Lettre à mes chers amis occidentaux…

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Depuis près de deux mois, le Maghreb brûle les cartouches du soulèvement populaire. En Tunisie, d’abord, avec succès. En Égypte ensuite, avec le soutien d’une poignée de galonnés. En Libye enfin, dans un jeu de masques à la roumaine où s’affrontent à balles réelles de mystérieux «comités populaires» et un dictateur délirant.

De notre côté de la Méditerranée, c’est le lyrisme qui prévaut. Enthousiasmée d’avoir affaire à de vraies insurrections révolutionnaires, la presse occidentale — ou «occidentalisée» comme Al-Jazira — ouvre ses journaux sur un feuilleton tragique, une fresque d’espoir et de mort qui tient le monde en haleine. Rivés à Twitter et YouTube, autant qu’aux couvertures «live» des grandes chaînes de télévision, les téléspectateurs tremblent et s’enflamment par procuration. Le troisième épisode, «Benghazi contre Tripoli», est sans doute le plus romanesque de tous depuis le début de la série. Les Arabes du XXIe siècle redécouvrent, pour nous édifier, que les révolutions, ça marche !

Les dictateurs ne tiennent que par le consentement du peuple. La leçon fait son chemin : au Yémen, au Bahreïn, à Djibouti, en Érythrée même, on se prend à rêver de voir les autocrates locaux s’envoler définitivement pour de lointains émirats de rois-fainéants.

Quant au réel, on verra plus tard. Passons sur le fait que les mêmes qui s’insurgent dès qu’un soldat occidental foule le sol d’une ancienne colonie exigent aujourd’hui à corps et à cris que la communauté internationale «interviennent d’urgence» à Tripoli. Mais sommes-nous réellement solidaires de la souffrance de nos frères arabes ? Ou cherche-t-on dans leur courage la force de durcir nos convictions, depuis trop longtemps sociales-démocrates ou libérales-républicaines ? Sans doute un peu les deux. Mais il faudrait l’avouer et ce n’est pas moderne.

Et que sommes-nous prêts à accepter pour que nos héros remportent la victoire ? Sans doute pas qu’une horde de milliers de miséreux viennent s’échouer sur nos plages et dans nos banlieues. Ben Ali l’incapable à peine enfui, il a d’ailleurs été question — le même jour ! — d’être «enfin libres de bronzer» dans les resorts tunisiens, tandis que l’Italie paniquait en décrétant «l’état d’urgence humanitaire» sur l’île-débarcadère de Lampedusa.

Sur les rives tunisiennes, les passeurs ramassaient le pactole. «Les jeunes s’en fichent de leur gouvernement», ricanait d’ailleurs un trafiquant de Zarzis, devant une caméra de France 3.

Peu de cohérence dans tout cela. Mais nous sommes habitués.

Une dernière question émerge malgré tout : qu’omet-on méthodiquement, que l’on préfère ne pas voir dans ces révolutions 2.0 ? Pour les uns, c’est le danger du jihadisme institutionnalisé. Pour les autres, c’est le retour des mêmes, en costumes-cravate cette fois. Comme d’habitude, l’histoire décidera.

Il reste toutefois un petit fait qui dérange, ce petit «caillou dans la sandale», le scrupulum romain : les migrants africains réfugiés en Afrique du nord, et singulièrement en Libye, se font dévorer par la violence politique, et cela dans un épouvantable silence. Dans le Sinaï, depuis des années, des Érythréens et des Soudanais sont réduits en esclavage par les passeurs des tribus bédouines qui leur promettent, contre des milliers de dollars et des faveurs sexuelles, de les faire passer en Israël.

La révolution n’y a rien changé. Sur les plages, les arrières-cours et les centres pénitentiaires de Libye, des milliers d’Africains sont maltraités, saignés et torturés pour quelques poignées de dollars par la bourgeoisie et les mafias locales, en attendant un hypothétique passage en Europe. Là non plus, la révolution n’y changera rien.

«Enfermés pendant des mois, voire des années, maltraités, torturés, ou abandonnés en plein désert, ils sont des milliers à avoir subi le pire, sans que l’Europe n’y voit autre chose que son intérêt à ne plus en entendre parler. Comme les pays dont sont ressortissants ces migrants, les États européens se sont montrés faibles et corrompus face à un Kadhafi prêt à ouvrir ses marchés et fermer ses frontières », écrivait très justement la chercheuse Delphine Perrin dans Libération, le 23 février. Il est à parier que, dans quelques années, les mêmes mots seront toujours d’actualité.

Pendant la révolution libyenne, des Somaliens et des Érythréens harcelaient leurs contacts européens par téléphone. Il expliquaient qu’ils étaient attaqués à la machette ou à la kalachnikov dès qu’ils sortaient dans les rues des villes «libérées», les insurgés étant en chasse des fameux mercenaires sub-sahariens de Kadhafi. Dans les prisons de la côte, des miliciens aux ordres du raïs auraient d’ailleurs procédé à des enrôlements de force des clandestins enfermés là depuis des mois, tout refus étant suivi par une exécution sommaire. Autour de l’aéroport de Tripoli, des dizaines de familles de réfugiés érythréens, enregistrés auprès du HCR, campent sous la pluie en attendant qu’on leur vienne en aide. Les négociations entamées par l’agence onusienne n’ont trouvé aucun débouché : aucun pays voisin ou européen n’a accepté de recueillir ces «Africains errants» en danger. Et les médias ont regardé ailleurs, vers les luttes héroïques de ces pères de famille aux mains nues qui prenaient les rues de leur quartier pour faire tomber le régime…

Et si les futurs insurgés des temps modernes n’étaient pas les Algériens ou les Jordaniens ? Et s’ils étaient issus des rangs de ce bétail humain méprisé par tous, même par les révolutions démocratiques ?