« Pacification » armée à Rio de Janeiro, l’expérience du Complexo da Maré

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Manifestation des habitants du Complexo da Maré après une opération policière meurtrière

Nous sommes le dimanche 30 mars, le jour se lève à peine quand près de 2700 hommes de l’armée de terre, la marine et de la police militaire et civile de l’Etat de Rio de Janeiro entrent dans le Complexo da Maré, un ensemble de 16 favelas du nord de la ville. Objectifs : reconquérir un territoire aux mains des narcotrafiquants depuis plus de 30 ans et y réinstaurer la souveraineté de l’Etat.

Cette opération coup de poing connue sous le nom de « pacification » s’inscrit dans la continuité de la politique de sécurité publique de l’actuel gouverneur, Sergio Cabral, en vue de la Coupe du Monde qui se déroulera en juillet prochain et des Jeux olympiques de 2016. Ce  territoire, abritant une population de plus de 130 000 habitants, représente un enjeu crucial, il longe sur plusieurs kilomètres la route qui relie l’aéroport international aux principaux lieux touristiques. Il sera donc un passage obligé pour les milliers de supporters qui débarqueront dans quelques semaines.

Le processus d’occupation par les militaires a démarré en 2008 dans la ville carioca qui compte à ce jour 174 favelas pacifiées pour 39 Unités de Police Pacificatrice (UPP),  qui équivalent à l’installation d’un commissariat à l’intérieur de la zone. Présentée comme une forme novatrice et démocratique du traitement de la question sécuritaire par le Brésil, la « pacification » des favelas par les armes connaît en réalité de nombreuses limites.

Malaise dans la sécurité publique carioca

L’Etat a abandonné ces territoires et leur gouvernance au crime organisé depuis des décennies et, souvent, ce pouvoir mafieux se substitue par celui d’une police corrompue qui commet des exactions.

Les favelas du Complexo da Maré
Les favelas du Complexo da Maré

« Quand je parle de la police qui tue, séquestre, on me répond que les narcotrafiquants font la même chose. Mais je ne peux pas responsabiliser le crime, alors que l’Etat si !» me confiait il y a quelques temps le président d’Amnesty International Brésil. Depuis plus de 2 ans, l’ONG et les associations présentes sur place préparent le processus de « pacification » dans le bidonville avec la campagne « Nous somme da Maré et nous avons des droits » qui consiste à informer les habitants locaux sur la législation afin de prévenir les abus des forces policières.  Entre 2003 et 2010,  8708 assassinats recensés ont été commis par la police carioca. Et ceci avec la bénédiction des gouvernements fédéraux successifs et l’indifférence ou la complicité des médias et de l’opinion publique.

La lutte contre le trafic de drogue légitime des politiques brutales qui engendrent une gestion violente des communautés populaires. La rationalité gouvernementale est centrée sur l’identification d’un ennemi public n°1 « le crime organisé », qui place l’Etat en situation de guerre et qui justifie des méthodes policières exceptionnelles pour protéger le reste de la société.  On assiste à un véritable phénomène de militarisation de la sécurité publique, ce qui n’est pas sans rappeler les tristes souvenirs de la dictature, lorsque les militaires jouaient un rôle important dans la politique de répression interne. Le drapeau brésilien hissé quelques heures après l’entrée des forces de l’ordre au Complexo da Maré est un signe qui ne trompe pas : il s’agit bien d’une guerre menée par l’armée d’un pays sur son propre territoire. Et comme rappel Bira, citadin du bidonville depuis plus de 50 ans, «la violence émane avant tout de l’Etat, la police en est la partie visible, c’est juste la ceinture qui te bat.

La faillite de l’Etat brésilien à proposer une alternative à la violence

Durant les deux semaines qui ont précédé la dite « pacification » du complexe de favelas, il y a eu pas moins de 16 morts pour « préparer le terrain ». Et ceci sans compter les blessés. La doctrine d’affrontement direct et d’élimination de l’ennemi constituent les fondements de la formation de la police militaire « pacificatrice », bras opérationnel des forces de sécurité fédérales, et de ses troupes d’élite : la BOPE (Bataillon des opérations spéciales de police). L’utilisation excessive des armes à feu, les exécutions sommaires et arbitraires, la violence envers la population locale, sont autant de pratiques qui se sont généralisées et banalisées au fil du temps. L’anthropologue brésilienne Alba Zaluar parle d’un phénomène «d’homicides systémiques». Et ceci dans une relative impunité judiciaire, qui est souvent la mère de la violence.

En juillet 2013, une soldate de la police militaire qui a voulu garder l’anonymat me disait : «la police ne croit pas à la doctrine des droits de l’homme, elle dit que c’est une théorie pour défendre les criminels». Les habitants qui ne participent pas au trafic et qui représente plus de 90% de la population locale sont très souvent considérés comme des potentiels complices ou, a minima, comme des personnes complaisantes à l’égard des activités illicites. Ils subissent aussi de ce fait l’arbitraire des forces de l’ordre. Pour l’opération au Complexo da Maré, elles ont bénéficié par exemple d’un mandat collectif pour fouiller toutes les maisons, ce qui n’est normalement juridiquement pas permis au Brésil

Manifestation des habitants du Complexo da Maré après une opération policière meurtrière

Henrique, résident de la favela depuis 28 ans, m’a livré : « Quand ils envahissent les maisons des habitants avec violence, c’est tellement révoltant ! C’est une violation totale de la privacité ! Ils rentrent te mettant leurs armes sur la tête, te demandant si tu travailles, et si non ils deviennent encore plus agressifs ». La méfiance entre les locaux et les forces de sécurité est énorme, et n’évolue pas une fois que l’UPP est installée. J’ai déjà reçu plusieurs témoignages me faisant part des abordages humiliants dans la rue des soldats envers les jeunes hommes afro-brésiliens, souvent considérés comme des suspects potentiels. Dans les autres favelas déjà « pacifiées «  depuis quelques temps, la police peine à se rapprocher de la communauté et à éradiquer le narcotrafic.

Après le grand tapage médiatique international, la corruption et la vente de drogue ont repris leur cours. MB, chef des narcotrafiquants de la favela Nova Holanda appartenant au Complexo da Maré, m’a confié en août dernier qu’il donnait plus de 100 000 euros de pot-de-vin à la police tous les mois, ce qui représente plus d’un million d’euros sur un an, pour une seule des 1000 favelas de l’Etat de Rio ! Dans le Complexo de Alemão, ensemble de bidonvilles voisin « pacifié » depuis 4 ans, beaucoup d’habitants ont été punis et lâchement assassinés par les trafiquants qui les ont suspecté de délation. Mais peu importe, la ville de Rio doit paraître sécurisée et apte à recevoir la Coupe du monde. L’UPP se révèle alors être un projet surtout destiné à installer des barrières de protection symbolique autour des espaces à risques pour protéger les zones riches et les lieux touristiques. Il suffit de regarder les pacifications antérieures, elles ont principalement eu lieu à proximité des quartiers aisés de la ville (Copacabana, Leblon, Ipanema,..) ou autour du stade mythique du Maracaña.

La favela Nova Holanda après plusieurs jours sans récolte des ordures

Cette politique sécuritaire creuse le fossé de l’exclusion et de la ségrégation que connaissent déjà ces territoires. A travers l’histoire, les favelas ont souvent été vues comme des lieux d’extrême précarité tant physique que

La favela Nova Holanda après plusieurs jours sans ramassage des ordures
La favela Nova Holanda après plusieurs jours sans ramassage des ordures

sociale et leurs habitants souffrent encore aujourd’hui de nombreuses discriminations. C’est comme si les résidents des bidonvilles étaient dotés d’une citoyenneté de seconde classe. Avec la « pacification », l’Etat n’impulse pas de politiques sociales et citoyennes mais se cantonne à des politiques de sécurité urbaine où la protection des « bons citoyens » prime sur la précarité et la violence vécues par des milliers de favelados.  Il y a un processus de criminalisation de la pauvreté qui légitime les stratégies militaires. Les kilomètres de « barrières acoustiques » construites par le gouvernement fédéral tout autour du complexe, pour soi-disant protéger du bruit des autoroutes, en sont une belle illustration. Elles s’apparentent étrangement à une technique d’isolement urbain de la pauvreté.

Alors que le processus de « pacification » au Complexo da Maré va coûter 6 millions d’euros par mois à l’Etat, la zone possède l’un des pires IDH (Indice de Développement Humain) de la ville, selon l’Institut brésilien de la géographie et des statistiques,  avec une espérance de vie près de 20 ans inférieure aux quartiers aisés.  A l’intérieur, les infrastructures de service public sont défaillantes ou inexistantes et les écoles, par exemple,  en piteux état avec des professeurs souvent absents. D’ailleurs, depuis l’arrivée des militaires elles sont fermées laissant des milliers d’écoliers hors du système scolaire jusqu’à nouvel ordre. Ainsi, on militarise les favelas sans promouvoir aucun développement social et culturel.

Pourtant, il y aurait beaucoup à faire selon Eliana Sousa Silva, directrice de l’ONG localeRedes de Desenvolvimento da Maré. Entre autres, l’amélioration de l’accès aux autres points de la ville et des centres de santé. De nombreux problèmes sanitaires et environnementaux sont également causés par l’air irrespirable dû aux 3 voies à grande vitesse qui bordent la zone. Les habitants veulent avoir un impact sur le processus de « pacification » et participer à l’administration de leur lieu de vie. Car si avant la communauté était sous la tutelle du crime organisé, cela ne peut pas être la même chose avec l’Etat ou la police.

Pour cela ils doivent s’organiser comme le soulignait Salil Shetty, secrétaire international d’Amnesty, lors de son passage en 2013 : « Si vous ne voulez pas que l’Etat travaille seulement pour les riches, il est nécessaire que les habitants s’organisent pour revendiquer leurs droits ».  Les militaires ont annoncé qu’ils resteraient jusqu’à la fin de la Coupe du monde mais les solutions ne peuvent être de courte durée, il faut construire une politique globale qui ne dépendrait pas des événements sportifs ou des cycles électoraux. Voilà un tableau de Rio de Janeiro qui contraste avec la nouvelle carte postale de la prochaine grande fête mondiale du ballon rond.

Pour en savoir plus : Entre narcotrafic et violence d’Etat, le chemin à encore parcourir pour un changement social et démocratique dans les favelas de Rio de Janeiro : L’expérience du Complexo da Maré

Marion Saunier

Marion Saunier

Marion Saunier est diplômée du master action humanitaire, développement et coopération internationale à l’université Paris I Panthéon / Sorbonne.