« Afghanistan : Gagner les cœurs et les esprits »

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« AFGHANISTAN : Gagner les cœurs et les esprits »Alors que le sommet de Lisbonne à l’automne 2010 avait entériné le retrait progressif des troupes de l’OTAN à partir de 2011 (mais avec une fin de calendrier très incertaine, qui oscille entre 2014 et 2020), vient le moment d’un bilan de la stratégie mise en place, depuis quelques années, pour « gagner les cœurs et les esprits ». Au fil des chapitres une question dérangeante a peu à peu émergé : qui a véritablement intérêt, parmi les parties au conflit comme parmi les principaux acteurs et bénéficiaires de l’économie de guerre qui prévaut dans le pays, à voir aboutir un processus de paix que la population ne peut qu’appeler de ses vœux ? Autrement dit, où la majorité des afghans, après trente ans de guerre et de violence, pourrait-elle déceler des signes d’espoir ?

La litanie des sujets de préoccupation

Différentes analyses ont égrené au fil des chapitres, telle une litanie, les sujets de préoccupation qui demeurent d’actualité, voire qui traduisent une détérioration qui va crescendo. La violence et l’insécurité gagnent en intensité comme en extension territoriale.

Selon le bureau afghan pour la sécurité des organisations non gouvernementales (ANSO ou Afghan National Safety Office), le nombre de civils tués par les insurgés est passé de 1 755 en 2008 à 2 428 en 20101. De 2006 à 2010, le nombre d’attaques mensuelles menées par l’opposition armée a été en constante progression. Chaque année, c’est durant les mois d’été que le pays connaît un pic de violence. En août 2006, ce pic était de 335 attaques enregistrées. Il a été de 1 541 pour le mois de septembre 2010. Sur un total de trente-quatre provinces, huit sont considérées comme à très haut risque en matière de sécurité, six comme à haut risque ; seules quatre provinces comportent de faibles niveaux de violence, mais même le nord du pays, traditionnellement réputé plus calme, connaît dorénavant une dégradation rapide de la situation. Sur près de trente millions d’habitants, neuf vivent sous le seuil de pauvreté absolue (avec moins de un dollar par jour) et cinq disposent de moins de deux dollars par jour (Donini, mai 2010).

La paysannerie afghane et son modèle économique sont en pleine décomposition, ce qui fait le lit d’une production d’opium florissante ces dernières années. En 2005 l’Afghanistan produisait 4 100 tonnes d’opium. La récolte de 2006 se montait à 6 100 tonnes, puis 8 200 tonnes en 2007, 7 700 tonnes en 2008 et 6 900 tonnes en 2009. Par une sorte de retour ironique de l’histoire, c’est le voisin russe qui se mobilise aux côtés de la coalition et tire la sonnette d’alarme. Le circuit d’approvisionnement par la route depuis Karachi au Pakistan étant devenu extrêmement dangereux pour les camionneurs (Bobin, 19 avril 2011), la Russie pèse maintenant de tout son poids pour qu’une partie de l’énorme logistique nécessaire aux 132 000 hommes que déploie l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) arrive via des États d’Asie centrale qui restent en partie sous sa dépendance. En contrepartie, la Russie demande avec insistance que soit revisitée la stratégie de la coalition pour combattre la drogue (Smolar, 2 avril 2011) : l’occupant d’hier consomme en effet 20 % de l’héroïne produite dans le monde.

Ce n’est en tout cas pas dans la vie politique locale que la population afghane trouvera de flagrants motifs d’espérance : l’élection présidentielle de 2009 a été entachée d’irrégularités majeures, mais finalement entérinée par une coalition embarrassée ; les affaires de corruption vont notoirement jusqu’au sommet de l’État, et on assiste à une fuite massive des capitaux. Les États-Unis ont injecté 1 000 milliards de dollars dans cette guerre, qui leur coûte encore actuellement 150 milliards de dollars par an (Darronsoro, décembre 2010, p. 122).

Au-delà des résultats militaires, largement problématiques au regard des objectifs initiaux, c’est tout le modèle de l’aide internationale qui est en cause. Très vite après le début de l’offensive militaire de 2001, la rhétorique américaine, que la coalition a faite sienne, a parlé de phase de reconstruction et de post-conflit – comme si les problèmes de fond du pays, multiples et intriqués, s’étaient trouvés résolus d’un coup de baguette magique, en même temps que l’état-major d’al-Qaeda était mis en déroute dans les grottes de Tora Bora.

Mais la réalité des complexités afghanes et de leurs racines est têtue, et les discours, comme les actes belliqueux, ne suffisent pas à la faire mentir. La population, aussi bien que les soldats de la coalition, continue à en faire l’amère expérience. En réalité, l’État afghan est défaillant dans sa capacité à se déployer partout sur le territoire national. Les exemples de corruption s’accumulent, faisant le jeu du mouvement taliban qui s’alimente des dividendes de l’économie de guerre, dont l’énorme logistique lui profite en partie, et de la production de drogue. Cela conduit la coalition à concentrer ses efforts militaires ainsi que son soutien financier et humanitaire vers les zones les plus violentes, celles où l’insurrection est la plus active. La population vit cette situation comme une sorte de paradoxe, une prime octroyée aux zones les plus en révolte (Gompelman, janvier 2011)…Mais ces zones sont aussi, souvent, celles des pachtounes, et ainsi se trouvent renforcées les rivalités tribales dans la mosaïque ethnique afghane – en réalité afghano-pakistanaise – qui a été décrite.

Enfin, le conflit en cours organise, à un niveau jamais atteint, la confusion des genres entre militaires et humanitaires. Cette confusion est de nature à hypothéquer, très au-delà du théâtre afghan, la capacité à agir et la sécurité des organisations non gouvernementales. C’est un vrai changement de paradigme auquel le mouvement humanitaire est ici confronté2. Ce mouvement se voit en effet délibérément, et contre la volonté de quelques grandes organisations non gouvernementale (ONG) internationales et du Comité international de la Croix Rouge (CICR), placé, par l’État-major de la coalition et par une partie des financeurs, comme l’USAID (United Stated Agency for International Development), dans le rôle de voiture-balai des opérations militaires. Le travail des ONG qui se prêtent à cette manipulation est présenté comme un outil au service de la reconstruction. Dans les faits, ce discours et cette stratégie constituent un déni de réalité. On assiste au contraire à la détérioration des conditions de vie et de sécurité.

Le rêve afghan : Échapper, enfin, au « choc du dedans et du dehors »

Plusieurs des analyses développées dans cet ouvrage sont autant de pistes de réflexion pour que l’avenir ne se résume pas à un habillage confortable – un argument de marketing international pour justifier un retrait sur la pointe des pieds, une façon de faire admettre par les opinions publiques, en Afghanistan et ailleurs, que « tout est en bonne voie » et que les morts et les milliards de dollars ont servi avec efficacité la « juste cause » du courroux initial des États-Unis face aux attentats du 11 septembre 2001 à New York et à Washington.

Ce n’est pas le retrait qui pose problème ici – il est acquis. Toutefois, les conditions et les stratégies qui vont le précéder et l’accompagner seront déterminantes. De ces conditions dépendent, sur le fond, que soient jetées les bases d’orientations qui laissent quelques espoirs en évitant le scénario du télescopage généralisé et dramatique de tous les ingrédients du conflit. Le soutien des membres de la coalition au leader américain devrait d’abord passer par une aide à la reformulation d’une lecture politique de la situation afghane.

Il a en effet été démontré combien étaient prégnants les logiques militaires comme le rôle des grands groupes militaro-industriels dans la définition de la stratégie américaine sur le terrain, entraînant dans son sillage la politique européenne. Cette dernière se caractérise par son suivisme, sans posture qui lui soit propre, ou de nature à infléchir véritablement l’approche des États-Unis sur les modalités de sortie de la guerre. Un conditionnement de l’engagement européen, de son aide civile et militaire, à une autre lecture du conflit et des solutions envisagées pourrait utilement peser sur le scénario de l’avenir.
De même, a-t-il été largement souligné dans les dernières pages de cet ouvrage, combien les nouvelles doctrines militaires avaient cherché à influencer le positionnement des ONG. Les plus dépendantes financièrement, ou les plus politiquement perméables à ces discours ont, par leur proximité avec les forces armées de la coalition, modifié la perception à l’égard de la communauté humanitaire tout entière. Malgré son polymorphisme réel, le mouvement humanitaire ne peut plus aujourd’hui échapper complètement à un brouillage de l’image de sa neutralité et de son impartialité aux yeux d’une partie des belligérants.

Les ONG, soutenues par le CICR, qui veulent réaffirmer leur indépendance vis-à-vis des stratégies militaro-humanitaires, soutenues en cela par le CICR, se trouvent ainsi devant la nécessité de revenir aux fondamentaux de l’action humanitaire en se dégageant de la logique dans laquelle certains États de la coalition ont voulu les placer, au premier rang desquels les États-Unis et la Grande Bretagne. Ainsi, pour pouvoir agir, les organisations humanitaires internationales non gouvernementales, se trouvent-elles, de fait, devant le choix d’établir le contact avec les talibans pour négocier un réel accès aux populations en difficulté. Cette stratégie des ONG est synergique avec d’autres négociations menées par le gouvernement de Hamid Karzai vis-à-vis des talibans, processus déjà initié mais objet, jusqu’ici, de fortes réticences américaines.

Avec la mort du fondateur d’al-Qaeda, des États membres de la coalition seront toutefois tentés d’accélérer le retrait de leurs troupes. Dès lors, ces pays seront enclins à plaider pour le renforcement d’un processus de discussion entre toutes les parties au conflit, dont les talibans. La mort de ben Laden a ainsi constitué l’un des arguments utilisés par Barack Obama, dans son discours du 22 juin 2011, pour justifier du retrait avant septembre 2012 d’un tiers des troupes américaines. Deux heures après, un communiqué de la présidence annonçait le départ, dans les mêmes proportions et conditions, d’une partie des troupes françaises.

À partir de 1996, les talibans fondamentalistes radicaux venus des madrasas, alors au pouvoir, avaient accordé asile au mouvement al-Qaeda. Mais quinze ans après la victoire du mollah Omar à Kaboul, entre la priorité accordée au contrôle d’une large partie du territoire national par les talibans et la logique internationaliste du mouvement al-Qaeda, la convergence n’est plus nécessairement de mise, comme en témoignent les affrontements épisodiques entre différents groupes rebelles. En outre, un des principaux objectifs de guerre de la coalition, la lutte contre al-Qaeda, a désormais largement glissé vers le Pakistan voisin, dans la logique de transition d’un conflit Afghanistan-Pakistan vers un conflit Pakistan-Afghanistan qui a été décrit en début d’ouvrage.

Il s’agit d’une nouvelle donne politique dont on ne peut faire l’économie pour espérer qu’émerge un scénario de réconciliation, sans négliger pour autant l’héritage que laisse la mort de ben Laden et la capacité du mouvement à poursuivre la lutte sans sa figure tutélaire. On assiste en effet depuis plusieurs mois à un renforcement d’al-Qaeda dans le nord-est de l’Afghanistan (Lefeuvre, 17 mai 2011). Ainsi y a-t-il un subtil équilibre à rechercher à l’égard des différentes factions talibanes : ouvrir la discussion avec ceux qui sont sur une logique strictement nationale, et ne pas baisser la garde à l’égard de la mouvance djihadiste internationale. À partir du printemps 2011, il est apparu que des contacts étaient en cours entre les Américains et Tayeb Agha, proche du mollah Omar, le leader des talibans, témoignant d’une inflexion de la stratégie des États-Unis, complémentaire des nouvelles décisions militaires annoncées par le président.

Considérer la place des talibans dans l’équation politique, c’est ipso facto ne pas réduire les causes de la violence, comme on a parfois pu le faire, à une lecture exclusivement religieuse, mais considérer le rôle majeur des problèmes endémiques qui perdurent dont les talibans font un usage politique et un moteur du conflit armé. C’est également tenir compte de la dimension transfrontalière des Pachtounes, dont sont majoritairement issus les talibans, qui apparaît comme l’un des problèmes cruciaux à résoudre.

En arrière-plan demeure l’obsession historique du pouvoir pakistanais d’un « Grand Pachtounistan » qui amputerait une partie du nord-ouest du pays, stratégie longtemps utilisée par l’Inde dans sa volonté d’affaiblir le rival de toujours. Ainsi, comme dans un emboîtement de poupées russes, émerge encore le bras de fer entre le Pakistan et l’Inde qui pointe une piste de travail primordiale pour l’apaisement du conflit. Ce raisonnement en cascade, chemin faisant, nous éloigne de l’équation initiale et simpliste du « choc des civilisations » qu’a incarné la politique du président Georges W Bush à partir de 2001.
À quelques mois des élections présidentielles américaines (novembre 2012) au cours desquelles le président Obama sera à nouveau candidat, s’ouvre potentiellement une période peu favorable pour tendre la main aux talibans. Barak Obama abordera toutefois cette échéance électorale auréolé du bénéfice politique de la mort de ben Laden ce qui lui octroie, face à la ligne dure de son opposition républicaine, une plus grande marge de manœuvre vis-à-vis de l’opinion publique des États-Unis. Dans le même temps, la prise de fonction à Kaboul de Ryan Crocker renforce les prémices d’une volonté d’ouverture de discussions avec les talibans. Le futur ambassadeur des États-Unis en Afghanistan a en effet mis en œuvre, avec efficacité, un processus de concertations entre factions en Irak, où il était en poste précédemment. L’ouverture d’un bureau de représentation des talibans au Qatar constitue en outre une forme de reconnaissance du retour de ce mouvement sur la scène politique internationale.

La situation économique des États-Unis plaide également pour un ralentissement des dépenses militaires, donc pour une accélération des démarches politiques afin de créer les conditions d’un retrait qui n’apparaisse pas comme une déroute. À l’été 2011, la dette publique américaine a atteint le niveau record des 14 000 milliards de dollars – contexte économique qu’Obama a repris sous la formule « il est temps de se concentrer sur le nation building ici, chez nous » lors de son discours de juin 2011 sur l’Afghanistan…

À partir du retrait des troupes soviétiques, en 1989, le pays a glissé vers l’indifférence. Il faudra les attentats du 11 septembre 2001 pour que l’Afghanistan revienne sur les « écrans radar » des pays occidentaux. S’engage-t-on vers le même scénario alors que, sur le fond, demeurent, en interne comme au niveau régional, nombre d’ingrédients du conflit ? Pour nourrir la violence, s’entremêlent intimement les racines propres à la situation afghane avec celles, importées, qui la perfusent de l’extérieur. Il faut espérer que l’Afghanistan finira par échapper à cette double logique et, dans un cas comme dans l’autre, à trouver les voies d’une résolution politique, pour, enfin cesser d’être le pays de « l’éternité en guerre ».