Les archéologues de la violence politique

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Ne cherchez pas le siège administratif ou la raison sociale de l’association Traces. Ses animateurs ont bien sûr une adresse et un téléphone, mais n’interviennent pas en leur nom dans le cadre d’une structure fixe. Ce choix de travail en réseaux – avec d’autres ONG – et sur des projets précis répond non seulement à une question de moyens, mais aussi à l’objet même que l’association s’est donné pour mission de tracer, révéler et surmonter : le trauma lié aux différentes formes de violences politiques.

“On ne peut parler d’événement particulier à l’origine du projet”, nous explique l’un de ses cofondateurs, Juan Boggino. “Nous avions, au départ une expérience dans le domaine de l’assistance aux victimes de ce type de violences. Or, c’est plutôt le constat du manque de cette expérience-là au sein des ONG de défense des droits de l’homme qui nous a amené à la création de Traces.” Pour Juan Boggino, l’engagement tient aussi de l’histoire personnelle. Argentin et psychanalyste, il fuit en 1979 la dictature militaire la plus meurtrière du Plan Condor, qui laissera derrière elle plus de 30 000 disparus.

Etabli en France, c’est bien plus tard, en 2002, qu’il lance Traces avec ses consœurs Diana Kolnikoff et Béatrice Patsalidès-Hoffman. La première a longtemps officié auprès de l’Association Primo Levi, créé en 1995 et dont le modèle et les objectifs inspirent la démarche de Traces. La seconde a, quant à elle, accompagné l’association Survivors International, fondée en 1990 et de vocation similaire.

Favoriser la création de réseaux thérapeutiques internationaux. Apporter l’expertise clinicienne à des projets initiés ailleurs. Soutenir le personnel humanitaire et les défenseurs des droits de l’homme pendant ou au retour d’une mission. Promouvoir la réflexion et la recherche sur le trauma produit par des persécutions politiques et la persistance de l’impunité. L’activité de Traces se décline dans ces quatre enjeux.

Régulièrement connecté à des ONG réputées comme Médecins du Monde, la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH) ou l’Organisation mondiale contre la torture (OMCT), le réseau a également ses entrées au sein de la Cour pénale internationale de La Haye. Pas moins de 240 consultations sont en cours ou prévues pour l’année 2011 par les six intervenants de Traces et leurs interprètes, que mobilisent aussi bien une actualité immédiate et chargée qu’un passé tenace et transgénérationnel.

Un centre de soins est désormais à l’étude en Tunisie, qui a donné le la du Printemps arabe. Les lendemains déchantent parfois et les douleurs jaillissent des ruines du régime tombé avec Zine Ben-Ali, le 14 janvier 2011, quand manquent encore au pays les garanties d’avenir. Mais c’est aussi dans la persistance de tragédies plus anciennes que Traces pose des sillons pour des individus en souffrance. Avec la FIDH, l’association a signé une initiative d’envergure en accompagnant les victimes et témoins au procès de la dictature chilienne, du 8 au 17 décembre 2010 à Paris. Quatorze militaires et agents du régime Pinochet étaient alors jugés pour les assassinats et disparitions de quatre franco-chiliens entre 1973 et 1975. Quatorze contumaces. Quatorze bourreaux absents du box.

D’aucuns auraient douté, dans ces conditions, de l’utilité d’un tel acte judiciaire. Ce n’est pas l’avis de Juan Boggino. “Un procès de ce type est de toute façon utile tant il permet à une victime ou à un témoin de faire revivre son expérience. Or, et contrairement aux idées reçues, l’absence de l’agresseur ou du tortionnaire complique le témoignage de la victime. Celle-ci doit reconstruire le récit sans le ‘secours’ de cette présence physique de l’autre, qui a infligé les souffrances. Il y a donc une solitude plus grande. C’est aussi pourquoi, sans être le seul, l’acte judiciaire est un élément du processus thérapeutique. Avec lui, les victimes  se sentent enfin écoutées et crues. Sans lui, leur solitude serait plus grande encore.”

Immense solitude

Cette solitude-là se lit en particulier dans les éternelles questions qui drainent la douleur: Pourquoi moi ? Qu’avais-je fait pour “mériter” un tel traitement ? Ces questions reviennent à peu près dans toutes les situations que Traces et ses cliniciens ont eu à traiter. “Le bourreau dispose en général du redoutable levier de l’obéissance qu’il devait à ses supérieurs, de l’ordre qui lui a été donné, pour évacuer toute culpabilité.

La victime, elle, culpabilise parce qu’elle a été niée en tant qu’individu”, explique Juan Boggino. Sous les dictatures du plan Condor, la négation a même pris le nom de “disparition”, d’inexistence décrétée des victimes, et pour leurs proches, d’un deuil à jamais inachevé. A l’issue du procès de Paris, nul ne sait – mais tous devinent – ce qu’il est advenu d’Etienne Pesle, de Jean-Yves Claudet, d’Alphonse Chanfreau et de Georges Klein. En Argentine, encore aujourd’hui, le poids de la filiation interrompue par la répression concerne toute une génération d’enfants volés par les assassins de leurs parents et récemment rétablis dans leur identité. Beaucoup militent au sein de l’association H.I.J.O.S (“fils” en espagnol). “Y aura-t-il un jour les ‘hijos’ des ‘hijos’ ?”, s’interroge Juan Boggino. “Tout le problème est de savoir quand s’arrêtera le témoignage, quand viendra l’après d’une répétition traumatique d’une génération à l’autre, quand interviendra le moment et la possibilité de s’affranchir de ce passé-là.”

Pour Juan Boggino et les cliniciens de Traces, la question se pose avec acuité à l’horizon d’un nouveau projet d’accompagnement de témoins du génocide cambodgien. “Dans ce pays où, comme dans beaucoup d’autres, la douleur et les séquelles ont souvent été transmises dans le silence et la mémoire incomplète, quelles conséquences vont avoir les paroles de ces nouveaux témoins sur leurs propres enfants ? Surtout avec la dimension particulière de ce génocide où des enfants tuaient leurs propres parents ?”

L’accompagnement de Traces peut ici apporter une partie de la réponse, sans jamais décider du terme d’un processus de mémoire. Pourtant, sans un tel soutien, une victime oserait-elle entrevoir une frontière au trauma ?

Contact Traces : traces-rci@emailasso.net

 

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