Laurent Terrisse, président de l’agence Limite : «Bloquer la philanthropie, c’est étouffer tout le secteur associatif»

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Gaël Grilhot: Que retenez-vous de l’enquête sur « la philanthropie à la française » ?

Laurent Terrisse: C’est l’une des enquêtes les plus exhaustives que j’aie pu lire sur ce sujet. Il y a une accélération du nombre d’engagements philanthropiques depuis 2000. Nous avons également un phénomène de rajeunissement des philanthropes, car des personnes, bien qu’ils soient encore dans la vie active – se mettent à devenir philanthropes. Il y a eu un effet d’entrainement avec la création de la Fondation Bill Gates, un événement très spectaculaire parce que mondialisé et d’une ampleur considérable en terme financier. Cela a contribué à faire bouger les lignes. Il y a vraiment un avant et un après.

En France, cela s’est particulièrement ressenti en matière de communication. Pendant très longtemps il a été très difficile pour les philanthropes d’assumer leur position. En 2000, Virginie Seghers a écrit un livre sur la philanthropie, et c’était la première fois qu’on interviewait des donateurs de cette manière. En 2009, nous avons fait une étude avec le CerPhi (Centre d’étude et de recherche sur la Philanthropie) et nous avons eu un mal fou à interviewer une vingtaine de philanthropes. En 2011, c’était beaucoup plus facile. Les donateurs classiques, qui étaient plus discrets, se sont dits : voilà, maintenant, il faut en parler parce que ça entraine d’autres à s’engager. L’autre point à relever est que 66% des philanthropes français ont constitué leur fortune de leur vivant. Contre 34% qui ont reçu leur capital par héritage. Parmi les philanthropes qui ont créé une fondation de financement après 2000, 64% ont des héritiers directs, contre 36%. Donc le modèle de la fondation familiale est un phénomène qui croît de plus en plus. Il s’agit d’un projet que l’on fait avec ses enfants, dans un cadre un peu global de transition.

Gaël Grilhot: Les philanthropes ont-ils des attentes en matière de pilotage de leurs projets ?

Laurent Terrisse: Il y a pas mal de choses dessus dans les entretiens qui ont été effectués pour l’enquête. L’évolution sociologique a correspondu à une évolution de leur comportement. Autrefois, dans les années 50, il s’agissait surtout d’héritiers. Dans les années 70-80, c’était surtout des enfants de la République. Des personnes qui considéraient qu’ils devaient rendre à la République une partie de ce qu’elle leur avait apporté, et ce que nous avons aujourd’hui, ce sont des entrepreneurs solidaires, voire des militants, qui ont acquis une certaine expérience pour monter des projets. Quand il y a des sujets qui leurs tiennent à coeur et qui sont mal gérés, selon eux, ils sont tentés d’apporter leur grain de sel. L’étude CerPhi de 2009 montre le cheminement des philanthropes dans leurs projet. Au début, le philanthrope a une certaine idée de son rôle, sur la manière dont il doit mener son projet. Et en avançant dans celui-ci, il se rend compte que c’est plus complexe que ce à quoi ils pensait, et qu’il y a une ingénierie de l’action humanitaire et sociale, qu’il ne maîtrise pas. En général, ce sont des gens assez pragmatiques et assez humbles. Ils ont un certain respect de leurs interlocuteurs.

Gaël Grilhot: Comment utilisent-ils les lois sur la défiscalisation ?

Laurent Terrisse: Evidemment, ils s’en servent. En général, la partie fiscale est gérée par leurs banques. C’est pour cela que toutes les grandes banques d’affaires ont créé des services philanthropiques. C’est à la fois le fruit d’une prise de conscience, et d’une très longue évolution – j’ai fait les premières assises du mécénat en 1987 à l’époque de la loi Balladur -. Le dispositif dont nous bénéficions aujourd’hui  a mis très longtemps à se mettre en place. En 1991, il y a eu la loi Lang, qui a réussi à faire passer dans le préambule, l’idée qu’il pouvait y avoir un certain retour pour les mécènes. Et petit à petit, ces idées ont fait leur chemin. Il y a eu un énorme travail de l’ADMICAL (Carrefour du mécénat d’entreprise), des acteurs ont pris la parole, en choquant un peu quelque fois et petit à petit, les mentalités ont évolué dans ce domaine. Et ce processus a amené aux lois Aillagon de 2003-2004. Il ne faut cependant pas oublier que même s’ il y a des déductions fiscales, il reste 34% à payer. Et quand on chiffre en centaines de millions d’euros, c’est énorme. Il y a en outre une autre considération à prendre en compte : le philanthrope met sur la table une grosse somme, qui va permettre de s’inscrire dans la durée, ce qui est précieux pour les acteurs de l’aide ou de l’intérêt général.

Gaël Grilhot: Les philanthropes sont-ils inquiets d’un retour sur ces lois de défiscalisation ?

Laurent Terrisse: Ce qui est important, c’est la stabilité. Quand on fait un acte philanthropique, on mise sur le long terme et on ne peut pas passer à l’action si on est dans un contexte changeant, s’il y a des menaces fiscales ou juridiques. Nous sommes dans un contexte favorable, depuis 2004 qui a incité plus de gens à donner plus d’argent. Mais il y a un ralentissement depuis un an. Ce n’est pas tant la question de la baisse, mais l’incertitude, qui créée l’attentisme.

Le philanthrope met  sur la table une somme importante, qui va soit constituer un capital, soit permettre de démarrer un projet sur plusieurs années, mais ça n’est pas la même chose qu’un don qui va être en flux. Donc l’idée selon laquelle il faudrait plafonner cette somme est totalement absurde. Cela amènerait les philanthropes à ne pas faire de mécénat au delà d’un certain montant. Il faut par conséquent bien faire attention à ne pas bloquer des projets qui peuvent être déterminants pour le secteur associatif. Parce qu’il faut voir que derrière, ce sont des centaines de programmes qui sont concernés. Quand un philanthrope met 20 ou 30 millions sur la table, cela va générer chaque année des centaines de milliers d’euros. Ce qui correspond à autant de bourses, de salaires d’éducateurs… etc. Donc si on bloque cette dynamique, alors on étouffe tout le secteur associatif. Rappelons qu’aujourd’hui en France, 2,7 milliards d’Euros sont capitalisés par les 660 fondations recensées, qui ne génèrent pas loin de 165 millions d’Euros chaque année.

Télécharger l’étude  La Philanthropie à la Française 

 

 

 

 

 

Gaël Grilhot

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Gaël Grilhot est journaliste indépendant.

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