L’avenir du journalisme… New York, 2014

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Par Carroll Bogert de Human Rights Watch

En 2009, l’avenir du journalisme consacré aux événements internationaux paraissait bien sombre…

Plusieurs grands journaux américains avaient carrément fermé leurs bureaux à l’étranger. Les chaînes de télévision américaines se contentaient en pratique d’une antenne à Londres. La couverture de la guerre en Irak avait quasiment épuisé les budgets consacrés à la couverture des événements internationaux, et, entre temps, les Américains avaient perdu tout intérêt pour la guerre en Irak, voire pour tout type d’information sur l’étranger la plupart du temps. C’était dur de se présenter devant les rédacteurs en chef avec le sujet le plus cher à couvrir et qui faisait l’audience la plus faible. Comme une diva fanée dans son étole de vison pelée (« Oh, ce vieux truc ? Je l’ai acheté quand j’étais en poste à Moscou pour couvrir Brejnev. »), les correspondants à l’étranger, trop chers et inutiles, quittaient la scène par la petite porte.

Pourtant, même à cette époque, on pouvait voir quelques signes positifs pour l’avenir. D’abord, le coût de la création et de la diffusion de l’information internationale avait chuté à grande vitesse. Le prix des caméras et les magnétophones était devenu ridiculement bas, celui des communications encore plus (Marx aurait pu appeler ça une révolution dans les moyens de production). Et tout le monde commençait à comprendre que les États-Unis s’internationalisaient à toute allure, quelle que soit la manière de mesurer le phénomène : le pourcentage d’entreprises américaines ayant des intérêts à l’étranger (et, de toute, façon, qu’est-ce que l’expression « américaine » pouvait bien encore signifier pour une entreprise ?), le pourcentage de la population américaine née à l’étranger, le pourcentage de clients de Starbucks achetant des CD de « World Music » à la caisse. Bien sûr, on ne pouvait toujours pas mettre l’Ougandais Yoweri Museveni en première page de People à la devanture des kiosques, mais l’actualité internationale avait trouvé un public. Pourquoi la BBC et The Economist se seraient-ils lancés sur ce segment du marché américain si celui-ci n’existait pas ?

En 2009, un pourcentage disproportionné des cadres du secteur des médias était composé de journalistes qui avaient été correspondants à l’étranger dans leur période de gloire, mais même eux devaient admettre que cette époque n’avait pas été si glorieuse que ça. Personne n’arrivait vraiment à se souvenir du dernier papier de Walter Cronkite sur le Burundi, à l’époque où les médias américains étaient censés faire des merveilles dans leur couverture des événements internationaux. Et tout le monde devait convenir qu’il était bien plus facile de trouver quelque chose à raconter sur le Burundi en 2009 que, par exemple, en 1963. Même pendant cet âge d’or, une grande partie des sujets internationaux n’étaient pas couvert par la presse, ou pas lus.

Heureusement, les correspondants à l’étranger n’étaient pas seuls. Avec eux, sur le terrain, depuis la Tchétchénie jusqu’aux montagnes népalaises en passant par le Congo, une armée d’enquêteurs sur la situation des droits de l’Homme, des chercheurs, des humanitaires et des spécialistes de tel ou tel pays de toute sorte, étaient là aussi pour rassembler de l’information. Tous ces gens n’avaient pas souvent l’occasion d’interviewer des Premier ministres, et ils ne trouvaient pas toujours indispensable de citer les propos de commandants d’unité selon lesquels leurs hommes n’avaient rien à voir avec le massacre opéré dans tel village. Mais il avaient souvent une expertise supérieure à celle des journalistes qui pillaient leurs idées, volaient leurs recherches, et les citaient au dix-septième paragraphe. Pendant ce temps, Internet changeait les règles du jeu.

Les ONG font mieux que la presse

Depuis trente ans, Human Rights Watch envoyait ses chercheurs à travers le monde pour mener des enquêtes et faire des rapports sur les violations graves des droits de l’Homme. Ces chercheurs n’avaient cessé de produire des rapports de qualité, dans un jargon juridique dense – davantage des mémoires de juriste, destinés à un public spécialisé (par exemple l’expert du Conseil National de Sécurité pour l’Asie centrale, ou à la force de maintien de la paix de l’ONU) – que des reportages destinés au grand public. Mais Human Rights Watch, en 2009, avait commencé à sérieusement concurrencer la presse, en engageant des journalistes expérimentés pour un nouveau service multimédia dont le travail était, en fait, de couvrir l’activité de Human Rights Watch. Au début de 2009, quelque chose comme 60 000 pages étaient visitées sur le site chaque jour. Le caractère de masse de cette diffusion obligea Human Rights Watch à parler de manière compréhensible pour le grand public. Si les journalistes ne couvraient pas ce type d’informations, Human Rights Watch, comme d’autres ONG, allaient devoir s’en charger elle-même.

L’organisation avait des dizaines d’enquêteurs couvrant plus de soixante-dix pays, un effectif supérieur à celui des correspondants à l’étranger du New-York Times ou du Washington Post. Il ne lui manquait que la puissance journalistique nécessaire pour transformer cette recherche en information immédiatement compréhensible, au moment où des dons privés lui permirent d’attirer des professionnels en provenance d’un secteur qui, lui, ne reconnaissait plus leur valeur.

De ce jour, les photographes de guerre qui ne parvenaient plus à décrocher une mission de Time ou de Newsweek partirent avec les chercheurs de Human Rights Watch. Ils se mirent aussi à tourner des vidéos, et les envoyaient à l’équipe de rédaction située dans l’Empire State Building à New York. Les équipes de recherche, équipées de magnétophones de haute qualité interviewaient les victimes de violation des droits de l’Homme qui avaient survécu, et d’anciens reporters radio firent du montage d’enregistrements, afin d’avoir des témoignages sonores forts. Le nouveau site de Human Rights Watch avait pris pour modèle celui de la BBC, avec quatre articles multimédia en manchette sur la page d’accueil et une liste sur laquelle il suffisait de cliquer, organisée par secteur géographique et par sujet, avec accès à l’actualité la plus récente des droits de l’Homme dans des dizaines de pays.

Le lendemain de la prise de fonction d’Obama, la page d’accueil titrait sur la décision du président de stopper les audiences de la commission militaire à Guantanamo (Human Rights Watch avait deux envoyés spéciaux à ces audiences) ; sur le conflit entre Israël et Gaza, avec une page de questions/réponses sur la question complexe des victimes civile et du droit international en matière de droit de l’Homme ; une interview radio de l’enquêteur de Human Rights Watch sur place, et un long papier d’angle sur la situation humanitaire à Gaza.

Le “copier-coller”

Plus un article sur le meurtre de l’avocat de la journaliste russe Anna Politkovskaya. Ces informations eurent un public bien plus large que celui des seuls visiteurs du site d’Human Rights Watch. Comme la « véritable » presse ne voulait pas reproduire ces reportages créés et distribués par une organisation militante, Human Rights Watch les mit également à disposition, les journalistes de radio pouvaient prélever une citation sur le site et l’intégrer dans leur reportage. Les journalistes de télévision pouvaient, eux, télécharger une vidéo tournée sur le terrain par Human Rights Watch et la monter avec quelques images d’archives ou d’agence, et fabriquer un reportage de terrain sans quitter le centre de Manhattan. De toute façon, les médias devenaient de moins en moins regardants quant à l’origine de leurs reportages. Une chose était certaine, les prix étaient corrects : Human Rights Watch distribuait gratuitement ses productions.

« Mais ce n’est pas du journalisme ! » Criaient les farouches défenseurs du feu sacré. Et ils avaient raison. Mais ce n’était pas non plus une vidéo tournée par la Maison Blanche de Bush et introduite discrètement dans les journaux télévisés des stations locales. La source (Human Rights Watch) était clairement indiquée, notamment parce que l’organisation voulait de la publicité.

Le concept se répandit comme une traînée de poudre. En quelques mois, d’autres organisations sans but lucratif comprirent l’intérêt qu’il y avait à produire leur propre information facile à digérer – sans oser appeler ça du journalisme –. Peu de temps après, ils ont conclut des alliances afin de réaliser des économies d’échelle. Plutôt que doublonner la production de chaque ONG, ils ont créé un consortium chargé de couvrir leurs activités respectives. Cette agence de presse utilisait l’expertise de la sphère ONG pour alimenter les grands médias avec des reportages internationaux de grande qualité, pour informer le public de ce qui se passait dans le monde, et renvoyait le matériel aux ONG, qui les mettaient sur leurs sites ou ceux de leurs donateurs. Un comité de surveillance veillait à maintenir l’intégrité journalistique des contenus, et l’existence d’un forum ouvert sur le site de l’agence empêchait les ONG de fournir du matériel frauduleux ou exagéré à l’abri de toute contestation de la part du public.

En 2014, exactement comme en 2009, le public continue à tenir les médias en piètre estime, ils figurent en queue de liste dans les résultats de sondages, avec les hommes d’affaires et les hommes politiques. Les ONG, elles, continuent de bénéficier des sondages les plus favorables…

Carroll Bogert est directrice adjointe à Human Rights Watch.

 

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