Printemps arabe, printemps subsaharien ? L’improbable contagion…

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D’aucuns s’attendent à ce que les grands mouvements populaires qui ont secoué le monde arabe atteignent l’Afrique subsaharienne. C’est négliger le fait que les opinions publiques africaines ont en mémoire leur histoire récente. Celle-ci les incite à porter un œil critique sur les divers «printemps».

L’analyse politique, lorsqu’elle se pratique à l’usage des médias, s’assimile souvent à l’entreprise de recyclage. Rien ne se perd, tout se récupère. En particulier les formules dont le pouvoir évocateur possède l’incomparable mérite de tout faire comprendre sans rien expliquer véritablement. Ainsi en est-il de la métaphore du printemps libérateur qui après avoir fait la gloire de Prague en 1968 a retrouvé quarante-trois ans plus tard une seconde vie sur les rives de la Méditerranée en revêtant une autre identité, arabe cette fois-ci. Ainsi, les révolutions considérées « économes » en victimes, qui ont fait fleurir en 1974 les œillets au Portugal, se sont drapées de velours dix ans plus tard en Tchécoslovaquie, avant de se parer de roses en Géorgie en 2003 et d’épandre cette année les effluves du jasmin en Tunisie. Qu’importe si les situations couvertes par ces concepts soient dans le fond totalement différents, l’amalgame hâtif présente pour certains chroniqueurs et politologues pressés de prendre date le triple avantage d’habiller le combat pour la démocratie aux couleurs d’une épopée exemplaire, de s’éviter les embarras d’une analyse trop nuancée et d’évacuer rapidement l’exercice de prospective.

Ces légèretés d’analyse sont regrettables en ce qu’elles dénaturent des événements incontestablement extraordinaires, qui ont enregistré la courageuse irruption de simples citoyens à l’avant-scène de l’Histoire et qui se sont soldés par de formidables basculements. Dans leur genèse, dans leur déroulement, dans le rapport de forces créé entre les différents protagonistes, dans leur conclusion provisoire et dans les fortes incertitudes qu’elles charrient, les situations en Tunisie, en Egypte, en Libye et en Syrie se prêtent plus aux interrogations qu’à la généralisation. Ce qu’admettent de plus en plus d’analystes. Il ne faut donc prêter à ces révolutions ou à ces révoltes ni une exemplarité, qui est bien loin d’être établie, ni un pouvoir d’inspiration au-delà d’une sphère limitée. A notre avis, l’Afrique subsaharienne est et restera très peu sensible au souffle du printemps arabe. Principalement pour trois raisons.

Les « grands soirs » inaboutis

La première est qu’au début des années 90 du siècle précédent une bonne partie du continent africain était entrée dans une effervescence démocratique quasi similaire à celle qui parcourt aujourd’hui certaines zones du Monde arabe. Cela sous la double influence du fameux vent d’Est venu des Etats du bloc soviétique et (pour les pays francophones) du discours de François Mitterrand au sommet France-Afrique de La Baule. Le Bénin avait donné le signal d’un printemps des mutations en réussissant la transition pacifique entre un régime de parti unique et un système politique multipartis. Fait non négligeable, les Béninois avaient aussi proposé un modus operandi qui fut reconduit dans des variantes diverses par d’autres Etats du continent : organisation d’une Conférence nationale inclusive pour dresser l’état des lieux, introduction du multipartisme intégral et organisation d’élections libres.

Le virage démocratique, négocié sous l’insistance pressante des bailleurs de fonds, a produit des résultats contrastés. Dans certains pays, les pouvoirs en place, plus bousculés que réellement ébranlés, ont habilement procédé à un lifting institutionnel qui ouvrait le jeu démocratique, mais préservait une substantielle prime au sortant très souvent mieux organisé. Dans d’autres cas, les nouvelles forces politiques ne se sont pas privées de recourir aux méthodes des « anciens régimes » pour perpétuer leur maintien au pouvoir. Au final, la préservation de vraies possibilités d’alternance n’a été assurée que dans un nombre limité de pays.

L’Afrique subsaharienne garde donc encore en mémoire ces « grands soirs » inaboutis qui ont été suivis de petits matins maussades. La rue africaine n’est ni résignée, ni inerte (ce que montre à suffisance l’actualité de ces dernières années). Mais elle ne croit plus qu’une mobilisation populaire exceptionnelle puisse amener un changement politique radical. Elle est confortée dans cette conviction par les exemples assez récents du Kenya et du Zimbabwé où, au nom de la préservation de la paix sociale, la possibilité d’une alternance a été annulée par des arrangements politiques bancals instaurés après quelques semaines de troubles et de violences. Cette voie faussement médiane a été d’autant plus appliquée qu’elle a la préférence des médiateurs extérieurs africains venus à la rescousse et partisans la plupart du temps de compromis d’immobilisme.

La deuxième raison de la réserve subsaharienne est également liée à son vécu des années 90 et suivantes. La fameuse prime à la démocratie promise par les bailleurs de fonds n’est jamais parvenue dans les dimensions espérées. De leur côté, les pouvoirs nouvellement installés n’ont dans les meilleurs des cas que modestement amélioré les conditions de vie des citoyens et ont généralement répondu de manière insuffisante à la soif de justice sociale. Les sociétés qui espéraient vivre autrement se sont vu surtout proposer une survie moins pénible. Les Subsahariens, qui relèvent que les signes de désillusion se multiplient dans les pays où la révolution a déjà triomphé, ont l’impression de voir se répéter, sous d’autres cieux et à vingt ans d’intervalle, une histoire qu’ils n’ont aucune envie de revivre.

Un échec ou une victoire prédéterminée

Dernière raison de la faible attractivité du « Printemps arabe » pour l’Afrique subsaharienne, l’attitude ambiguë de l’Europe et des Etats-Unis d’Amérique face aux révoltes populaires dans le Maghreb et au Proche-Orient. La lenteur et la tiédeur des réactions face aux événements en Syrie, au Bahreïn et au Yémen ont contrasté avec la rigueur et le radicalisme de traitement du cas libyen. Isolement diplomatique, asphyxie financière, affaiblissement militaire, rien n’a été ménagé pour rendre Kadhafi vulnérable à l’action de la rébellion. Les bombardements de l’OTAN ont tout particulièrement produit une impression désastreuse sur les opinions publiques subsahariennes qui dans leur majorité les ont assimilés à un instrument de reconquête néocoloniale. De ces frappes aériennes prolongées et de l’éclairage médiatique souvent biaisé qui les a accompagnées, l’opinion publique a tiré la conviction que l’Occident était beaucoup moins attaché à l’émergence de nouvelles démocraties qu’à la défense de ses intérêts géostratégiques et économiques. Pour elle, l’échec ou la victoire des insurrections populaires était donc prédéterminé par l’appréciation des grandes puissances sur les retombées de ces mouvements.

En alignant toutes ces réserves, on comprend pourquoi une contagion du « Printemps arabe » à l’Afrique subsaharienne a très peu de chances de survenir, même si cette zone du continent n’est pas entièrement indemne des maux qui ont soulevé les foules arabes, et même si l’aspiration à un changement radical s’exprime ouvertement dans certains pays. Les populations subsahariennes, fortes des expériences vécues dans les deux dernières décennies, ne sont convaincues ni de l’inéluctabilité de la victoire d’un grand mouvement populaire, ni surtout de la préservation des intérêts du peuple par un régime nouveau. Elles ne croient pas non plus qu’une nouvelle gouvernance améliorerait leur quotidien. Mais répétons-le, ces opinions ne sont pas inactives, ainsi qu’en témoignent les mouvements sociaux qui secouent régulièrement l’espace subsaharien. Ces « mini-printemps » ne retiennent pas suffisamment l’attention des analystes. Pourtant, ils prouvent bien que nul ne peut désormais gouverner impunément « à l’ancienne ». C’est-à-dire sans ménagement et sans écoute.

 

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