaisie, l’Arabie Saoudite, le Pakistan et les Emirats Arabes Unis.

Parmi les candidats au départ, un nombre significatif d’entre eux ont déjà fui la Birmanie en 1992, lors de l’exode massif. Ces rapatriés, ne constatant aucun changement de la situation politique et économique, ont décidé d’émigrer à nouveau, et de façon définitive. Depuis 1995, plusieurs dizaines de milliers aurait déjà fait ce choix.

Les mouvements de population sont pour le gouvernement birman un thème hautement politique : il s’agit de limiter les mouvements de masse qui risquent de déclencher des réactions internationales. Au moyen de politiques intolérables, les autorités birmanes poussent les musulmans à s’enfuir, mais simultanément, elles essayent de contenir les départs pour qu’ils demeurent en petit nombre, et donc invisibles aux yeux de la Communauté Internationale.

Ces flux sont également rendus invisibles par les autorités bangladaises. En effet, le gouvernement du Bangladesh n’accorde aucun statut à ces personnes, craignant un appel d’air de l’autre coté de la frontière qui génèrerait un troisième exode massif.

[1] The Rohingya Muslims – Ending a Cycle of Exodus? (September 1996)
[2] Il s’agit des camps Nayapara et Kutupalong, situés dans le district de Cox Bazaar