Médias et humanitaire musulman : le “clash des ignorances”

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Médias et l’humanitaire musulman, une relation construite sur le prisme du « clash des civilisations » ! Les médias et l’humanitaire musulman ont fait rarement bon ménage. Les causes de ce constat renvoient, en général, à la représentation de l’islam dans les médias, en particulier les chaînes télévisées, qui véhiculent une image souvent erronée et subjective de la religion musulmane.

L’intérêt des médias à l’humanitaire musulman est né dans des contextes géopolitiques très complexes comme celui de l’Afghanistan. Depuis l’invasion soviétique en Afghanistan en 1978, l’humanitaire de confession musulmane, dans sa diversité, s’est mobilisé pour venir en aide à la population afghane et exprimer ainsi le devoir de la solidarité au sein de la « Umma », la communauté des musulmans. Je distingue ici les ONG humanitaires musulmanes basées dans les pays arabo musulmans et les ONG musulmanes basées dans les pays occidentaux en particulier le Royaume Uni, car ces ONG n’ont pas la même stratégie ni les mêmes priorités selon l’enquête réalisée par Abdel-Rahman Ghandour (1).

De ce fait, il est primordial de comprendre la relation Médias-islam et la perception de l’islam en occident pour comprendre la relation Médias-humanitaire musulman. Tout d’abord, les médias traitent l’islam comme un phénomène à la fois intérieur et international comme le souligne Alain Gresh (2) : «Pour comprendre la vision générale que l’on a de l’islam en Occident, notamment dans les années quatre-vingt-dix, il faut comprendre que celle-ci se situe à la convergence de deux sphères : la sphère internationale et la sphère nationale qui, toutes deux, ont été marquées par des bouleversements importants. Pour la sphère internationale, ce sont la chute du Mur de Berlin, la disparition de la menace soviétique et l’effondrement du bloc soviétique. En Europe, c’est la prise de conscience, à peu près au même moment, que l’islam s’est installé et est là pour durer.»

Si nous prenons l’exemple des médias français, le livre « l’Islam imaginaire, la construction médiatique de l’islamophobie en France, 1975-2005 »,  Thomas Deltombe (3) mentionne les différentes étapes de la construction de l’islam imaginaire et les difficultés rencontrées « la première difficulté à laquelle j’ai été confronté est celle des limites de mon objet d’étude. Limites temporelles d’abord, puisque, dans le domaine des représentations, les évolutions n’empêchent pas la perpétuation d’imaginaires anciens. Limites sémantiques ensuite puisque les discours médiatiques (le vocabulaire mais aussi les codes visuels) qui servent à incarner l’«islam», l’«intégrisme», l’«islamisme», la «laïcité», l’«intégration», etc… recouvrent des réalités variées et changeantes avec le temps».

La première est celle d’une forme «d’islamisation des regards». Elle a commencée au cours des années 1980, avec l’émergence de la «deuxième génération d’immigrés» sur la scène publique, le dossier des Versets sataniques (février 1989) et l’affaire du «jeunes filles voilées de Creil» (automne 1989) dont le traitement médiatique a insufflé l’idée qu’il y aurait en France une « communauté musulmane » partagée entre les «modérés» et les «radicaux».

La deuxième étape s’est étalée tout au long des années 1990 notamment avec les effets de la crise politique en Algérie et les actes terroristes qui ont suivis et qui ont engendré des répercussions en France. Une nouvelle fois, la communauté musulmane est présentée par la télévision comme prise au piège par «les islamistes» même si les journalistes savaient que les «musulmans» en France sont en majorité «modérés». «Mais cette grille de lecture simpliste n’empêche en rien les confusions, puisque «l’islamisme» tel qu’il est décrit dans les médias est une catégorie très floue». La «menace islamiste» et les «amalgames» font surface  avec les attentats à la station de Saint Michel à Paris en 1995 et ont véhiculé le message de l’incompatibilité de l’islam avec «l’identité française».

La troisième étape où l’émergence de la thématique du terrorisme dit «islamique» ou «islamiste», s’est pleinement épanouie au lendemain des attentats du 11 septembre 2001. Postulant un continumm entre l’islam et la violence, un certain nombre d’intellectuels et de responsables politiques se sont appuyés sur la peur légitime du terrorisme pour développer des théories stigmatisantes nettement moins acceptables à l’égard de tous ceux que le regard extérieur catégorise à tort ou à raison comme «musulmans».

De ce fait, on peut dire que la construction médiatique de l’islamophobie en France s’est soldée sur une double « menace » sécuritaire et identitaire. Ces trois décennies de la construction de l’image de l’islam par les médias en France correspond à l’âge du développement de l’humanitaire musulman occidental.

Des ONG véritablement «humanitaires» ?

L’intérêt des médias, en particulier les médias occidentaux, à l’humanitaire de confession musulmane a débuté depuis les années 80, la chute du mur de Berlin et la vulgarisation du concept du « péril vert » de Francis Fukuyama qui est devenu célèbre de par le monde depuis la publication, en juin 1989, de son article « La fin de l’Histoire ? » ont eu un rôle majeur pour influencer les médias afin d’enquêter sur le terrain et de décrypter le « péril vert ».

L’Afghanistan était l’un des pays où les mass médias sont venus  braquer leurs caméras dans le but de  tenter de comprendre le « jihad afghan », ses  sources de financement et ses liens avec la « mouvance islamique ». La présence des organisations humanitaires musulmanes pour apporter des secours à la population victime de cette guerre, considérée comme l’une des guerres les plus meurtrières du XXème siècle, et ses confrontations constatées sur le terrain contre les ONG occidentales ont été un indicateur de premier plan qui va dans le sens de ce que disait Fukuyama.

Dans un article publié dans la revue Vacarme (4), Jérôme Bellion-Jourdan, l’un des spécialistes de l’humanitaire musulman, a soulevé déjà la question de la légitimité de ces ONG dans l’action humanitaire, «depuis les débuts de ma recherche sur les organisations caritatives islamiques, au printemps 1996, journalistes, fonctionnaires de l’ONU, diplomates et responsables d’ONG « occidentales» posent sans cesse la question : ces organisations sont-elles véritablement «humanitaires» ? Parallèlement, les responsables de différentes Muslim charities rencontrés à Londres, Khartoum, Sarajevo ou encore à Peshawar tiennent à réfuter les allégations selon lesquelles les objectifs de leurs activités pourraient être militants ou militaires […] autres qu’humanitaires».

Entre ignorance et mensonge…

La confusion de mandats entre prosélytisme, militantisme politique, financement du terrorisme et action humanitaire chez certaines ONG musulmanes a engendré un soupçon et une méfiance qui se sont généralisés sur l’ensemble de ces acteurs confessionnels au moment où l’humanitaire musulman avait besoin d’afficher clairement la cohérence entre son identité inspirée de l’islam et les principes de la neutralité, l’humanité, l’indépendance et l’impartialité. Cette position ambigüe a fait du tort sans précédant et a alimenté les mass médias  à faire croire que ces ONG sont une vraie menace pour la sécurité dans le monde surtout après les attentats du 11 septembre 2001 à New York.

Par ailleurs, les ONG musulmanes occidentales, qui ont adhéré par exemple, en majorité, depuis le début des années quatre vingt dix à la charte de bonne conduite de la Fédération internationale de la Croix Rouge et du Croissant Rouge (5), ont été pointées du doigt par les médias et mises en difficulté dans leur travail ou fermées par les autorités de certains pays dans lesquels elles opèrent. Mais le manque de communication et d’explication sur leur transparence financière, leur gouvernance et leur accountability et leur travail exclusivement ou presque mené dans les pays musulmans a enfoncé cette suspicion.

En clarifiant ces principes, ces ONG pourront certainement changer leur image et leur stratégie politique, regagner leur place dans «la cour des grands» et proposer, ainsi, aux médias l’opportunité de construire une nouvelle perception de l’humanitaire musulman loin de la logique du «clash des civilisations» ou tout simplement  «clash des ignorances» car parler aujourd’hui de l’humanitaire musulman dans les médias c’est parler de «l’islam» tout court.

Edward Saïd, universitaire et intellectuel palestino-américain, qui dit : «Quand on parle de l’islam, on élimine plus ou moins automatiquement l’espace et le temps.» Quand un journaliste, à la télévision, dit «L’islam», il ne dit rien du tout, mais il a l’impression qu’il dit quelque chose et le spectateur a l’impression qu’il a compris quelque chose. De quoi parle-t-il ? De la religion ou de la civilisation ? De l’islam aujourd’hui ou de l’islam du VIIe siècle ? De l’islam indonésien, de l’islam algérien ou de l’islam égyptien ?… Donc, si on n’essaye pas de développer une vision complexe de ce dont on parle, en prenant en compte l’histoire, l’espace et le temps, on restera enfermé dans une vision très schématique.

Donc, la relation médias – humanitaire musulman n’est qu’une relation de perception et doit être traitée sur ce plan là pour ne pas glisser dans une logique récurrente quasiment la même : «une lutte entre un Occident incarnant les libertés, et notamment la liberté d’expression, et un monde musulman, assimilé bien souvent au monde arabo musulman, incarnant l’obscurantisme».

Pour conclure, le débat autour de cette relation ne doit pas nous éloigner des grands enjeux actuels de l’humanitaire, ceux de la sécurité des acteurs, l’accès aux populations, et la notion de l’acceptabilité des acteurs internationaux par les bénéficiaires. L’humanitaire musulman a certainement des choses à dire. Les médias doivent suivre cette évolution du contexte actuel pour ramener les opinions de nos pays à construire une nouvelle image de l’islam et de ces acteurs à condition que ces derniers concourent, eux aussi, à la construction de la paix et la sécurité ici et ailleurs.

Djamel Misraoui est responsable des relations publiques au Secours islamique de France (S.I.F).

(1) Jihad humanitaire, par Abdel-Rahman Ghandour. Flammarion.

(2) Alain Gresh, Alain Gresh, Islam et médias, http://www.islamlaicite.org/article49.html. Il tient un blog consacré au Proche-Orient, région dont il est spécialiste au Monde diplomatique, http://blog.mondediplo.net/-Nouvelles-d-Orient

(3) Thomas Deltombe est journaliste indépendant. Il est diplômé de l’Institut d’études politiques de Paris et titulaire d’un DEA d’histoire contemporaine. Lire l’intégralité de l’interview publiée le 13 octobre 2005 sur le site web suivant : http://oumma.com/L-islam-imaginaire

(4) Vacarme, N°34, hiver 2006, Jérôme Bellion-Jourdan, www.vacarme.org/article558.html

(5) Code de conduite pour le Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge et pour les ONG lors des opérations de secours en cas de catastrophes. Voir www.icrc.org.

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