Le développement : fabrique de l’action publique dans le monde arabe ?

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Par Myriam Catusse

Présentation et analyse du Programme Tanmia : programme coordonné par M. Catusse  et G. Chatelard  à l’Institut français du Proche-Orient.

Lancer aujourd’hui un programme de recherche sur « le développement » en Afrique et ici dans le monde arabe pourrait paraître saugrenu. La question du développement est en effet loin d’être nouvelle. Les gloires et les malheurs des théories du développement (pour reprendre la traduction française d’un ouvrage de Colin Leys, plusieurs fois réédité) ont fait couler de l’encre, suscité des controverses, et influencé des choix majeurs de politiques économiques, d’orientation politiques, mais aussi des mobilisations et des contre mobilisations à l’échelle nationale comme sur le plan des relations internationales. Elles continuent à le faire.

Certains ont, et de façon souvent brillante quoique peut-être prématurée, prononcé l’oraison funèbre du « développementalisme », du moins celui des années 1960. Ce courant de pensée né dans/de la guerre froide qui a inventé ou popularisé le terme en partageant le monde entre sociétés développées et sociétés sous-développées. On connaît aussi les critiques adressées à l’encontre des théories du développement qui mûrirent, dans le contexte de la guerre froide, en étroite interaction avec les projets de libéralisation nationales.

Un terme trop « chargé » politiquement…

Dans les sciences sociales, le terme même de « développement » a été sérieusement remis en cause après avoir été un paradigme central dans les années 1960/1970. On lui reproche soit d’être vidé de sens tant il est utilisé pour désigner tout et son contraire, trop « mou », trop « polysémique » ; soit au contraire d’être porteur de sens implicites, tacites, de croyances (occidentales, pour reprendre la formule de Gilbert Rist ) tues ou déguisées: trop « chargé » politiquement et idéologiquement.

On s’en méfie également tant l’écart est manifeste entre les promesses et les attentes qu’il suscite, dans lesquelles s’engagent avec énergie de nombreux acteurs et ses résultats frustrants, rarement « à la hauteur ». Néanmoins, on ne peut qu’être attentif au fait que l’idée de développement n’a pas été abandonnée bien au contraire, en tout cas dans l’arène de l’action publique nationale et internationale. Si les sciences sociales se tiennent sur leurs gardes et relèguent souvent la question du développement au rang d’objet peu digne d’intérêt ou en tout cas à déconstruire en entretenant une distance respectable, à l’inverse le discours public et politique sur le développement est plus que jamais à l’autre du jour.

On défend de « nouvelles orthodoxies du développement », on discute de leurs pertinences, leurs améliorations, leurs apories. La tendance est à l’adjectif : on accole au développement des épithètes, comme si le terme ne se suffisait plus : développement durable, développement humain, développement local, développement participatif, etc. Ce regain d’attention pour le « développement », aujourd’hui très intimement associé aux mots d’ordre et « recettes » néolibérale, nous parait en en tant que tel intéressant et l’occasion d’entamer une discussion entre d’une part des chercheurs rencontrant « le développement » dans le discours des acteurs qu’ils observent, dans les institutions dont ils étudient le fonctionnement, etc. et d’autre part des praticiens, des « fabricants » du développement qui opèrent à l’échelle locale, nationale et internationale.

C’est dans cette perspective que ce situe ce programme de recherche, «Tanmia, le développement : fabrique de l’action publique dans le monde arabe». Coordonné à l’Institut français du Proche Orient (Beyrouth/Amman/Damas), en association avec l’Institut de recherche sur le Maghreb contemporain (Tunis), le Lebanese center for policy studies (Beyrouth) et l’Institut des hautes études internationales et du déveleppement (Genève), ce programme réunit des chercheurs de différentes disciplines: science politique, anthropologie du développement, géographie. Il est financé depuis 2008 par le programme «les Suds aujourd’hui» de l’Agence nationale de la recherche française».

Les résultats attendus…

Abandonnant l’idée d’une définition normative (et quantifiable) de ce qu’est le développement, nous ne nous proposons pas de mesurer des performances. Plutôt que de déplorer combien la notion est problématique et de tenter d’en ajouter une définition au foisonnement de celles qui existent, nous en examinons les usages concrets. Cela demande d’accepter de renoncer à l’illusion de sa neutralité et de considérer au contraire à quel point elle est historiquement chargée d’idéologie, de significations et de jugements de valeurs, aujourd’hui très associés à l’agenda néo-libéral.

Prenant notamment à rebours les théories du moins d’Etat ou de l’antipolitique (le développement serait une affaire trop importante pour être laissées aux mains des politiques), nous pensons au contraire qu’au quotidien, «développer» est avant tout un travail politique, producteur de pouvoirs variés ; que cela demeure également à bien des égards une «affaire d’Etat».

L’originalité de ce programme est ainsi de s’inscrire au croisement de deux pistes de recherche peu travaillées dans le monde arabe : celle de la mise en questions du «développement» comme cadre de référence et d’action disputé mais aussi celle de l’analyse des transformations de l’action publique, alors que la «réforme de l’Etat» est au cœur de débats sur les transformations du politique dans la région.

A partir de terrains arabes, construits de façon comparative, nous envisageons des projets, programmes ou politiques de « développement » comme creusets des métamorphoses de l’action publique, du redéploiement problématique des Etats, et de jeux d’acteurs complexes sur plusieurs échelles.

En adoptant une approche par le «local» et l’observation d’arènes et de l’histoire de projets de «développement», nous attendons deux ordres de résultats :

Au niveau empirique, produire des données qualitatives sur des sujets amplement débattus dans l’arène publique mais peu documentés ; conduire une réflexion sur les indices et les instruments de mesure du développement : comment décrire, mesurer, comparer l’état de développement sans verser dans l’historicisme et l’ethnocentrisme ?

Au niveau théorique, notre ambition est triple :

Comment les terrains sur lesquels nous travaillons peuvent-ils contribuer au renouvellement de la réflexion sur l’action publique ? En particulier, nous nous interrogeons sur les apories d’un modèle de régulation par le «moins d’Etat» pour comprendre à l’inverse en quoi les problématiques développementalistes peuvent participer d’un « retour de l’Etat » ou un «Etat autrement».

Analyser des champs d’action dans leur complexité en observant la façon dont ils varient : de secteurs en secteurs, de l’international au local et/ou au national et vice et versa. Ceci nous conduit à mettre en évidence l’émergence de figures archétypales du développement, mais également le poids de cultures (professionnelles, régionales, etc.) différentes et de leurs combinaisons dans la mise en œuvre de ces projets.

Décrypter les interactions entre action publique et mobilisation : en quoi la mise en œuvre de projets souvent présentés comme vidés de sens politique recèle au contraire d’importants enjeux politiques ? Nous discuterons de trois vulgates controversées à ce sujet : les logiques ambivalentes de décentralisation, les logiques de privatisation de l’aide au développement et les logiques de politisation et/ou dépolitisation.