Portraits : Quatre femmes en Ethiopie…

0

On reparle de l’Ethiopie aujourd’hui, à propos de la famine qui frappe la Somalie. L’Ethiopie souffre moins, moins que la Somalie, moins qu’elle-même a souffert dans le passé. C’est un pays en pleine croissance, un des émergents de demain. Je ne parlerai pas de grande politique, ce n’est pas mon propos. Je veux parler de la société civile et du rôle des ONG, en particulier des femmes en Ethiopie. Je dis à dessein « en Ethiopie » parce que j’ai choisi d’évoquer deux Ethiopiennes et deux étrangères. De façon arbitraire : je négligerai des femmes admirables, dont plusieurs sont des amies. Puissent-elles me pardonner. Allons-y, en peu de mots.

Bogaletch Gebre, dite « Boge ». Elle est née dans le Kembatta, dans le sud-ouest de l’Ethiopie. Elle a été excisée toute jeune. Elle a appris à lire malgré son père. Elle a obtenu des bourses pour étudier en Israël, puis aux Etats-Unis. Elle a enseigné la biochimie en Californie. Elle a couru le marathon afin de récolter des fonds pour les femmes éthiopiennes. Elle est rentrée et a fondé une organisation, Kembatti Metta Tope Gezzima (KMG) : en moins de deux ans, elle a réussi à éliminer à peu près complètement l’excision dans sa région. Ses moyens : les « conversations communautaires » dans les villages, le passage par les églises et les mosquées (sur le thème : « Dieu est-il parfait ? Oui. Alors pourquoi voulez-vous corriger sa création ? »), et la récupération des anciennes fêtes de la mutilation et du rite de passage, transformées en célébrations de l’intégrité corporelle. Ma femme et moi avons assisté à deux de ces fêtes : l’une regroupait 5000 personnes, l’autre 15 000. Boge a aussi reboisé la montagne sacrée qui domine sa ville : elle a planté un million d’arbres. Boge a reçu en 2005 le Prix Nord-Sud du Conseil de l’Europe, en même temps que Bon Geldof. J’ai eu la joie de lui remettre les insignes de chevalier de la Légion d’Honneur.

Becki Kaiser, riche Américaine, a découvert lors d’un voyage en Ethiopie cette saloperie qu’est la fistule obstétricale. Vous connaissez : la femme, trop étroite, à cause de l’alimentation insuffisante et du travail excessif, n’arrive pas à faire sortir le bébé. Elle reste en travail quarante-huit, soixante-douze heures. Le bébé finit par mourir. La mère l’expulse. Mais le travail prolongé a nécrosé les tissus ; les appareils génital et digestif communiquent ; la femme est devenue incontinente; elle pue ; son mari la chasse. On aurait pu éviter cette catastrophe avec une césarienne. Oui mais. Certaines de ces femmes parviennent jusqu’à la capitale. Quelques-unes se font prendre en charge directement par le Fistula Hospital. 80 à 90% des fistules sont opérables. Mais le nombre de places à l’hôpital est limité. Toutes ne sont pas admises. Et les autres ? Becki s’est intéressée aux autres. Elle a fondé The trampled Rose, et ouvert une, deux, trois maisons. Elle loge les femmes et leur assure une formation professionnelle, Elle a trouvé d’autres médecins pour opérer. Elle s’est installée en Ethiopie à demeure.

Le quartier proche des abattoirs est un des plus déshérités d’Addis-Abeba (on le repère de loin grâce aux vautours). C’est le royaume du Dr Jember Teferra. Issue d’une riche famille de propriétaires terriens, elle a été obsédée dès son plus jeune âge par le sort des plus pauvres. Mariée à un ministre du Négus, elle a fait cinq ans de prison sous la dictature du DERG : elle y a prodigué des soins psychologiques aux détenus torturés. Infirmière de formation, elle dirige une association au titre un peu compliqué, Integrated Holistic Approach Urban Development Project. L’idée est la suivante : il faut mener de front la réhabilitation des quartiers, l’aide médicale et l’action sociale (écoles, crèches, formation professionnelle, accueil des personnes âgées). Facile à dire. Mais l’organisation le fait – ou plutôt, elle fit en sorte que les communautés de déshérités, avec son aide, se prennent en charge elles-mêmes. Angélique ? Pas vraiment. Le Dr Jember mène son monde tambour battant et n’a pas la langue dans sa poche. On ne s’ennuie pas avec elle. Une visite chez elle vaut tous les manuels du monde.

Une Française, enfin. Bernadette Haile-Fida. Son mari a été assassiné par le régime du DERG. Elle est arrivée en Ethiopie en 1993. Elle a enseigné au lycée Guebré Mariam tout en travaillant comme bénévole dans divers orphelinats de la ville. Après son départ à la retraite, elle a fondé en 2003 Accueil enfants d’Ethiopie, qui accueille des mères seules avec leurs enfants : mères célibataires, veuves, femmes rejetées par leurs conjoints. Les enfants sont logés, scolarisés. Les mères reçoivent une formation professionnelle, notamment dans le domaine du tissage et de la broderie. Bernadette a reçu le Prix Women for Education en 2009. On peut la voir sur le site du magazine Elle. Bernadette a choisi de faire modeste. Mais toutes les femmes qu’elle a prises en charge s’en sont sorties. Elle est très présente dans les activités de la communauté française. Elle est un pilier du Rotary francophone.

Je pense aux autres, mes complices d’occasion, dont j’aurais pu aussi évoquer l’intelligence et lé générosité : la princesse Maryam, Nahu, Abeba, Mitslal, Ananas, Sinedu, Emebet, Sarah, et cette merveilleuse rastafarienne passionnée de peinture dont j’ai oublié le nom et qui accueillait les enfants des rues non loin de chez moi. Vos sourires nous interrogent : saurons-nous vous aider à apporter la nécessaire et toujours insuffisante réponse ?

 

Stéphane Gompertz

Stéphane Gompertz

Stéphane Gompertz est diplomate, il a notamment été en poste en Ethiopie de 2004 à 2008. Il est aujourd’hui Directeur Afrique au ministère français des Affaires étrangères. Stéphane Gompertz vient de publier Le sourire en chemin, chroniques éthiopiennes. Préface de J.-Christophe Rufin, photographies de Christina Gompertz. Éditeur : l’Archange Minotaure, Forcalquier (Hautes-Alpes)

Stéphane Gompertz

Derniers articles parStéphane Gompertz (voir tous)