Le défi du recensement des déplacés du Mali

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Distribution de denrées alimentaires à Bamako
Distribution de denrées alimentaires à Bamako © Matthieu Millecamps

 Au Niger, au Burkina Faso et en Mauritanie, plus de 250.000 personnes déplacées par la guerre dans le nord, vivent actuellement dans des conditions extrêmement difficiles, rassemblées dans des camps de réfugiés. Mais à l’intérieur du Mali même, les déplacés sont quasi invisibles. Il a fallu du temps pour réaliser l’ampleur des mouvements de population. Alors que les estimations faisaient encore état de 118 000 déplacés en septembre, l’OIM a recensé près de 204 000 déplacés internes dans son rapport publié fin octobre.

« Il y a de très nombreux mouvements de population entre le nord et le sud », souligne Pénélope Muteteli, du HCR, qui pointe également un défaut de cohérence dans la méthodologie de comptage : « Dans certains zones, les autorités comptent les présents, dans d’autres il s’agit de chiffres cumulés ». Les évolutions diplomatiques et les annonces concernant la préparation de l’intervention militaire au nord ont aussi des conséquences immédiates sur les déplacements. « Dès qu’il y a une menace formulée par l’ONU, les populations cherchent à quitter les zones qui pourraient être touchées ».

Les populations qui fuient le nord pour se réfugier dans le sud du pays sont très largement dispersées. Dans tout le pays, il n’existe qu’un seul et unique « camp de déplacé » officiel : celui de l’hôtel des chauffeurs, à Sévaré, qui compte 500 personnes. Pour le reste, les nordistes sont hébergés dans leur famille et ceux qui en ont les moyens louent un logement.

 Des ONG forcées à s’adapter

À Bamako, cette dispersion a été le principal défi pour les ONG. Acted, qui s’est vu confier le suivi des déplacés de trois quartiers de la capitale, a eu recours à plusieurs stratégies. La première a été de se mettre en cheville avec les autorités locales, qui avaient déjà effectué un premier recensement. « Mais les gens ne voyaient pas l’intérêt de se faire recenser encore, pour ne rien recevoir en échange », expose Étienne Pouret, d’Acted. L’ONG a donc fait passer le message dans les mairies, les mosquées, les églises. Elle a même eu recours à des crieurs publiques sur les marchés.

D’autres ONG internationales ont choisi de passer par leurs antennes locales. C’est le cas de Caritas, qui a mené en octobre une distribution de 45 tonnes de riz aux déplacés en passant par son bureau bamakois. Cette dernière, s’avouant incapable d’identifier les déplacés, s’est à son tour tournée vers une association soutenue par une radio communautaire pour mener la distribution sur le terrain.

Mais il a fallu attendre le mois d’octobre et le travail de l’Office international des migrations pour qu’une base de donnée centrale soit enfin constituée. « A Bamako, 46 448 déplacés sont recensés, nous avons les données les plus crédibles », explique Mariam Traore Chazalnoel. A titre de comparaison, la précédente estimation faisait état de 12 000 déplacés. « Nous avons travaillé avec la protection civile. Des équipes ont collecté les données dans chaque mairie de quartier. Ces données seront actualisées chaque mois ».

Pour les chiffres concernant le nord, les informations restent parcellaires. Temedt, collaborateur de l’OIM dans le nord, a été directement menacé par les islamistes, qui leur ont ordonné de les rejoindre ou de décamper. « Ils ont fini par prendre d’autres voies, par le Burkina Faso et le Niger ».

Solidarités international, qui intervient dans le nord du Mali, a choisi pour sa part de ne pas cibler spécifiquement les déplacés. « Nous visons toutes les populations vulnérables, quel que soit leur statut », résume Franck Abeille, coordinateur de l’ONG au Mali. Le but affiché est « d’éviter la concurrence entre populations, de limiter les déséquilibres ».

 Une dispersion qui favorise la « résilience »

Les acteurs rencontrés sur place insistent tous sur un point : il n’y a eu aucune tentation de la part des autorités ou des ONG de créer des camps de réfugiés, même si certains reconnaissent que « cela aurait été plus simple, techniquement ».

La concentration des populations dans des camps identifiés permet en effet des économies d’échelle, la multiplication des lieux de distribution pesant parfois lourdement sur les budgets des actions engagées. Elle permet aussi de rendre visible l’ampleur du problème, donc de justifier les appels de fonds. Parfois jusqu’à la caricature. « On m’a demandé de prendre une photo de déplacés. Il en fallait beaucoup, qu’il y ait des tentes… », glisse l’un de nos interlocuteurs.

La dispersion des déplacés a aussi des aspects positifs. « Il y a moins de stigmatisation, moins de risques épidémiques », souligne Lisa Augereau, d’Acted. Évoquant l’exemple du camp de Mberra, en Mauritanie, où Solidarités international intervient dans l’hygiène et l’assainissement, Hélène Quéau, coordinatrice de l’ONG pour l’Afrique de l’Ouest pointe également d’autres problématiques. Situé « dans une zone déjà très vulnérable de Mauritanie », le campement a paradoxalement un « effet attractif » pour les populations voisines. Il fait également peser à terme un risque sur le fragile équilibre économique de la région, dans l’hypothèse d’une stabilisation des personnes qui y ont trouvé refuge.

La dispersion des déplacés, en partie la conséquence d’une tradition de solidarité familiale profondément ancrée au Mali, complique donc la tâche des ONG, mais favorise la « résilience »… Pour discuté, et discutable, que puisse être ce concept dans le champ humanitaire.

 

Liens utiles :

Rapport du Norwegian Refugee Council / Internal displacement monitoring 

Appel de l’Office International des Migrations pour les déplacés du Mali 

Bilan du HCR, en écho au rapport de l’OIM :

 

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