Ajdabiya est tombée. Les 8000 hommes des forces spéciales de Seif el-Islam Kadhafi, le fils du guide libyen, poursuivent maintenant – aidés par les bombardements de l’aviation, leur progression sur Benghazi et plus à l’Est, sur Tobrouk. La situation à la frontière entre la Libye et l’Egypte pourrait très vite se dégrader. A ce jour le principal afflux de déplacés a été observé côté tunisien. Côté égyptien, ce sont cependant plus de 120.000 personnes qui ont déjà transité pour rejoindre leurs pays d’origine. Pierre Salignon, Directeur général de Médecins du Monde, revient du port égyptien de Sallum et de la frontière avec la Libye. Chaque jour, des hommes, souvent des familles entières, de toutes nationalités, transitent par ce poste frontière. Pierre Salignon témoigne de cette situation…

Grotius.fr : Que ce soit à la frontière tunisienne ou à la frontière égyptienne avec la Libye, peut-on parler de crise ou de catastrophe humanitaire ?

Pierre Salignon : Non, je vous confirme qu’il n’y a pas de crise humanitaire. Nous sommes face à une opération d’évacuation unique en son genre. Aujourd’hui plus de 275.000 personnes sont sorties de la Libye soit par la Tunisie soit par l’Egypte. 2000 personnes, chaque jour, passent la frontière avec l’Egypte, restent environ dix jours sur place, le temps de remplir toutes les formalités administratives. Pas de crise humanitaire donc mais une situation humaine délicate, difficile qui nécessite une prise en charge. Et les conditions d’accueil dans cette zone désertique sont limitées.

Grotius.fr : S’il n’y a pas de crise humanitaire, pourquoi l’ONG MDM est-elle présente sur place, pourquoi son Directeur général effectue une mission sur Sallum et ses environs… Est-ce parce que c’est là qu’on doit être aujourd’hui, parce que c’est, comme dit, l’actualité ?

Pierre Salignon : Côté égyptien, les ONG, les associations caritatives etc. ne sont pas nombreuses. Certes, les agences onusiennes sont présentes et notamment l’Office international des migrations (OIM), le HCR… En fait il y a surtout les autorités égyptiennes et du personnel médical égyptien. En effectuant une première mission nous nous sommes rendu compte de la difficulté d’un certain nombre de groupes de ressortissants, dans le domaine de la prise en charge par exemple. Je pense à des pays à faible revenu, comme le Mali, le Niger etc. Les ambassades de ces pays ont de grandes difficultés à s’organiser. L’identification de cas médicaux nécessite aussi une présence sur cette zone-là, autant de cas que nous avons pu référer aux hôpitaux égyptiens. Nous avons écouté ces gens qui ont fuient… Un certain nombre d’entre eux ont subi des violences, pillages, vols, coups de bâton, voire des violences plus aigues… Notre présence est une valeur ajoutée, même si elle est certainement temporaire.

Grotius.fr : Vous êtes un acteur de l’humanitaire. De retour de ce terrain égyptien, vous « saisissez » des médias pour témoigner d’une situation délicate, vous l’avez dit. Et puis vous mettez aussi en garde l’opinion contre une utilisation disons politicienne, dans nos pays européens, en France notamment, de ces événements…

Pierre Salignon : Je m’interroge effectivement. On a quand même l’impression que l’agenda électoral, ici, a pris le pas sur une analyse rationnelle des faits, en faisant un lien entre ces crises qui secouent le monde arabe et un risque d’une vague incontrôlée d’immigrants en direction de l’Europe. Tout d’abord, on fait là une erreur réelle et puis c’est tout simplement choquant. Cela ne correspond en rien à la réalité. La réalité, c’est que nous sommes face à un flux très important de populations, certes, mais des populations qui sont en recherche de protection et qui ont envie de rentrer dans leurs propres pays. Nous ne sommes pas du tout en face de clandestins qui se dirigeraient vers l’Europe. Je le répète : ces personnes veulent d’abord protection et aide. La situation pourrait se dégrader dans les prochains jours, cela dépendra des combats entre les forces fidèles à Kadhafi et l’opposition du Conseil national de transition de Benghazi. Nous devons être très prudents dans nos propos et suivre attentivement ce qui peut se passer.

Propos recueillis par JJ Louarn

Jean-Jacques Louarn

Jean-Jacques Louarn

Jean-Jacques Louarn est journaliste à RFI.

Article précédentMonde-Haïti : les normes de recherche et de sauvetage ont-elles amélioré la réponse aux séismes ?
Article suivantAux portes de la Libye : « des besoins urgents et réels » affirme Rachid Lahlou, président du SIF
Jean-Jacques Louarn est journaliste à RFI.