Burundi : la Maison Shalom, ouverte à tous, Hutus comme Tutsis…

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Marguerite Barankitse a créé la Maison Shalom avec l’objectif d’accueillir les orphelins et de participer à «tout faire pour vivre ensemble, Hutus comme Tutsis». Aujourd’hui, elle est à la tête de l’une des ONG burundaises les plus importantes. Incontournable, «utopiste» et opposée aux «logiques des ONG», elle plaide pour une approche globale de l’action humanitaire.

Pour arriver à Ruyigi, dans l’est du Burundi, il faut trois heures et demi depuis Bujumbura. Une route jalonnée de postes de soldats qui regardent passer le trafic, la kalachnikov au poing. Certains tiennent à la main un morceau de corde, qu’ils tendent en travers de la route quand l’envie leur en prend et qu’il ne s’agit pas de véhicules officiels ou estampillés des logos d’ONG. « Dans ces cas là, mieux vaut glisser un billet dans les papiers que vous tendez au policier », explique un habitué. D’autres jalons se succèdent au fil des kilomètres : les souvenirs de « la crise » qui a fait, selon le HCR, plus de 100.000 morts en dix ans.

« Ici, il y avait souvent un groupe qui rançonnait les voitures », explique-t-on au détour d’un virage en épingle. Plus haut encore, un monument de béton blanc recouvre une petite bâtisse beige à moitié détruite. « Plus jamais ça », y lit-on en lettres rouges. « Un enseignant a fait le tri dans ses élèves et y a amené les Tutsis avant d’y mettre le feu… », raconte Marguerite Barankitse. La «crise», cette femme aux allures aristocratiques l’a vécue dès ses premières heures. C’était en octobre 1993.

Le 21, le président Melchior Ndadaye a été tué par des Tutsis. Dans le pays, des Hutus se mettent à massacrer des Tutsis, dans un déchaînement de violence qui préfigure ce qui se passera un an plus tard au Rwanda. L’armée, majoritairement composée de Tutsis, se livre à des massacres de Hutus. Le 23 octobre, Marguerite Barankitse s’est réfugiée à l’évêché de Ruyigi avec plusieurs dizaines de personnes «Hutus et Tutsis». Le matin, une foule armée investit les lieux. «J’ai essayé de les arrêter. C’était des gens que je connaissais depuis toujours, mais ils ne m’ont pas écoutée. Ils m’ont attachée à une chaise et m’ont forcée à assister au massacre de tous les Hutus. Ils les tuaient à coups de machette. Juste avant de mourir, Juliette, une maman tutsie mariée à un Hutu, m’a confié son bébé. Ils lui ont coupé la tête. Je connais celui qui a fait ça. Aujourd’hui, il vit encore en face de chez moi»,raconte-t-elle en se tordant les mains devant la tombe des 72 victimes de la tuerie.

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Marguerite Barankitse se cache dans une maison de Ruyigi, avec 25 enfants rescapés. Puis, les enfants ont afflué. « On venait frapper à ma porte au milieu de la nuit. On me confiait les orphelins ». Elle trouve de l’aide  financière auprès des réseaux catholiques européens, les premiers à se mobiliser pour la Maison Shalom. Rien d’étonnant pour cette femme émaillant ses discours de citations bibliques. C’est d’ailleurs dans sa foi qu’elle affirme avoir puisé la force de « tout faire pour que nous puissions vivre ensemble, Hutus comme Tutsis, avec nos différences ».

Mais dès les premiers temps de la Maison Shalom, celle que l’on nomme ici «Maggy» se démarque des «logiques des grandes ONG», catholiques y compris. Ses récriminations à l’égard de « ce monde là » tient en une image : « Il y a des ONG qui ont de l’argent pour soigner le nez. Si le nez n’est pas brisé, mais que c’est la jambe… Elles ne feront rien ». « Utopiste » autoproclamée, elle plaide pour une « approche holiste : répondre à l’ensemble des besoins des populations ».

De fait, la Maison Shalom est devenue une machine impressionnante. 220 salariés qui travaillent sur les trois volets : le socio-éducatif, le médical et le développement économique. Il y a d’abord eu l’orphelinat. Puis, à partir de 1999, Marguerite Barankitse invente le concept des «fratries» : des petites maisons dans lesquelles les enfants sont en semi autonomie. Elle n’a jamais vraiment compté, mais estime à plusieurs milliers leur nombre.

Après la signature des accords d’Arusha, en 2000, se pose la question de la réinsertion. La Maison Shalom embauche des avocats pour faire reconnaître les droits de propriété des «déplacés» spoliés. Il y avait aussi les enfants soldats, « des bombes à retardement qui n’avaient connu que la guerre, à qui il fallait trouver un moyen de se réinstaller dans la communauté », explique Richard Nijimbere, ancien « enfant de Maggy » devenu coordinateur de la Maison Shalom. Des centres de formation sont créés, en plomberie, couture, menuiserie. L’ONG devient même employeur via une banque, des résidences hôtelières, des restaurants… En 2008, l’hôpital Rema voit le jour. Il est à la pointe, grâce aux dons privés étrangers. Le bloc chirurgical est aux normes européennes. L’hôpital compte un centre de prévention maternelle et infantile et même une école d’infirmiers.

« Maggy » a su mener sa barque avec un sens politique affûté : elle n’a pas de mots assez durs à l’encontre des politiciens, mais des ministres dinent à sa table. A Bujumbura, elle ne peut faire trois pas dans les restaurants devant lesquels s’alignent les 4×4 des officiels et des expatriés sans se faire interpeller. A Ruyigi, même chose : lorsqu’elle entre dans une pièce, tout le monde se lève et l’entoure pour écouter ce qu’elle a à dire. Elle connaît son terrain sur le bout des doigts. Elle sait son poids, renforcé en 2011 avec le prix de la fondation Chirac pour la prévention des conflits, et en joue. « Un ministre a été dur avec moi. Je lui ai dit : « fais attention à toi, un jour tu ne seras plus ministre! », raconte-t-elle l’air de rien. Une dose de séduction, une pincée de provocation. Le tout au service d’une volonté affichée de bousculer les institutions en place, tout en se nichant dans les béances d’un État qui peine à remplir ses missions. C’est toute la « magie de Maggy ».