“Israël peut-il rester éternellement ‘une villa dans la jungle’?”

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Dominique Vidal est historien et spécialiste du Moyen-Orient. Il est l’auteur notamment de « Comment Israël expulsa les Palestiniens ? » aux éditions de l’Atelier (2007).  Entretien avec Sébastien Boussois, (CCMO)…

 – Comment expliquer l’évolution des électorats israélien et palestinien depuis des années épuisés par des années d’impasse et de tensions ? Ne peut-on espérer qu’humainement des franges de modérés puissent relancer un brin d’espoir? 

Des « franges de modérés » ? Dans le conflit israélo-palestinien, il y a ceux d’un côté qui prônent et pratiquent une politique visant à la coexistence de deux Etats, et de l’autre ceux qui la refusent, y compris sur le terrain en accélérant la colonisation de la Cisjordanie et de Jérusalem-Est.

Pour l’instant, cela dit, seul l’électorat israélien s’est exprimé. Car, faute d’un accord global entre le Fatah et le Hamas, les élections prévues – présidentielle et législatives – se font attendre du côté palestinien. Reste que les deux mouvements se situent dans la perspective d’un Etat palestinien dans les frontières de 1967.

Ce n’est pas le cas en Israël. Certes, la liste fusionnant le Likoud de Benyamin Netanyahou et le parti russophone Israël Beteinou a perdu dix sièges, mais au profit du Foyer juif de Naftali Bennett, qui prône l’annexion pure et simple de la zone C, soit 62 % de la Cisjordanie. Quant aux centristes, travaillistes et partisans de Yaïr Lapid, ils ont nettement progressé, mais leur engagement en faveur de la relance des négociations avec les Palestiniens est très flou.

Seule une forte pression internationale, en premier lieu de la part des Etats-Unis, est susceptible d’amener Tel-Aviv à accepter les conditions d’une paix conforme au droit international.

– Comment la question palestinienne peut elle se retrouver au dernier rang des urgences israéliennes, voire américaine, quel que soit le contexte régional, alors qu’une paix entre les deux pays aurait un impact sur l’ensemble de la région? Ne prend-on pas le problème à l’envers?

C’est effectivement absurde. Une paix juste entre Israéliens et Palestiniens ne suffira bien sûr pas à régler d’un coup de baguette magique tous les conflits du Proche-Orient. Mais elle est la condition sine qua non d’un apaisement régional. L’admission de l’Etat de Palestine aux Nations unies est un pas important dans cette direction : il faut maintenant qu’elle débouche sur des négociations dans le cadre de l’ONU et sur la base de ses résolutions. Tel-Aviv, qui s’y refuse, tente de faire diversion, en menaçant l’Iran d’une opération militaire.

– La question du conflit ne finit-elle pas par lasser y compris les gouvernants locaux, qui se contentent finalement très bien d’une gestion du statu quo bien confortable pour les Israéliens voire pour le Fatah?

Je ne crois pas que l’on puisse renvoyer ainsi les deux parties dos à dos : il y a un occupant et un occupé, un colonisateur et un colonisé. Pour les Israéliens, le prix du statu quo, ce sont pour l’essentiel des sacrifices économiques et sociaux. Les Palestiniens, eux, paient d’abord le conflit dans leur chair. Faut-il rappeler que l’opération « Plomb durci » s’est soldée par 13 morts israéliens et 1 300 morts palestiniens ? Parler de « confort » me semble donc déplacé.

– A-t-on espoir d’une modération régionale maintenant que les USA, sans avouer leur impuissance pourtant certaine, se retirent quelque peu? La solution ne peut elle résider par une médiation régionale entre Israël et des pays en pays comme l’Egypte par ex, voire la Turquie avec qui les relations se sont apaisées récemment au moins dans les mots?

Les Etats-Unis conservent un rôle majeur. C’est pourquoi le voyage de Barack Obama a déçu ceux qui attendaient un geste fort. Réélu face à Mitt Romney, pour qui Benyamin Netanyahou ne cachait pas ses préférences, le président avait pourtant les coudées plus franches. Il a choisi de donner la priorité à l’amélioration de son image dans l’opinion israélienne, laissant son secrétaire d’Etat John Kerry renouer les fils d’un éventuel dialogue. Il importe donc que tous les autres acteurs fassent valoir la priorité absolue que mérite le conflit israélo-palestinien. Pour que Obama II ne ressemble pas à celui d’Obama I… Beaucoup dépendra de l’Union européenne, mais aussi – ne les oublions pas ! – des Etats arabes aux prises avec une vague révolutionnaire sans précédent.

– Quel impact psychologique chez les Israéliens de la transformation géopolitique régionale depuis deux ans?

La réaction des Israéliens a évolué avec le temps. La surprise du début s’est muée en curiosité, voire en intérêt – on a même comparé le boulevard Rothschild et ses tentes, durant l’été 2011, avec la place Tahrir. Mais, avec les victoires électorales des forces islamistes et la terrible guerre civile en Syrie, c’est la peur qui a repris le dessus. Ce pays, pour reprendre la fameuse formule d’Ehoud Barak, se vit comme « une villa dans la jungle ». Or son intégration durable dans cet environnement arabo-musulman passe au contraire par une véritable paix avec les Palestiniens, qui en est la clé.

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