Le Moyen-Orient : Quel bilan 2009 ? Quelles perspectives 2010 ?

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L’année 2009 fut au Moyen-Orient riche en turbulences sur presque tous les fronts de crises dont certaines existent depuis plusieurs décennies. Un bref rappel paraît utile.

Cette année a mal débuté avec l’intervention israélienne, spectaculaire et «disproportionnée», décidée fin décembre 2008  dans la bande de Gaza. Les objectifs de l’opération «Plomb durci», un an après, n’apparaissent toujours pas  clairement. S’agissait–il d’éradiquer le Hamas ou plus modestement de  l’empêcher de poursuivre ses tirs réguliers de roquettes sur plusieurs localités du sud d’Israël ? Cette intervention était-elle destinée à dissuader les ennemis d’Israël de lancer de nouvelles attaques ? Il n’est pas exclu que des arrières pensées électoralistes de certains responsables au sein du gouvernement Olmert, en particulier, de l’ambitieuse Tzipi Livni ou de l’opiniâtre Ehud Barak, aient  eu également une influence.

Israël : le rapport Goldstone

Le bilan pour Israël est certainement globalement négatif. En fait le Hamas a esquivé la bataille, la perdant militairement, la gagnant politiquement. Sa capacité de nuisance n’a pas été véritablement affectée et son emprise sur la population en est sortie renforcée. Les tunnels et les filières de contrebande, y compris en matériel d’armement,  subsistent et fonctionnent au bénéfice des rackets organisés, sous le contrôle du Hamas. Sur le plan politique, Israël a eu à faire face à une vague de désapprobation internationale sans précédent, compte tenu de l’ampleur des destructions  et du bilan humain, 1.400 morts, essentiellement des civils. Celle-ci est venue également de gouvernements amis. Le vote par l’Assemblée générale des Nations Unies sur le rapport de la commission Goldstone, personnalité sud-africaine respectée, très critique à l’égard d’Israël mais également du Hamas, évoquant des crimes de guerre, et « peut être de crimes contre l’humanité », témoigne de l’ampleur de son isolement diplomatique.

En Israël, l’arrivée au pouvoir quelques semaines plus tard du gouvernement Netanyahu-Lieberman, l’un des plus à droite et des plus hostile à la création d’un Etat palestinien, a été ressentie comme un obstacle à la reprise de négociations sérieuses. Pour résister à la pression internationale, notamment américaine, le premier ministre israélien a usé d’une tactique habile : faisant le dos rond, il s’est déclaré, lors de son discours en juin à l’université de Bar Ilan,  non opposé à la création d’un Etat palestinien, mais qu’il subordonnait à de telles conditions qu’un tel Etat ne pourrait être qu’un bantoustan sous protectorat israélien. Plus tard,  il a marqué une ouverture sur le problème des colonies de peuplement, en évoquant une suspension temporaire, voire un arrêt : cette mesure ne ferait pas obstacle à la « croissance naturelle » de colonies existantes, et, bien entendu, ne concernait pas le Grand Jérusalem. Par ailleurs il a mobilisé ses réseaux de relations aux Etats-Unis, notamment à travers l’AIPAC pour obtenir un relâchement des pressions de l’administration Obama. Malgré de nombreuses navettes de l’envoyé spécial du président, l’ancien sénateur Mitchell, les autorités américaines ont renoncé à obtenir un gel véritable des colonies. De fait les négociations, tant sur le volet palestinien que syrien, n’ont pu reprendre.

Menace iranienne

L’année 2009 est vue par beaucoup dans les capitales occidentales, comme marquant un accroissement significatif de la menace iranienne. Ces derniers mois ont en effet été marqués  par la détermination des autorités iraniennes à poursuivre leur programme d’enrichissement, au nom de la « souveraineté nucléaire »,  y compris dans des sites, comme celui de Qom, jusqu’alors clandestins. La négociation, à laquelle participe pour la première fois  officiellement les Etats-Unis, malgré la volonté de compromis  qui semblait animer les parties en présence, a tourné court. Faut-il en faire porter la responsabilité au manque de confiance réciproque entre les parties ? Doit-on considérer que la délégation iranienne  était déterminée à faire échouer la négociation ? Beaucoup de facteurs  ont sans doute joué, y compris des préoccupations  de politique intérieure du côté iranien.

Plusieurs personnalités iraniennes, y compris Moussavi, ont été conduites  à faire de la surenchère et à dénoncer l’accord en vue au nom du respect de la souveraineté iranienne. L’élection présidentielle  de juin a  laissé entrevoir la possibilité d’un changement avec une opposition manifestement de plus en plus marquée  au président Ahmadinejad qui venait non seulement des éléments réformistes mais également de personnalités opportunistes comme l’ancien président Rasfandjani, voire des milieux conservateurs comme Ail Larijani, président du Parlement. Les fraudes massives lors du premier tour, ont évité à Ahmadinejad un deuxième qui aurait été pour lui aléatoire, si toutes les oppositions s’étaient regroupées contre lui. Depuis lors, les collaborateurs les plus proches des candidats de l’opposition ont été mis en prison et traduits devant les tribunaux. Les manifestations organisées ou spontanées ont été réprimées brutalement. La politique du tout répressif ainsi menée par le président mal élu, a été cautionnée par le Guide et a pu s’appuyer sur le système sécuritaire du régime, notamment les Gardiens de la Révolution, les Bassidjis et les force de police qui n’ont pas manifesté d’état d’âme.

Un foyer de crise encore peu médiatisé

Au Yémen, malgré les conflits entre les tribus, ou entre celles-ci et le pouvoir central, le président Saleh maintenait un semblant d’ordre, les germes de discordes se  sont transformés en affrontements armés au nord du pays, tandis que la tension monte au Sud qui n’a jamais véritablement admis la réunification. Pour venir à bout des rebelles houthistes, qui  se réclament du zaïdisme, une branche de l’islam chiite, différente d’ailleurs de celui prévalant en Iran,  une véritable guerre, qui ne dit pas son nom, se développe aux confins yémeno-saoudiens. Elle s’accompagne  de l’intervention active de l’Arabie saoudite, de déplacements de populations qui fuient par milliers les zones de combat et de nombreux  morts. Dans le sud du pays, les revendications indépendantistes s’expriment de façon de plus en plus forte. Dans le même temps, les attaques revendiquées par «Al Qaïda dans la péninsule arabique» se multiplient dans le sud du pays. Un nouveau foyer de crise, encore peu médiatisé, faute de journalistes sur place, est ainsi apparu.

Cependant par delà cette analyse pays par pays, c’est l’aggravation du phénomène de «somalisation» qui touche de nombreux pays du Moyen-Orient qui est préoccupant. Ce phénomène se caractérise, par delà leur diversité,  par le développement de l’influence des groupes violents, à fondements communautaires ou religieux, disposant de milices armées, bien équipées et rémunérées, gérant souvent avec efficacité des œuvres sociales (écoles, hôpitaux) qui contestent le pouvoir étatique, et qui sont parfois de véritables Etats dans l’Etat. Cette situation se retrouve aussi bien au Liban avec le Hezbollah qui contrôle le sud du pays, à Gaza où le Hamas  renforce son emprise sur la population, en Irak avec les  diverses milices armées kurdes, chiites ou sunnites, au Yémen avec les risques de dislocation précédemment évoqués. Ce sont des groupes aux caractéristiques différentes mais qui contribuent à faire de plusieurs pays de la région des «Etats faillis».

Des perspectives plus encourageantes

Cependant quelques lueurs d’espoir d’apaisement, voire de solution de conflits sont apparues. Au Liban, depuis l’accord de Doha de juin 2008, une certaine normalité semble être revenue même si le gouvernement Siniora voyait son action largement paralysée. Faisant démentir les sondages, le camp du 14 mars, dirigé par Saad Hariri remportait une victoire reconnue par ses adversaires. Cependant très rapidement, le leader druze, Walid Jumblatt, devait faire savoir qu’il se  distanciait de ses alliés. En fait le Liban devait retrouver ses habituels démons : un nouveau gouvernement d’union nationale n’a pu être mis en place qu’après cinq mois de palabres et de tractations, qui n’ont pu se conclure qu’après la visite du roi Abdallah d’Arabie saoudite à  Bachar el Assad, qui a consacré leur réconciliation.  Dans un tel contexte, la capacité du nouveau premier ministre à gouverner, notamment à promouvoir les réformes indispensables, est faible. Même si aucun droit de veto des différentes composantes de ce gouvernement n’existe formellement, de fait, aucune décision importante ne peut se prendre sans un consensus des différentes communautés, à travers  leurs représentants au sein du gouvernement.

En Irak, après le surge, le niveau des affrontements armés et d’une façon générale de la violence a diminué de façon  spectaculaire. Le mois de septembre 2009 est ainsi le mois où le nombre d’incidents (au sens anglais du terme) et de leur bilan en termes de morts ou de blessés a été le plus faible depuis 2003.  Les élections régionales du 31 janvier ont été marquées par un réel succès personnel du premier ministre Maliki, auquel l’opinion publique sait gré d’avoir réduit le niveau de violence et d’avoir obtenu le retrait des troupes américaines – les accords SOFA – dans le respect de la souveraineté du pays. Cependant que l’Irak reste un pays sinistré. Après huit ans de guerre contre l’Iran, treize ans de dures sanctions  et six ans de violences, tout, ou presque, est à reconstruire : les structures administratives et éducatives, les services de santé, les infrastructures, les services publics.

Les autorités irakiennes évaluent à 700 milliards de dollars le coût de cette reconstruction pour les prochaines années. Cependant ces progrès restent, pour reprendre les termes utilisés par le général Petraeus lui-même, « fragiles et réversibles ». La proximité des élections législatives, dont l’enjeu est majeur, a fait réapparaître un climat de tension et de violences comme plusieurs attentats particulièrement meurtriers à trois reprises depuis le mois d’août- à chaque fois une centaine de morts et des milliers de blessés. Ces attentats, dont l’origine reste douteuse, même s’ils ont été revendiqués, visaient des symboles du pouvoir –des ministères et par delà le premier ministre lui-même – pour empêcher que son succès ne se transforme en victoire électorale. Les mois qui viennent seront sans doute décisifs et permettront de voir si l’Irak est bien sur le chemin de la stabilisation politique et la reconstruction.

Des zones de stabilité

Le développement du chaos dans certaines parties du Moyen-Orient ne doivent pas cacher le fait que d’autres pays parviennent à rester à l’écart des turbulences précédemment évoquées et connaissent stabilité politique et prospérité économique.

En Syrie, l’ordre règne. Si les réformes économiques se poursuivent avec un certain succès, l’ouverture politique n’est toujours pas au rendez-vous. Près de dix ans après un «printemps de Damas» resté sans lendemain, le régime syrien, n’a pas véritablement évolué sur le plan politique. Mis en danger par la résolution 1559 et le retrait humiliant des troupes syriennes du Liban, le régime tient toujours et Bachar el Assad s’est affirmé. Les risques de déstabilisation, évidents en 2003 où la Syrie apparaissait la deuxième «cible» des néo-conservateurs américains, se sont estompés. Bien au contraire le pays est sorti de son isolement diplomatique, le régime s’est renforcé et la Syrie redevient un des acteurs incontournables dans la solution des crises. Sur le plan économique, le pays connaît, grâce aux réformes économiques, un réel développement.

En Jordanie, le roi Abdallah s’affirme en pratiquant un politique d’ouverture encouragée par les Etats-Unis. En Egypte, la présence de 88 députés «indépendants», en fait liés aux Frères musulmans, ne trouble guère la vie politique. Cependant, le problème de la succession du président Moubarak n’est pas effectivement réglé et pourrait déboucher sur des tensions internes sans pour autant déstabiliser le pays.

Les pays arabes du Golfe ne sont pas affectés par les turbulences pourtant proches. Cependant leurs dirigeants restent  vigilants, notamment en Arabie saoudite  qui connaît à sa frontière nord avec l’Irak, et à sa frontière sud, avec le Yémen, des troubles qui les préoccupent. Ces pays aux régimes familiaux, en s’appuyant sur des structures tribales qui leur ont fait allégeance,  bénéficient à la fois d’une stabilité politique et d’une prospérité économique.

Un risque de déstabilisation pourrait venir des querelles de succession à l’intérieur des familles princières : d’éventuelles révolutions de palais familiales ne paraissent pas actuellement devoir déboucher sur des troubles internes. La faillite de Dubaï est liée essentiellement à des ambitions immobilières pharaoniques et malsaines que le cheikh Al Maktoum entretenait, avec l’ambition de faire de Dubaï le Singapour du Golfe. Il s’agit en effet de l’éclatement d’une bulle immobilière, qui aurait crevé en toute hypothèse, mais que la crise financière internationale a accéléré. La solidarité entre les émirats regroupés au sein de la Fédération des Emirats Arabes Unis devrait suffire à amortir le choc, non sans contreparties qui seront de nature à renforcer la positon d’Abu Dhabi, dont les ressources financières, gérées par son fonds souverain, l’ADIA,  restent considérables.

D’une façon générale, les pays du Moyen-Orient ont été relativement peu affectés par la crise mondiale, notamment en raison du fait que leur économie est peu mondialisée. Les politiques mises en œuvre, de garantie bancaire et la poursuite de la plupart des grands travaux d’infrastructures sont de nature à limiter ses effets sur les économies locales.

Enfin, un autre élément positif est le repli d’Al Qaïda, dont la « centrale » a trouvé refuge dans les confins afghano-pakisatanais, sans doute au sud Waziristan. Certes, Ben Laden n’a pas été capturé. Mais au bout de « ses neuf vies » – pour reprendre l’expression utilisée dans le titre du très intéressant ouvrage de J.P. Filiu – le groupe terroriste est sur la défensive ; la menace qu’il fait peser au Moyen-Orient n’a pas totalement disparu, mais s’est fortement réduite. Il reste cependant quelques éléments – au Yémen, et, très affaiblis,  en Irak – qui semblent  être obligés de revendiquer parfois des attentats auxquels ils sont totalement étrangers, pour rappeler qu’ils existent encore. Subsistent également des mouvements « franchisés » qui se réclament de Ben Laden, notamment en Afrique. Un retour en force des talibans en Afghanistan ou une intervention militaire contre l’Iran lourde de conséquences,  pourraient cependant permettre à Al Qaïda de survivre, voire d’entamer une dixième vie.

Des espoirs déçus

L’année 2009 aura également été celle de l’espoir : l’élection du président Obama a été accueillie, au Moyen-Orient comme  ailleurs, de façon très positive. Son élection est apparue de nature à faire de la « nation indispensable » un acteur qui mettrait fin à la politique calamiteuse de l’administration Bush, liquiderait sa « terrible legacy », comme l’a qualifié le New York Times, rétablirait la crédibilité des Etats-Unis et proposerait une pax americana respectueuse des souverainetés des Etats, grâce à une approche plus pragmatique et plus équilibrée. Ses premières déclarations à l’occasion de son investiture mais surtout le discours prononcé au Caire le 4 juin – dont les propos dépassaient le cadre du Moyen-Orient pour s’adresser au monde arabo-musulman – répondait à cette attente.

Le ton comme le contenu marquaient une nette inflexion, voire une rupture avec le passé. La volonté de bâtir un véritable partenariat fondé sur «le respect mutuel » et  le dialogue, le constat qu’ « aucun système ne peut être imposé par une nation à une autre », la volonté de régler dans un esprit ouvert les principaux foyers de crises, sont autant d’éléments qui  ont été très favorablement accueillis. On notait en particulier la volonté de négocier avec l’Iran, la détermination affichée pour régler enfin la question pales tinienne, en soulignant son attachement à la création d’un Etat palestinien et en arrêtant la colonisation, la confirmation du retrait américain d’Irak avec un calendrier plus court que prévu. Le choix de plusieurs envoyés spéciaux, comme le sénateur Mitchell, constituait également un signal fort.

Six mois après, force est de constater que les attentes, sans doute excessives, mis dans la capacité du président Obama à résoudre des crises complexes et, pour certaines très anciennes, ont été déçues et que la perspective de les voir résolues s’éloigne. Beaucoup de facteurs contribuent à expliquer cette défaillance pour passer du verbe à l’action : l’affaiblissement du président Obama sur la scène de la politique intérieure américaine ; la mobilisation des réseaux pro israéliens, notamment de l’AIPAC ; des erreurs de tactiques de la part de l’envoyé spécial ; la plus grande priorité donnée à l’engagement américain en Afghanistan et au Pakistan, l’Afpak et peut être une certaine réticence à trancher dans le vif de la part d’un président très consensuel. Il est apparu également très vite que le président restait très attaché aux «fondamentaux  de la politique américaine» au Moyen-Orient : promouvoir les intérêts américains dans cette zone stratégique, assurer la sécurité d’Israël, lutter contre le terrorisme etc.

L’évolution sur le terrain n’a certainement pas aidé les autorités américaines. Le gouvernement Netanyahu-Liberman, né des élections du début 2009  est sans doute celui qui, depuis longtemps, apparaît comme le plus hostile à toute négociation pouvant conduire à la solution des deux Etats ou à l’arrêt des colonies. L’attachement de plusieurs responsables à Eretz Israel, les allusions ouvertes à l’expulsion des arabes israéliens qui représenteraient un danger pour « l’Etat juif »  qu’entendait être Israël ont crée d’emblée un climat défavorable à la négociation. En Iran, la réélection d’Ahmadinejad, qui s’est positionné en matière de politique extérieure, comme celui qui entendait mener le « front du refus » contre les Etats-Unis et qui déploie une rhétorique haineuse à l’égard d’Israël qu’il entend éradiquer, a rendu difficile toute solution négociée, notamment sur le contentieux nucléaire.

Quant à l’Union Européenne, elle reste – alors même que la politique américaine était absente de la scène internationale pendant plus de six mois -, discrète voire timorée, malgré les efforts des présidences françaises de 2008 et suédoises de 2009. La déclaration du Conseil européen de décembre sur le Moyen-Orient qui dispose notamment que Jérusalem doit être dans le futur la capitale de deux États constitue certes une avancée sur la question palestinienne, très mal accueillie en Israël mais reste largement du domaine du verbe. Contrairement au passé, on constate d’ailleurs aussi bien de la part des Etats-Unis que de l’Union Européenne une forte réticence à utiliser vis-à-vis d’Israël des moyens de pression efficaces.

Quelles perspectives pour 2010 ?

Au Moyen-Orient plus qu’ailleurs, il est toujours aléatoire de faire des prévisions : les événements sont souvent dictés plus par l’émotion que par la raison et la promotion logique des intérêts nationaux. C’est sans doute sur le dossier des relations israélo- arabes et sur celui de l’Iran que les perspectives sont les plus préoccupantes.

S’agissant du processus de paix, à supposer que ce terme ait encore une signification, l’horizon paraît totalement bouché. On voit mal comment une négociation sérieuse pourrait s’amorcer. Du côté israélien, ce gouvernement de coalition reste fragile et a une marge de manœuvre limitée. Les positions du premier ministre sont telles qu’aucune avancée sur le front syrien ou palestinien n’apparaît possible. La restitution du Golan, acceptée dans le passé dans son principe par I.Rabin, est  écartée par le gouvernement actuel. Un arrêt immédiat et efficace de la colonisation, c’est-à-dire  à l’exclusion de la croissance naturelle et des colonies localisées dans le Grand Jérusalem, se heurte à son refus. La question de  Jérusalem  que les autorités israéliennes estiment être  la capitale du seul Etat d’Israël n’est pas négociable. Le refus de toute évocation du droit au retour, même sous la forme largement théorique qu’acceptent les Palestiniens ne l’est pas plus.

A supposer même que le premier ministre fasse des concessions qui aillent au-delà de sa position actuelle, il est probable qu’une telle ouverture se traduirait par la chute immédiate du gouvernement. D’une façon plus générale, la question palestinienne n’est plus une priorité du gouvernement israélien : il s’agit d’un conflit de faible intensité qu’il s’estime capable de gérer efficacement. Sa priorité est ailleurs : contrer la « menace existentielle » que représente l’Iran. Le gouvernement répond d’ailleurs largement aux préoccupations de l’opinion publique qui constate que, à part les tirs de roquettes venant de Gaza dont les effets sont plus psychologiques qu’efficaces,  le calme règne en Israël et que les attentats ont cessé. Du côté israélien on voit mal l’intérêt d’une négociation, même s’il s’agit d’un calcul à court terme.

Du côté palestinien, les perspectives ne sont guère plus encourageantes pour d’autres raisons. Mahmoud Abbas n’a ni la capacité de négocier ou de faire accepter une solution compte tenu de  sa perte d’autorité et de crédibilité. En toute hypothèse, un accord serait inapplicable à Gaza où le Hamas renforce son emprise. Il ne s’appliquerait donc qu’à une partie des territoires palestiniens. De même, on peut se demander si la solution des deux Etats a encore une chance d’aboutir, compte tenu de l’évolution sur le terrain et de la politique du fait accompli par Israël depuis plusieurs décennies.

L’extension des colonies palestiniennes d’ouest en est, le grignotage de plus de 10 % de la Cisjordanie par le « mur de séparation » qui a toutes les caractéristiques d’une nouvelle frontière, la volonté de maintenir une présence militaire dans la vallée du Jourdain font que l’assiette territoriale d’un futur Etat palestinien est en train de s’amenuiser et rend impossible la création d’un Etat viable. La solution de deux Etats, que l’on voyait déjà de plus en plus difficile à réaliser, est, dans les faits,  morte même si une rhétorique autiste continue à être utilisée. Est-ce donc le retour à l’Etat bi-bational ? Il est exclu par Israël. Un pays démocratique, peut-il indéfiniment laisser la population palestinienne sans nationalité et sans Etat.  Israël peut il indéfiniment se replier dans une forteresse, ce qui  engendrera sans doute de nouvelles Intifadas et de nouvelles guerres ? Touts ces interrogations sont lourdes de menaces pour la stabilité de cette région et la sécurité d’Israël.

S’agissant de l’Iran, l’échec des négociations de Genève devrait logiquement conduire au vote de nouvelles et plus efficaces sanctions. Tel est l’objectif avoué du côté occidental où on travaille à leur formulation. La Russie, même si ses relations avec l’Iran se dégradent, tout comme la Chine, sont–elles prêtes à accepter des sanctions véritablement efficaces ? Pour l’instant l’ambiguïté est de mise. On peut douter que la Russie et plus encore la Chine acceptent de cautionner des sanctions sérieuses portant par exemple sur l’arrêt des approvisionnements en essence, un embargo sur les ventes de matériel d’armement ou la cessation de l’octroi de tout financement à l’Iran, compte tenu de leurs intérêts dans ce pays qui est pour eux un partenaire stratégique. Cependant il est douteux que l’arme des sanctions contribue à modifier le comportement des dirigeants iraniens.

Par ailleurs, cette arme peut avoir des effets pervers et contribuer à renforcer les éléments les plus radicaux du régime. Si des sanctions nouvelles ne sont pas votées ou si elles se révèlent inefficaces, peut on penser qu’une intervention militaire, sous la forme minimale que seraient des « surgical strikes », soit envisageable ? Il est clair que pour certains cercles qui le réclament ouvertement, aussi bien aux Etats-Unis qu’en Israël, elles sont bien encore « sur la table » et ne doivent pas être écartées. Le gouvernement américain déjà très engagé dans deux opérations difficiles en Irak et en Afghanistan, ne saurait envisager sans réticence l’ouverture d’un troisième front dont les conséquences pourraient affecter l’ensemble du Moyen-Orient. Le gouvernement israélien est-il prêt à mettre les Etats-Unis devant le fait accompli ? Une telle intervention israélienne serait, sur le plan politique comme militaire, très aléatoire compte tenu de la dispersion des sites nucléaires iraniens, de leur éloignement, et de leur niveau probable de protection. Cependant, il existe des forces, de part et d’autres, qui sciemment entendent rendre inévitable une telle option. La politique extérieure agressive de l’Iran et la rhétorique provocatrice de son président peuvent contribuer à créer un climat propice à une telle intervention.

Quant à l’évolution de la situation intérieure en Iran, elle dépend certes d’une opposition intérieure forte, mais peu organisée, avec des leaders  qui sont des « apparatchiks » du régime. Mais l’opacité des affrontements entre les principaux responsables rend difficile tout pronostic sur l’issue du combat des chefs contre Ahmadinejad qui dispose de la force publique et d’une assise sociale réelle : il est sans doute moins fragilisé qu’on ne le  pense. Ces affrontements pourraient apparaître en toute clarté si la succession du Guide devait être ouverte. La perspective de l’implosion du régime des mollahs, avec un scénario comparable à celui qui s’est développé en URSS, semble, dans l’immédiat peu probable. L’opposition, pour l’instant reste dans le cadre du régime, même si les opposants les plus audacieux le contestent.

Sur les autres fronts de crise, le statut quo devrait prévaloir. Au Liban, la normalisation, sous la surveillance des deux « parrains », la Syrie et l’Arabie saoudite,  devrait prévaloir, avec un gouvernement qui restera largement paralysé. Cependant, dans l’opinion, une crainte voire une obsession se répand : celle d’assister à une nouvelle intervention israélienne au sud pour régler ses comptes avec le Hezbollah. Elle  risquerait toutefois de déstabiliser à nouveau le pays et ne pourrait que renforcer l’influence du Hezbollah. Au Yémen les risques de l’extension des troubles, voire d’une dislocation du pays existent.  En Irak, la période de transition, vers une certaine normalisation et un retour vers la stabilité, n’est pas achevée. L’échéance des élections législatives de mars 2010 permettra de mieux apprécier l’état des forces dans le pays. Cependant, le pouvoir exécutif est structurellement faible en raison de la constitution qui institue à la fois un régime d’assemblée et un état fédéral.

En toute hypothèse, le prochain gouvernement sera largement remanié y compris sans doute au niveau du premier ministre. Celui-ci aura à régler enfin les problèmes toujours en suspens que sont la révision de la constitution, la loi sur le pétrole, notamment la  répartition des revenus pétroliers entre l’Etat et les provinces, le statut de Kirkouk, zone contestée entre Arabes et Kurdes. L’armée américaine forte encore de 120.000 hommes devrait commencer son retrait, mais la décision définitive et le rythme du retrait seront modulés en fonction de la situation post-électorale. Il restera en toute hypothèse en août 50.000 hommes sans compter les « conseillers » américains, qui sont placés dans les différentes administrations irakiennes, notamment le ministère du pétrole et celui de la défense.

Pour 2010, divers  scénarios plus ou moins optimiste ou pessimistes, sont théoriquement envisageables : une pax americana, version Obama ; un renforcement de l’influence des mouvements islamistes, voire l’apparition d’un ordre islamiste, à l’image de ce qui est arrivé à Gaza ; une accélération du processus de « somalisation » qui toucherait également des pays qui ont pu, pour l’instant, s’en  tenir à l’écart. Le scénario le plus probable est la coexistence, comme celle constatée actuellement, dans un périmètre restreint, de zones à hautes turbulences et de pays où l’ordre règne. Un tel équilibre reste fragile : il serait remis en cause, voire bouleversé, au cas où, en définitive, l’option militaire devait prévaloir contre la République islamique.

Globalement, en 2010, les perspectives de solution des crises ne sont guère encourageantes. Il faudrait de la part des puissances extérieures à la région une égale et convergente détermination à régler les crises qui depuis soixante ans, mais avec une nouvelle acuité depuis 2003, secouent cette région hautement stratégique et sensible. Le fait que celle-ci s’inscrive de plus en plus dans l’arc de crise qui s’étend du Liban au Pakistan n’est pas de nature à faciliter la tâche des décideurs. Le monde doit continuer à vivre avec cette zone de turbulences dont sont encore prémunis certains pays.

Publié le 1 janvier 2010

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Ancien diplomate, Denis Bauchard a effectué une grande partie de sa carrière au Moyen Orient ou à traiter des affaires de cette région au Ministère des Affaires étrangères. Il a été ambassadeur en Jordanie (1989-1993), puis directeur pour l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient (1993-1996), directeur du cabinet du ministre des Affaires étrangères, Hervé de Charrette (1996-1997) et ambassadeur au Canada (1998-2001).

Après avoir été président de l’Institut du Monde arabe (2002-2004), il est aujourd’hui consultant, notamment auprès de l’Institut français des relations internationales (IFRI). Il est l’auteur de nombreux articles et études, consultables sur le site de l’IFRI.