Chroniques de l’avant-élection présidentielle en Egypte

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La Place Tahrir s’enflamme à nouveau. Des milliers d’Egyptiens sont descendus dans les rues du Caire et d’Alexandrie vendredi 4 mai pour protester contre l’armée au pouvoir. L’armée a déployé des troupes… Retour sur les raisons d’une colère à quelques semaines de l’élection présidentielle…

25 millions d’habitants. Une ville saturée par la circulation. Un goulet d’étranglement urbain à l’orée du delta du Nil. Une pollution problématique les trois-quarts de l’année. Une place dont le nom résonnera longtemps dans l’histoire et encore totalement en travaux, la place Tahrir, là où a eu lieu la révolution pendant 18 jours. Bienvenue au Caire à quelques semaines d’un scrutin présidentiel observé dans tout le monde arabe et par la communauté internationale toute entière avec une question : l’Egypte réussira-t-elle sa transition démocratique et redeviendra-t-elle l’élève modèle du Proche-Orient ?

« Voyez ce que nous a apporté la révolution… regardez toutes ces voitures garées n’importe comment, voyez ces gens faire n’importe quoi. On ne peut pas donner la démocratie comme cela à n’importe qui. La démocratie, ça s’apprend et je suis bien plus inquiet qu’avant. Plus personne ne respecte rien ». Le propos peut faire sourire malgré la gravité du ton de notre chauffeur de taxi. En réalité, si l’on connait bien le Caire, personne ne peut croire que l’anarchie routière et les embouteillages sont dus aux révolutionnaires et sont une conséquence du renversement du président Moubarak. Et des nostalgiques de l’ancien régime, il y en a de toutes sortes : dixit un commerçant rencontré, Nabil, qui nous témoignait des dangers que courait sa communauté depuis la chute du Raïs: « Je suis copte et je me sens plus menacé qu’avant avec la montée des islamistes. Si les Frères musulmans arrivent au pouvoir avec les salafistes, ce ne sont pas seulement quelques incidents qu’ont vécu les Coptes qui auront lieu mais de plus en plus de mes frères seront en danger ».  En attendant, Moubarak malade, est soigné dans un hôpital et attend toujours le verdict de son procès le 2 juin prochain, et encourt la peine de mort pour corruption et la mort de manifestants. Sa femme, Suzanne, a rendu l’argent du peuple et est désormais libre.

Pendant ce temps-là, le peuple s’impatiente. La grande manifestation du 20 avril dernier qui a eu lieu sur la place Tahrir, après la prière du vendredi s’est déroulée pacifiquement. Il en a été de même à Suez et à Alexandrie. Pour autant, elle est la plus grosse démonstration de force citoyenne que le pays ait connue depuis la révolution. Des centaines de milliers d’Egyptiens laïcs et islamistes sont descendus dans la rue pour protester contre le pouvoir militaire. Certes, il est loin le temps de la répression violente du temps de Moubarak et des 800 morts qu’a connu la Révolution en 18 jours et pour lesquels il est jugé mais les Egyptiens ne souhaitent pas avoir troqué la peste contre le choléra. Ils n’ont pas confiance en le Conseil suprême des Forces armées. Les islamistes protestaient contre l’annulation de la candidature de leur candidat favori, Khairat el Chater, condamné et non amnistié sous l’ancien régime. Sur 23 candidats, la commission électorale en disqualifiait 10 le 14 avril dernier, parmi lesquels des favoris. Parmi eux également : Omar Souleyman, l’ancien chef du renseignement de Moubarak pourtant perçu comme le candidat des militaires.

La période politique qui s’ouvre inquiète de plus en plus d’Egyptiens laïcs, qui ont le sentiment de s’être fait voler leur révolution au profit des militaries et des islamistes. Si les élections présidentielles du 23 mai portaient un Frère musulman au pouvoir, beaucoup d’Egyptiens craignent que l’armée ne veuille céder la place au delà du 1er juillet, date prévue initialement pour son retrait du pouvoir. En attendant, il reste dans les favoris, Amr Moussa, 76 ans, l’ancien président de la Ligue Arabe qui pourrait avoir les faveurs aussi de l’armée (et qui est aussi un ancien ministre des AE de Moubarak), Mohamed Morsi candidat des Frères musulmans en remplacement de Chater, et Abdel Moneim Abul Fottouh ancien Frère et devenu candidat des libéraux. Meriem, étudiante et membre de plusieurs associations des droits de l’homme, a une position bien tranchée sur ce qui se passe actuellement en Egypte : « Je n’irai pas voter le 23 mai, c’est une mascarade. La révolution nous a été volée, et confisquée par l’armée. Après ce sera une autre dictature, celle des islamistes. Je ne veux pas de cela pour mon pays et continuerai à me battre ». Ayman, jeune entrepreneur, lui est plus nuancé : « Bien sûr que je suis d’accord avec Meriem mais il faut savoir avancer et je ne pense pas que l’on serve le pays en protestant en permanence. Le pays se construit chaque jour et je veux faire avancer mon pays de cette façon ».

Le pays avance en effet et reprend vie mais doucement. Sur la place Tahrir, des badauds viennent voir quelques immeubles brûlés, les tentes des manifestants, et retournent au Musée égyptien, qui tente de se refaire une beauté, même s’il n’a subi que quelques pillages) lors des évènements. Le tourisme est relancé après 16 mois d’interruption. Les hôtels de luxe pratiquent des prix incroyablement attractifs pour les services offerts, et les vendeurs ambulants ou bazaristes divers, autour du grand marché Khan el Kalili, à deux pas de la grande université islamique Al Azhar. Le pays n’en est pas à son premier coup en matière d’atteinte au tourisme : il avait déjà connu un tel choc après les attentats de Louxor dans la Vallée des Rois en 1997. Mais le chemin est encore long et l’ouverture à la voie démocratique probablement chaotique. « Quand nous comparons avec l’Amérique latine, on voit bien qu’après les dictatures les transitions démocratique ont pris 10 à 15 ans pour se réaliser. On ne peut pas demander à notre pays d’y parvenir en seulement un an » précise Youssef, jeune révolutionnaire et militant engagé dans plusieurs ONG du Caire.

Sur la place Tahrir, deux jours après la grande manifestation du vendredi, le dimanche 22 avril, les rangs étaient clairsemés. Il n’y avait plus qu’une centaine de Frères musulmans qui continuaient à protester et dont les slogans scandés rivalisaient en termes de niveau sonore avec ceux des salafistes. L’un d’entre eux, s’exprimant en anglais, ce qui est assez rare, se voulait rassurant en venant vers nous: « Bienvenue en Egypte, c’est un pays magnifique avec beaucoup d’espoir même si les choses sont difficiles en ce moment ».

L’émergence subite de la société civile et la pluralité des partis pose un problème de communication et de réaction des politiques mais également de cohésion d’action entre toutes les nouvelles strates de la société. On dénombre pas moins de 17 000 ONG recensées par les autorités. Ce qui n’est pas sans poser de problèmes politiques et de méfiance à l’égard de toutes ces nouvelles associations financées par différentes voies. La récente polémique autour de la demande d’abrogation de la loi de contrôle sur le financement des ONG adoptée sous Moubarak en est un exemple. Les associations devaient jusque-là rendre des comptes sur les sources de leurs financements : que cela vienne de l’ouest, de l’occident, ou du Golfe, dans ce contexte de renouveau où les puissances extérieures pourraient chercher à poser leur marque, la nouvelle classe politique n’est pas sûre de vouloir l’indépendance totale de ce nouveau maillage associatif. Bien entendu, l’explosion des associations des droits de l’homme inquiète les islamistes et, à l’heure actuelle, il est difficile de savoir ce qui adviendra de cet embryon de société civile foisonnant. En tout cas, il est réellement là, et que l’on boycotte les élections et qu’on poursuive cette révolution, qui pour beaucoup reste en cours, ou que l’on décide de faire avancer son pays par l’entreprise individuelle et l’économique, les forces vives de la nation sont bien décidées à aider l’Egypte à redevenir un modèle politique pour l’ensemble de la région. Y parviendront-elles ? Y aura-t-il un renouveau générationnel ? Avec 14 millions de fonctionnaires en Egypte, la volonté de « dégraisser » et d’apporter le renouveau politique et bureaucratique n’est-il pas un leurre?  Les associations resteront-elles longtemps coincées entre la politique nationale qui les met sous pression et l’international qui cherche à les soutenir ou, selon les avis, les infiltrer ? Lequel des candidats est-il le plus représentatif des espoirs du pays ? Un homme pourra-t-il tout changer ? Autant de questions dont les réponses provisoires ne surgiront pas forcément immédiatement après le scrutin. Plus on a de réponses sur un sujet, plus de nouvelles questions insoupçonnées apparaissent.

 

La Croix, 15 avril 2012, Nina Hubinet, http://www.la-croix.com/Actualite/S-informer/Monde/En-Egypte-les-favoris-a-la-presidentielle-ne-pourront-pas-etre-candidats-_EP_-2012-04-15-794843

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sébastien Boussois

Sébastien Boussois

Sébastien BOUSSOIS est docteur en sciences politiques, spécialiste de la question israélo-palestinienne et enseignant en relations internationales. Collaborateur scientifique du REPI (Université Libre de Bruxelles) et du Centre Jacques Berque (Rabat), il est par ailleurs fondateur et président du Cercle des chercheurs sur le Moyen-Orient (CCMO) et senior advisor à l’Institut Medea (Bruxelles).