Centrafrique : chronique du trône de Bokassa 1er

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sacre de l'empereur BokassaParfois, j’ai l’impression d’être à l’image de ce pays : je rouille, dans l’indifférence. Moi, le trône impérial, moi dont l’honneur a été d’accueillir l’auguste postérieur de l’empereur Bokassa 1er le jour de son intronisation, je ne suis plus désormais qu’un vieux tas de ferraille en décomposition. Je gis aujourd’hui au fond d’une salle sombre et humide de ce fameux stade où eut lieu, il y a trente cinq ans, le plus ubuesque et fastueux couronnement qu’ait connu la Centrafrique de toute son histoire.

Désormais, seuls quelques jeunes – la plupart du temps drogués ou alcoolisés – surveillent encore l’entrée de cette ruine, vestige de la Françafrique. De la rue me parviennent cependant les bruits de « Bangui la coquette ». Ils m’aident à comprendre les soubresauts de ce dernier quart de siècle tumultueux qui a fini de ruiner ce pays pourtant fertile et riche en matières premières. De l’opération Barracuda qui mit fin au règne éphémère de mon maître à la prise de pouvoir par Kolingba, de la destitution de celui-ci en 1993 aux mutineries de 1996 et 1997 et aux coups d’Etats de 2001 et de 2003 : une histoire violente et tourmentée qui a interdit l’instauration d’une paix durable.

De ma cachette où je pourris désormais, j’ai pu suivre tous ces retournements d’alliances, ces déchirements politiques et ces réconciliations maladroites. Toutes ces années de turpitudes et de corruptions diverses qui auront fini de réduire la Centrafrique à un état de « contre-développement » chronique. Pire, des échos que je perçois des organisations internationales – dont beaucoup alentour  –, la crise humanitaire qui sévit ici serait la plus grave après celle de Somalie. Les taux de mortalité et de malnutrition interpellent même les plus blasés de ces professionnels, qui se résignent tout de même à rester ici pour de longues années encore.

D’autant que la présence de rébellions dans le pays – conséquence d’un processus de paix mal négocié – n’explique pas à lui seul cette triste réalité. Les statistiques, froides et implacables, montrent si besoin est, combien ce pays souffre d’une « catastrophe de développement » sans précédent. Aujourd’hui un Centrafricain n’a à la naissance que peu de chances de vivre plus de cinquante ans, et  passe en moyenne trois ans et demi seulement sur les bans des écoles…

Sur 180 Etats, le PNUD nous accorde ainsi généreusement la 159èmeplace en terme de développement humain. Quelle performance ! Il serait faux de penser que ces chiffres ne concernent que l’arrière pays. Certes, Bangui et

Trône de l'empereur centrafricain Bokassa
Du fond de ma cave humide et sombre, ces nouvelles m'apportent un peu de réconfort... © Gaël Grilhot

le Sud-ouest sont relativement épargnés par la violence, mais les conséquences de la sécheresse cette année sont telles que certains quartiers entiers de la capitale ont été privés d’eau potable. Et en dépit d’améliorations dans l’approvisionnement d’électricité, le « délestage » (rationnement par quartier) continue d’être à l’origine de nombreuses coupures… Sauf peut-être pour certains quartiers aisés curieusement épargnés. Détournement de fonds, problèmes de gouvernance, malversations électorales: il ne se passe pas une journée sans que les ondes des radios captées au fond de mon trou ne m’apportent des informations négatives sur la société centrafricaine. Certes, les médias respirent un peu mieux qu’il y a certaines années, et le milieu associatif est vivace et imaginatif.

Mais le pouvoir joue le chaud et le froid, et il est toujours aussi dangereux de l’attaquer de front. Quelques journalistes en ont encore récemment fait les frais. Et si certains dossiers judiciaires ont avancé au niveau international, les victimes des crimes commis en 2003, paient encore aujourd’hui encore le prix de la réconciliation nationale.

Oublié de tous, privé du soutien des bailleurs de fonds en raison des violences et de la corruption, mon pays s’enfonce dans une crise particulièrement difficile. A dire vrai, il y a toutes les raisons de le penser, mais il y a quelques semaines une information de radio Ndeke Luka m’a redonné espoir. Si longtemps négocié et attendu, le programme « Désarmement-Démobilisation-Réinsertion » (DDR) semble commencer à porter ses fruits.

L’Armée Populaire pour la Restauration de la Démocratie (APRD) de l’ancien ministre de la Défense Jean-Jacques Demafouth aurait ainsi accepté de déposer les armes et d’autres mouvements de rébellion nationaux se disent prêts à lui emboîter le pas. Par ailleurs, le combat contre la LRA (Armée du Résistance du Seigneur) de Joseph Kony – qui a reçu cette année le soutien non négligeable de l’armée américaine – pourrait se terminer par une victoire, même si cette formation poursuit encore sa cavale meurtrière dans l’Est du pays.

Du fond de ma cave humide et sombre, ces nouvelles m’apportent un peu de réconfort, et je me dis que peut-être, un jour prochain, ce pays pourra rêver à un autre avenir que le mien…

Gaël Grilhot

Gaël Grilhot

Gaël Grilhot est journaliste indépendant.

Gaël Grilhot

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