« Amitiés afghanes » ou les doutes d’une humanitaire…

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« Amitiés afghanes ». A l’heure où l’on fait le bilan des dix ans d’intervention internationale en Afghanistan depuis la chute du régime taliban, certains pourraient être surpris de voir ces deux mots associés. « Terrorisme », « corruption », « soldats tués », « échec de la reconstruction», « drogue », sont les mots qui prédominent, à la une des journaux, aux côtés de ce nom, « Afghanistan ». Ceux qui ont eu la chance de connaître ce pays savent pourtant bien qu’il rime avant tout avec attachant, voire envoutant. L’Afghanistan ne laisse jamais indifférent.

Nombreux sont ceux qui ont déjà décrit son histoire, son peuple, sa beauté.  Je n’ai, moi non plus, pas résisté au désir de prendre la plume. Besoin de proposer un regard différent sur une situation souvent caricaturée dans sa noirceur ; besoin de donner la parole à des amis afghans dont on parle tant mais que  l’on entend si peu ; besoin plus personnel, aussi, de coucher sur le papier mon propre vécu, mes interrogations, de faire le bilan après dix ans à travailler dans ce que l’on appelle communément « l’humanitaire »…

« Amitiés afghanes, dix ans de vies partagés », c’est en fait trois histoires. C’est d’abord l’histoire du décor, l’Afghanistan, que je découvre sous le régime taliban, en l’an 2000, et que je vois, sur une période de dix ans, faire une transition de « l’urgence vers le développement » avec en toile de fond un conflit qui, jamais résolu, gangrène les efforts de reconstruction. Quelle aventure passionnante que d’avoir pu être témoin et acteur de cette transition ! Ayant commencé à travailler au sein d’une ONG humanitaire, puis d’une équipe d’évaluation qui m’a ensuite conduit aux Nations Unies, je me suis retrouvée plongée dans la construction du nouveau gouvernement afghan.  Les critiques sur l’effort international et à l’égard du gouvernement afghan fusent depuis des années, et à juste titre car nombreuses ont été les erreurs stratégiques au niveau politique, militaire et économique.

Mais il semblait important de remettre ces efforts dans la perspective de là où l’on partait : un pays  ravagé par 20 ans de guerres (au pluriel), dont le développement économique et industriel avant-guerre s’était limité à quelques villes et régions fertiles, et dont le gouvernement central n’avait que rarement exercé une autorité sur l’ensemble du territoire. La reconstruction se faisait aussi dans le sillon de ruptures : rupture entre les générations due à la mort ou à l’exil, rupture entre la jeune génération ayant grandi dans des camps de réfugiés et son pays et sa culture, et rupture orchestrée, manipulée – suite au 11 septembre – entre « l’occident » et une petite partie extrémiste du monde musulman. La tâche à laquelle la communauté internationale et les autorités afghanes s’attelaient était immense ; nombreux sont ceux qui l’ont sous-estimée et ont donc aussi sous-estimé la valeur de ce qui a été accompli. Or, jamais, en quittant le pays en janvier 2001, après ma première mission, aurai-je imaginé voir ce que j’ai vu en dix ans. Sous les talibans, une poignée d’ONG faisaient vivre quelques cliniques dans les grandes villes et quelques provinces; aujourd’hui, le Ministère de la santé afghan gère un système de santé sur tout le territoire. Pendant les enquêtes nutritionnelles faites dans les maisons en l’an 2000, il m’arrivait de tomber sur une classe mixte clandestine ; aujourd’hui filles et garçons prennent le chemin de l’école chaque matin. Infrastructures, services de base, remise en état des institutions gouvernementales, système judiciaire, sécurité nationale ; des chantiers sont menés sur tous les fronts.

On craint aujourd’hui que le tout ne s’effondre avec le retrait des troupes internationales et un retour de la violence. C’est possible. Mais il est alors essentiel de valoriser et capitaliser l’immense ensemble de connaissances et d’expériences accumulées au cours de cette décennie par la communauté internationale, mais surtout par les afghans qui se sont investis massivement dans la reconstruction de leur pays.

« Amitiés afghanes » c’est ensuite, et surtout, l’histoire -ou plutôt les histoires- de sept amis et amies afghanes d’origines ethniques et sociales diverses, dont le parcours de vie se retrouve maintes fois bouleversé par les chapitres de guerre qui n’en finissent pas de se suivre. Le recueil de leur témoignage a été une expérience bouleversante. J’ai ainsi appris que mon ami Dr. Sabir avait passé son internat à compter les bombes qui tombaient sur Kabul pendant la guerre entre moudjahidines de 92-94, depuis les hôpitaux où il tentait de traiter les nombreux blessés sans matériel, électricité ou médicaments. J’ai tremblé en écoutant le récit de mon collègue, Farhad, qui a grandi dans une région reculée du Hazaradjat avant de fuir au Pakistan à 14 ans avec deux amis par la route dangereuse des réfugiés, avec comme seul but d’obtenir une bonne éducation. Ayant travaillé dans une mine de charbon plusieurs mois pour payer son passage, et après moult rebondissements, il s’est construit un avenir à Quetta lui permettant de devenir fonctionnaire des Nations Unis à son arrivée à Kaboul en 2003. J’ai pleuré avec Zohra alors qu’elle me racontait les intrusions des moudjahidines dans leur maison familiale et sa fuite de Kaboul sans savoir si elle reverrait ses parents un jour. J’ai aussi partagé le bonheur du Professeur Qasimi, doyen de la Faculté d’Agriculture de Kaboul avant le régime des talibans, qui a été plébiscité par ses professeurs pour reprendre son poste en 2002 et a fait renaître sa chère faculté de ses cendres. Chacune de ces histoires est banale et pourtant unique.

A travers leurs récits, on découvre la complexité des conflits, la diversité des vécus et des points-de-vue, traduisant bien la réalité qu’aucune guerre ne se résume à un simple duel entre les « bons » et les « méchants». Le héros de l’un est le bourreau de l’autre. On aurait dû laisser leur chance au Talibans pour l’un ; pour les autres, ce régime était mortifère. Pourtant, tous se retrouvent réunis autour du même objectif qu’est la reconstruction de leur pays. Et dans le récit de chacun, on comprend que les mêmes piliers leur ont permis de se construire : la famille, l’éducation que leurs parents se sont efforcés de leur donner, et leur foi en un Dieu d’espérance et d’amour.

« Amitiés afghanes » c’est enfin ma propre histoire. Celle d’une jeune femme qui a soif de s’engager dans des aventures humaines fortes et riches, le désir de se confronter à ses propres limites, de voir « si elle en est capable », le tout communément résumé dans l’alibi de « vouloir aider les autres ». Partant sans illusion, je me  trouve pourtant face aux questions du sens de ce métier : pourquoi aider ces enfants malnutris à survivre s’ils sont condamnés à vivre dans la violence et si leur avenir est bouché ? Comment gérer cette impuissance destructrice face à l’enfant pour lequel on ne peut, ou pire, on ne sait, on n’ose, rien faire.

L’humanitaire ne serait-il pas un acte d’immense arrogance ? Après tout, qui sommes-nous pour prétendre « sauver » ces hommes et ces femmes, avec des méthodes et d’après des critères qui nous sont propres ? Ou alors serait-il une invitation à découvrir l’humilité, celle qui nous ramène à la terre, humus, nous invite à être incarné dans la plus simple expression de notre condition d’Homme ? Après tout, nous sommes si petits face à la grande marche du monde. Alors que le désespoir pesait, que nous ne voyions aucune issue au régime taliban, voilà que l’effondrement de deux tours à l’autre bout du monde offre à l’Afghanistan une sorte de deus ex-machina nous invitant à parier que tout serait possible. Puis, peut-être trop ivres de confiance et d’espoir, nous nous sommes lancés dans un fol effort dont les limites nous reviennent aujourd’hui en plein figure.

« Il faut si peu de temps pour tout détruire »,  me  disait mon ami Ehsan en novembre 2000, « et tant de temps pour reconstruire. » Que faire ? Pleurer ? Quel sens donner à tout cela ? Je n’ai pas de réponse à ces questions. Mais, au fil de ces années pendant lesquelles ma vie intérieure a suivi le parcours de l’Afghanistan – mes cassures faisant écho à ses crises, la reconstruction du pays me permettant de me reconstruire – j’ai appris que ce qui m’est le plus important est la rencontre ; la présence à l’autre ; l’échange ; et la capacité de voir la beauté dans les petites choses. Pas besoin, donc, d’aller au bout du monde pour faire de l’« humanitaire », ou plutôt pour être humain,  tout simplement. Je suis loin d’avoir fini de le comprendre. Mais je sais une chose : si les routes et les cliniques peuvent être bombardées, mes amitiés afghanes, elles, sont indestructibles…