Changement climatique : les nouveaux réfugiés

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Puerto Vallarta, de notre envoyé spécial Gaël Grilhot… C’est un véritable décor de théâtre, nous sommes dans l’ancien couvent San Hippolitio. Dans ces splendides vestiges d’une bâtisse coloniale du XVIème siècle, en plein coeur du centre historique de la capitale mexicaine, s’est tenu du 8 au 11 novembre le 4è Forum Global sur les Migrations et le Développement (GFMD) qui a réuni sociétés civiles et représentants de l’ONU… Le débat sur « Migrations et changement climatique » de Puerto Vallarta n’a pas connu l’écho médiatique souhaité en Europe, car complexe et parce qu’il concerne d’abord la survie des populations du Sud.

A causes lointaines, petits remèdes… Peut-on établir un lien direct de cause à effet entre changement climatique, catastrophes naturelles et migrations ? Doit-on parler de migrants ou de réfugiés climatiques ? Au-delà de la bataille sémantique, les enjeux politiques et économiques pour les prochaines décennies sont considérables… Les Nations unies estiment à 5O millions le nombre de personnes ayant dû migrer en raison de phénomènes climatiques (ou de l’accélération de ces phénomènes). Ce chiffre pourrait passer à 214 millions en 2050, selon les prévisions les plus optimistes (l’organisation Christian Aid a récemment évoqué le chiffre d’un milliard de personnes). A Puerto Vallarta, ce débat n’a pas été évacué mais les enjeux politiques et économiques soulevés sont tels que les Etats et les institutions internationales avancent avec une extrême prudence.

Evoquer les « réfugiés » climatiques, c’est en effet montrer du doigt les principaux émetteurs de gaz à effets de serre, c’est à dire les Etats du Nord. C’est aussi remettre en cause des modes de production et d’agriculture, peu compatibles avec la lutte contre le réchauffement de la planète.

Pour Rex Varona, de la plateforme internationale des ONG pour les travailleurs migrants et rapporteur du groupe de travail sur les migrants climatiques au Forum de Puerto Vallarta, la question passe d’abord par l’adoption d’un statut plus protecteur : «  il n’y a pas de définition claire au niveau international, mais au sein de notre groupe de discussion, il apparaît évident pour beaucoup qu’il s’agit avant tout de déplacement forcés, puisque les déplacés sont contraints de quitter leurs terres, et donc qu’il s’agit de “réfugiés”, et non de simples “migrants”.

Or en droit international, cette précision sémantique a des conséquences importantes pour les Etats, précise Rex Varona, parce qu’ils « ont l’obligation de protéger les réfugiés (…) même si je pense que cela devra aboutir à un nouveau statut spécifique, parce que la Convention internationale des réfugiés ne correspond pas totalement à ces cas ».

Mais tout le monde ne partage pas ce point de vue, et même au sein des Nations unies, le climato-scepticisme a la vie dure. Bacre Wally Ndiaye, Directeur au sein du bureau du haut commissariat des Nations unies pour les droits de l´Homme, n’estime pas urgent de se pencher sur ce sujet.

« Ce n’est pas un débat nouveau, explique-t-il, regardez ce qu’il s’est passé au Sahel dans les années 70. Combien de personnes ont perdu leurs troupeaux et ont été déplacés ?» Même si il ne nie pas l’existence d’un réchauffement global dont les effets se font ressentir, il ajoute néanmoins: «Je ne suis pas un expert, mais je pense qu’il y a des cycles, et que nous avons (dèjà) touché le fond».

En Amérique centrale et au Mexique, l’accélération du cycle sécheresse – inondation est de plus en plus visible. Cette accélération a pour conséquence une paupérisation des populations, et une accentuation des mouvements migratoires des petits paysans, déjà largement accentués par les nouveaux déséquilibres économiques provoqués par des importations massives de produits agricoles.

Entretien avec Isabel Cruz

Isabel Cruz dirige une association d’aide au microcrédit pour les petits agriculteurs des Etats du sud du Mexique. Elle établit un lien direct entre exode, migrations, changement climatique et catastrophes naturelles…

Gaël Grilhot : Comment se manifeste l’exode rural, au Mexique, et quelle en est la principale raison ?

Isabel Cruz : On observe depuis une vingtaine d’années un mouvement important de migrations vers les Etats-Unis. Rien que ces dix dernières années, plus de deux millions de personnes habitant en milieu rural ont quitté leurs terres. Ils sont originaires des territoires les plus agricoles du Mexique, comme l’Etat de Oaxaca, du Guerrero, du Chiapas, ou de Puebla. C’est une migration assez récente.

Le problème est que dans ces régions, les petits paysans développent une agriculture diversifiée, qui n’appartient pas au modèle des grandes agricultures commerciales, mondialisées, qui – lui – est très localisé dans quelques parties du Mexique, et est très polluant. Et cette petite agriculture est très affectée par les politiques des grandes entreprises agricoles, qui favorisent l’importation du maïs et des haricots au détriment de la production locale. En outre cela accroît la dépendance alimentaire du Mexique vis-à-vis de l’étranger. Ce phénomène s’est accentué ces dix dernières années, et la substitution de l’agriculture paysanne par les produits des grands groupes agroalimentaires est estimée aujourd’hui à 45%. L’immigration est directement liée à cette tendance.

Gaël Grilhot : Quel lien faites-vous avec le réchauffement climatique ?

Isabel Cruz : Depuis cinq ans, nous observons une accélération des phénomènes de sécheresse et d’inondations. Il ne se passe pas une année, sans qu’il n’y ait une catastrophe, et les conséquences sont encore aggravées par la perte de cette agriculture traditionnelle (coulées de boues sur des terres appauvries…). Cela aboutit là encore à un déplacement massif de petits paysans, qui ne restent pas, et préfèrent partir pour les grandes villes ou aux Etats-Unis (en dépit des politiques anti-immigrés dans ce pays). La réponse aux phénomènes climatiques est la même : les gens ne restent pas sur leurs terres. Or cela a pour incidence une aggravation encore plus grande du phénomène climatique.

Gaël Grilhot : Pourquoi cette aggravation ?

Isabel Cruz : Il y a de nombreuses études qui ont démontré que la petite agriculture paysanne, la gestion communautaire des terres et des ressources forestières, et la diversification des cultures avaient un impact positif sur l’environnement et contre le réchauffement climatique. A contrario, l’absence d’entretien des sols accentue encore les effets du réchauffement. Nous devons mettre en place des solution pour mieux reconnaître cette forme d’agriculture et mieux promouvoir la souveraineté alimentaire en favorisant les productions locales. Ces solutions doivent faire partie d’une politique nationale qui reconnaisse les bienfaits de cette agriculture de façon à arrêter ces migrations.

Bien sûr cette politique publique doit s’accompagner de solutions financières, mais elle ne doit pas être menée n’importe comment. Nous avons par exemple eu ici au GFMD une importante discussion autour de la déforestation (certaines ONG ayant des points de vue assez radicaux sur le sujet, ndlr). Mais quelle déforestation ? Ici, au Mexique, les bois ne sont pas vides, il y a des forêts correctement gérées par les communautés paysannes ou indiennes. Nous ne devons pas les empêcher de continuer ces activités au nom de la lutte contre la déforestation.  Nous avons fait beaucoup de recherches au niveau international, des travaux qui ont montré combien cette gestion communautaire pouvait avoir des effets bénéfiques pour le climat. La qualité des territoires est préservée, cela permet la conservation de l’eau et la qualité des ressources naturelles. Nous devons promouvoir une nouvelle appréciation de la production fondée autour de la diversité. Ainsi c’est la diversité qui doit être financée. Il y a bien des services « ambiantales » (climatiques), qui existent, ici au Mexique, et qui financent une partie de ces aides, mais c’est encore trop peu, et les résultats ne sont pas bien valorisés.

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