Afghanistan : les femmes ont été sacrifiées sur l’autel des négociations

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La guerre est tout ce qui a habité mon enfance. J’avais 4 ans lors du coup d’Etat communiste en avril 1978. Ma famille et moi vivions à Herat dans l’Afghanistan occidental, où mon père était un officiel de haut rang. Pour la première fois, les Afghans ont entendu des coups de feu, l’artillerie lourde et les avions de combat. Nous étions terrifiés.

Nos cris et nos larmes ne changeaient rien à notre sort. Que faire ? Où aller ? Une longue période d’effusion de sang s’ouvrait avec, pour victimes, les simples gens. Les habitations des civils ont été bombardées pendant 20 ans. Une des roquettes lancées durant cette guerre a touché notre maison et a emporté mon frère qui n’avait que 14 ans. C’était un enfant doué et ambitieux qui voulait devenir médecin.

En 1996, alors que les Talibans instauraient la « charia », j’ai décidé de quitter l’Afghanistan en 1996. L’intégrisme était la loi : les femmes étaient battues pour avoir quitté la maison et les hommes subissaient le même traitement pour avoir réduit la taille de leur barbe ou porté des jeans.

La vie quotidienne en Afghanistan était rythmée par la routine et les condamnations publiques et grotesques. Le stade principal de Kaboul a été rebaptisé «  l’abattoir », car, chaque vendredi, les Talibans y châtiaient la population, amputaient ou décapitaient les condamnés.

La chute du régime taliban, en 2002, me convainc de rentrer dans mon pays. Travaillant pour Amnesty International à Kaboul, j’ai constaté que l’espoir pour un avenir meilleur grandissait. Les filles pouvaient aller à l’école et les femmes travailler. Les hommes et les garçons marchaient dans les rues sans crainte d’être battus à cause de leurs vêtements ou pour s’être rasés la barbe. Au mois de juin de la même année, l’appel lancé par le représentant du Secrétariat Général des Nations Unies en Afghanistan, M. Lakhdar Ibrahimi, à une grande Jirga (grand Conseil) pour mettre en place le gouvernement de transition afghan, avait suscité beaucoup d’espoir.

Mais M. Ibrahimi a fini par décevoir les Afghans qui exigeaient le jugement des auteurs de violations des droits de l’homme. « Nous ne pouvons pas sacrifier la paix pour la justice », avait-il expliqué, avant de permettre un partage du pouvoir entre les responsables militaires et les auteurs des dépassements des années 80 jusqu’aux années 90. Ces derniers ayant accédé aux plus hautes fonctions dans l’Etat, la population s’est sentie trahie par la Communauté internationale et par les Nations Unies.

Si la situation sécuritaire du pays a connu un certain calme après la chute du régime Taliban en décembre 2001, les choses ont commencé à se détériorer quatre plus tard. L’échec du gouvernement et de la communauté internationale à rendre justice aux victimes des violences des trente dernières années n’est pas étranger à cette nouvelle situation. Au lieu d’être traduits en justice comme le voulaient les Afghans, les criminels d’hier sont devenus ministres, gouverneurs, chefs de police… Tout cela a frustré la population, y compris ceux qui étaient pour une intervention militaire étrangère contre les Talibans. Las, ces déçus ont décidé de se faire justice eux-mêmes, d’autant plus que, en février 2007, le Parlement a adopté une loi qui amnistie les criminels de guerre et les auteurs de graves violations des droits humains. Cette décision est contraire à l’engagement pris par le gouvernement lors de sa conférence à Londres en 2006 et où il a été question d’établir un Plan d’Action de Justice Transitionnelle, suivi par la ratification de la Cour Pénale Internationale (CPI) que l’Afghanistan a intégrée en 2003.

Opposée à cette loi, j’ai organisé la première manifestation des victimes de guerre et des survivants pour la dénoncer. Plus de 400  personnes ont marché dans les rues de Kaboul et ont manifesté devant la Commission Indépendante des Droits de l’Homme en Afghanistan, la Mission d’Assistance des Nations Unies pour l’Afghanistan (MANUA) et le « Bureau du Président ». Sur nos bannières, un slogan : « Personne n’a le droit de donner une amnistie à des criminels de guerre, même vous M. le Président ». Nous avions aussi des photos de nos amis ou parents tués ou disparus pendant les années de guerre. C’est en décembre 2007 que j’accompagne quatre victimes à une réunion avec le président Hamid Karzaï. Elles ont eu l’occasion de lui raconter leur histoire et tout ce qu’ils ont subi durant ces années de sang. Malgré les quelques larmes versées par le chef de l’Etat, la loi sur l’amnistie a été votée. Karzaï nous a dit qu’il était impuissant et que sa position était vulnérable pour rendre justice au peuple afghan.

Dix ans après la chute des Talibans, on peut constater qu’il y a eu des avancées dans l’accès à la liberté et dans le respect de nos droits. Des centaines de médias indépendants, dont des chaînes de télévision interdites par le régime taliban, ont vu le jour. Plus de 7 millions d’enfants vont à l’école dont 35 à 38 % sont des filles. Les femmes représentent 28 % des députés alors que la nouvelle Constitution prône l’égalité entre hommes et femmes. Des entreprises privées ont aussi été créées, faisant baisser le taux du chômage.

Mais tout cela n’a pas suffit pour rassurer les femmes afghanes. En effet, en janvier 2010, une conférence a eu lieu à Londres où le gouvernement entamait des pourparlers de paix avec les Talibans. Même s’il est officiellement question de ne négocier qu’avec les modérés sans lien avec Al-Qaïda et qui respectent la nouvelle Constitution, il semble que la « femme » a été sacrifiée sur l’autel des négociations.

Le Haut Conseil de Paix, mis en place en octobre 2010 par le président Hamid Karzai,  ne compte que 5 femmes sur 70 membres. Quelles seront les concessions que fera Karzaï aux Talibans ? La question se pose, car les négociations se déroulent à huis-clos. Ni les ONG, ni la société civile ne sont invitées à prendre part aux discussions. Ces dernières redoutent que l’accès des islamistes aux responsabilités leur permette d’amender la Constitution, ce qui ouvrirait la voie à un retour à la situation et aux violences connues sous le régime taliban.

Toutefois, Amnesty International continue à demander à la CPI d’enquêter sur les crimes de guerre commis par tous les acteurs impliqués dans le conflit afghan. Quant à la Communauté internationale, elle devrait garder en mémoire son engagement à veiller au respect des droits humains, en général, et les droits des femmes, en particulier. Aucun compromis allant à l’encontre de ces questions ne devrait être accepté en Afghanistan.