Par Francis Barbey

Quel apport des médias internationaux ? Un regard panoramique sur les différentes définitions de l’éducation aux médias montre qu’on est face à un concept «caméléon» dont l’utilisation peut revêtir des connotations différentes sinon opposées, souvent amplifiées par l’idée tout aussi moins claire de ce qui se cache sous les termes d’éducation et de médias…

Ce qui oblige d’une certaine façon celui qui l’utilise à se dévoiler. Mais avouons que se dévoiler est un exercice extrêmement éprouvant. Parce qu’il requiert dans ce cas précis la mise en jeu d’un imaginaire (sur les médias et sur l’éducation) dans lequel le locuteur lui-même a du mal à démêler les choses pour qu’au final son positionnement discursif soit le fruit parfait de ce que Gilbert Durand appelle le «trajet anthropologique », c’est-à-dire l’échange qui a lieu entre son naturel psychologique et l’impact social (Durand, 1992, p.39).

Il est donc presque sûr que la transparence communicationnelle n’aura pas lieu aujourd’hui ! Cependant, dans cet article, j’essayerai de progresser en cherchant  à mieux cerner l’objet… pour «mieux se comprendre».
Ceci dit, et sans prétendre à une étude exhaustive, je souhaite partir du postulat selon lequel l’éducation aux médias est une nécessité majeure pour les sociétés démocratiques (sur)médiatisées.

De là, je vais montrer sa pertinence dans le contexte de l’Afrique qui se démocratise en  se médiatisant. Dans cette démarche, j’essayerai également de montrer en quoi la présence des médias internationaux sur le continent noir est une opportunité éducative qu’il s’agit de comprendre et d’apprécier, au-delà de tout débat idéologique les concernant et des questions éthiques et déontologiques qui intéressent non seulement les professionnels des médias mais également leur public qui ont besoin pour ce faire d’être bien formés.

De l’éducation aux médias comme des pratiques démocratiques

En dehors des questions de clarification conceptuelle, l’éducation aux médias part du constat selon lequel le «monde se globalise en se médiatisant». Grâce aux médias et dans un mouvement presque quotidien, notre actualité, c’est-à-dire ce qui est au cœur de notre  aujourd’hui rejoint celle des autres. Nous nous lions ainsi à une réalité le plus souvent inattendue, triste ou joyeuse, qui est susceptible d’influencer la nôtre. Pour le meilleur comme pour le pire.

Le développement des nouvelles technologies et l’opportunité de large diffusion et d’instantanéité qu’elles offrent aux médias traditionnels comme la radio et la télévision en particulier, permet de penser que le temps de l’actualité sera de plus en plus bref et qu’une actualité en chassera une autre dans un temps record…comme c’est déjà le cas !

Au début de l’an 2000, prenant l’exemple des Etats-Unis, James Potter écrivait que pour celui qui voulait regarder tous les programmes télévisuels offerts au cours de cette période-là, il lui aurait fallu 550 siècles sans interruption (Potter, 2004, p. 5). Aujourd’hui, il en faudrait certainement un peu plus. Cette abondance d’actualité qui est ici affirmée, ainsi que la multiplication des supports et leur développement technologique ont sans aucun doute accéléré un processus de sur-information à l’échelle mondiale qui, dans certains contextes aboutit à une désinformation.

Mais il est tout aussi vrai qu’en tant que “spectacle” de la démocratie, les médias deviennent le lieu commun de la construction de nos représentations dans des formes symboliques de l’information (Lamizet, 1999, p. 5). C’est pourquoi, selon Bernard Lamizet, l’on peut dire que l’information assume une nécessité sociale et politique et peut être à ce titre définie comme un bien public. Mais, d’un autre point de vue, l’information, comme le reconnaît Patrick Charaudeau, est une affaire de langage, un récit qui s’écrit avec des rôles, des mouvements, des décors, des personnages, etc. Tout cet ensemble permet de construire une certaine vision du monde qui reste toujours particulière.

L’information en soi n’existe donc pas dans la mesure où «l’information est pure énonciation. Elle construit du savoir et, comme tout savoir, celui-ci dépend à la fois du champ de connaissance qu’il concerne, de la situation d’énonciation dans laquelle il s’insère, et du dispositif dans lequel il est mis en œuvre» (Charaudeau, 2005, p. 26). Tous les médias, qu’ils se consacrent à l’information politique ou publicitaire, au divertissement, à la culture, sont de fait producteurs d’un certain type d’information et de savoir.

C’est à partir de cette certitude que Len Masterman formule le premier principe de l’éducation aux médias, à savoir que les médias ne sont pas une fenêtre sur le monde. Sinon il n’y aurait point d’intérêt à les étudier dans une approche éducative. L’information  médiatique n’est donc qu’une «re-présentation» de la réalité. Par conséquent, dans le contexte de la construction d’une citoyenneté libre et responsable, il n’y a que ceux qui possèdent les clés d’une lecture critique et distanciée qui pourront comprendre «comment, par qui et pourquoi les médias élaborent les messages qu’ils diffusent» (Jacquinot, 2002, p. 37).

Et ces clés s’acquièrent par une éducation qui prend les médias, non comme  auxiliaires ou comme supports d’enseignement, mais comme des objets d’étude.  La finalité d’une telle pratique, qui se conçoit et s’illumine à la source de la trilogie médias-citoyenneté-démocratie, est politique. Au sens noble du terme.  Il s’agit par cette éducation, d’introduire le citoyen à la compréhension de la vie publique avec ses jeux de rôles et de masques afin de l’aider à se situer dans ce déferlement d’informations avec une conscience citoyenne exigeante et vive.

Le monde réel et celui des médias

Pour le citoyen donc, l’accès à l’information ne consiste pas à une (sur)information dans laquelle malheureusement tous les «bits ne font pas sens». Les critères de validité et d’importance des informations établis par les médias eux-mêmes doivent passer par le filtre de ses propres critères. Cela suppose entre autres une capacité de discrimination avérée qui montre au citoyen que s’informer n’est pas un acte banal.

C’est un processus exigeant et «fatiguant» qui implique notre capacité à faire la différence entre le monde réel et celui des médias, non sans nous approprier le monde des médias comme une ressource susceptible de nous aider à réfléchir à la société dans laquelle nous vivons. Il s’agit de trouver dans celle-ci  les moyens de construire ensemble la société dans laquelle nous souhaitons vivre avec ce que cela suppose de savoirs, de savoir-faire et de savoir-être, autour de l’idéal commun de la promotion humaine dans le respect de la diversité.

L’éducation aux médias est donc une nécessité majeure des sociétés démocratiques. Dans un contexte comme celui de l’Afrique qui se démocratise en se médiatisant, elle se révèle désormais comme une nécessité. Pour montrer les raisons d’une telle nécessité, commençons par une sorte d’état des lieux des médias et de la démocratie en Afrique.

Médias et démocratie en Afrique

Le vent de l’Est qui souffle sur l’Afrique à la fin des années 1980 et au début des années 1990, ainsi que le discours de la Baule du Président français d’alors, François Mitterrand, rencontrent l’aspiration profonde des peuples africains et contribuent à amorcer des changements politiques et sociaux significatifs.  Dans plusieurs pays au sud du Sahara, on assiste à la mise en place progressive, sinon immédiate des systèmes démocratiques basés sur le multipartisme et l’expression d’une presse indépendante qui est essentiellement écrite. L’indice démocratique d’une presse indépendante va être renforcé par la démocratisation des sources d’informations avec la libéralisation de la radio et l’arrivée de l’image dans les foyers grâce à quelques chaines privées locales et le biais des paraboles.

L’engagement des professionnels des médias soutenu par des organisations internationales, ainsi que la bonne volonté de certains pouvoirs en place contribuent à renforcer la protection des journalistes et la prise de conscience éthique et déontologique de ceux-ci par la mise en place de structures comme l’Observatoire de la Liberté de la Presse et des droits de l’homme et le Conseil national de la presse en Côte d’Ivoire.

Mais  la conviction selon laquelle en Afrique un pouvoir n’est fort et sûr de se perpétuer que par sa capacité à contrôler les moyens d’information, pousse certains dirigeants à tolérer une presse indépendante sans pour autant lui concéder totalement l’espace d’une liberté d’expression. Voici comment dans des contextes qui se revendiquent démocratiques, il n’est pas rare pour les professionnels des médias de courir le risque de se retrouver en prison par exemple pour un article critique qui se transforme sur le banc des accusés en «outrage au Chef de l’état».

Si contrairement à la radio, les chaines privées de télévision sont encore minoritaires dans la plupart des pays africains au sud du Sahara, la couverture totale du territoire national du point de vue de ces deux médias traditionnels reste encore un privilège des médias publics qui sont en général sous contrôle étatique. Les radios privées par exemple, bien qu’importantes en nombre  n’émettent qu’en modulation de fréquence et disposent de trop peu de moyens pour prétendre utiliser de puissantes technologiques susceptibles de renforcer leurs capacités de diffusion.

Mais il est un fait que là où ils sont diffusés, au niveau de la réception, les médias indépendants (auxquels on peut joindre les radios associatives et communautaires) sont en général plus prisés que les médias publics pour leur offre relativement  plus diversifiée et plus créative.

Main basse sur les médias

Si au final la question des médias reste posée avec force et inquiétude dans le contexte de la démocratisation de l’Afrique, c’est en grande partie parce que même les pouvoirs «démocratiquement» élus ont encore du mal à se débarrasser des vieux reflexes de parti unique où en plus de s’accaparer l’espace médiatique, l’image du président et les activités politiques du parti au pouvoir constituaient la plus grande partie de l’offre informationnelle. Même si de temps en temps, surtout en période électorale les «autres», c’est-à-dire les opposants  et la société civile peuvent être vus et entendus sur les médias publics, il est un fait que ces derniers restent aujourd’hui encore confisqués par ceux qui en ont la gestion.

Voici comment s’est construit progressivement le désintérêt à leur égard par une grande partie de leur public qui a finit par ne plus leur faire confiance comme source crédible d’information nationale et internationale, et qui critique l’offre culturelle  pour sa  pauvreté. Il est aussi un fait que la mondialisation de l’offre communicationnelle rendue possible par le développement des technologies de l’information et de la communication a introduit une nouvelle donne dans la réalité démocratique et médiatique africaine : une présence plus accentuée des médias occidentaux dont certains comme RFI et BBC émettent en modulation de fréquence dans les grandes agglomérations.

Paradoxalement, au-delà des questions de l’équilibre des sources d’information entre le Nord et le Sud revendiqué à cor et à cri et du choc culturel avéré que leur présence provoque, ces médias constituent la première source d’information des cadres et des étudiants pour ce qui est de la Côte d’Ivoire (Tudesq, 1996, p. 154). Et plus de 90% des téléspectateurs disposant de paraboles se réfèrent à eux pour s’informer sur l’actualité mondiale, même au moment des crises locales (Ba, 1999, p. 135).

Pour eux, les médias occidentaux en général et la télévision en particulier, «ont comme principal souci la recherche de la vérité et la volonté de la révéler. Selon eux, cette recherche suppose des qualités telles que l’objectivité, le jugement, la perspicacité […]» (Ba, 1999, p. 131). A tel point que les critiques qui sont faits aux médias locaux, publics en particulier, le sont en référence à ce qui est défini par l’opinion comme le professionnalisme des médias internationaux.

Mais à vrai dire, même s’ils adhèrent à des règles générales de diffusion telles qu’établies par les Etats africains, l’avantage des médias internationaux réside dans le fait qu’ils ne sont pas soumis au conditionnement de la stagnation politique dans laquelle baigne la réalité locale, surtout  en des occasions plus délicates comme pendant les élections et les crises politiques. De ce point de vue, en pariant sur leur professionnalisme, leur public africain pense que leur indépendance face aux dirigeants africains est plus affirmée.

Ce qui permet à l’actualité nationale qu’ils traitent d’échapper au mimétisme idéologique local et offre un autre regard, une autre approche que celle de l’opinion dominante qui, dans ce cas ne peut être que celle diffusée par les médias publics en tant que porte-voix de ceux qui les gèrent.

Dans un tel contexte, la présence des médias internationaux est perçue, surtout par les «autres» comme une opportunité de désenclavement informationnelle. Sauf que dans ce cas, les partis au pouvoir qui ont un quasi monopole sur les médias publics se sentent fragilisés par ce contre-pouvoir sur lequel en réalité ils n’ont aucun pouvoir sinon celui de suspendre de temps à autre leurs émission en FM (pour ce qui est des radios internationales) en prétextant le non respect des règles déontologiques.

Ce positionnement et le capital de confiance à leur égard par les cadres et les étudiants ainsi que les ouvriers et les commerçants particulièrement attachés aux radios étrangères (Tudesq, 1998, p. 216) font des médias internationaux une sorte d’arbitre de la démocratisation du continent africain. D’où leur indispensable apport à l’éducation aux médias.

Apport des médias internationaux à l’éducation aux médias en Afrique

Un travail d’éducation aux médias à finalité politique qui est basé sur des thèmes d’actualité s’appuie sur un dispositif susceptible de donner des clés pour mieux s’informer en apprenant à faire des choix et à se repérer dans un monde surinformé (Savino, 1999, p. 8) et d’un certain point de vue aux prises avec des idéologies désinformantes. Tout cela doit culminer dans le respect de la différence et l’appréciation de la diversité des sources d’informations afin de promouvoir le pluralisme démocratique indispensable à la recherche de la vérité.

Il s’agit de partir des médias, de leurs regards croisés sur le monde, de leur diversité, de «leur» vérité, de leur dimension économique, politique et sociale, éthique et déontologique pour bâtir avec les enfants et les jeunes, la société du savoir, du savoir-être et du savoir-faire au bénéfice d’un mieux-être et d’un mieux-vivre humain.

C’est dans ce sens que l’intérêt des médias internationaux dans un projet d’éducation aux médias est double : d’abord dans le contexte de l’Afrique qui se démocratise en se médiatisant, ils constituent un exemple concret de démystification et de démythification de la vérité officielle des médias publics et donnent à voir de façon concrète comment des récits différents peuvent s’écrire autour d’un même évènement. Et comme en réalité la vérité ne saurait être moins celle baptisée officielle que celle des médias indépendants,  on en arrive à une relativisation de la vérité médiatique.

Il s’agit de permettre au public en formation d’acquérir les capacités nécessaires à une prise de distance critique pour se construire lui-même sa part de vérité qui, confrontée à celle des autres ouvrira peut-être le chemin vers la vérité. James Potter propose dans cette démarche ce qu’il appelle la théorie cognitive de l’éducation aux médias dans laquelle, usant de certaines capacités acquises, le citoyen devient un véritable acteur dans une société qui se définit désormais, même en Afrique, comme la société de l’information et de la communication.

Conclusion

L’éducation aux médias est un enjeu de société. De toutes les sociétés qui aspirent à promouvoir les valeurs citoyennes et démocratiques. Elle se présente comme une réponse éducative au développement continu des médias dans un contexte comme celui de l’Afrique qui se démocratise en se médiatisant, et où l’acquisition des clés de lecture indispensable à une citoyenneté exigeante et libre ne peut pas continuer d’être facultative.

Si les médias locaux, surtout indépendants, travaillent laborieusement et progressivement à la mise en place d’une presse qui réponde à l’idéal démocratique et susceptible de contribuer de façon efficace à l’éducation de citoyens exigeants, l’apport des médias internationaux qui reste nécessaire, sera d’autant plus utile qu’il inspirera les valeurs d’une presse véritablement libre, professionnelle, qui joue son rôle de contre-pouvoir dans le contexte de l’Afrique qui se démocratise… et qui pour cela a besoin de citoyens bien formés et avisés.

Francis Barbey est membre du Credam (Centre de Recherche sur l’Education aux Médias et à l’Actualité) Paris III- Sorbonne Nouvelle)

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