Le Qatar et sa politique de développement au regard de la QNV 2030

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Doha, capitale du Qatar
© Philip Lange

Il a été beaucoup dit depuis quelques mois sur la stratégie mondiale du Qatar, sur sa politique d’expansion, sur l’agressivité de sa diplomatie d’influence. Selon la QNV 2030, la coopération internationale est vitale pour le développement du pays et double puisque le développement visé conduit à l’expansion. Le Qatar a développé une ambitieuse politique de développement avec des priorités précisées comme tel dans le Qatar National Vision 2030 : « Le  Qatar  doit  continuer  à  jouer  un  rôle  dans  la  communauté  internationale  dans les  domaines  suivants:  un  rôle  économique  d’investisseur,  un  rôle  politique  dans  le développement, Arabe  et  de  l’Organisation  de  la  Conférence  Islamique  afin  d’intensifier  nos  relations  avec tous les pays arabes et œuvrer au dialogue des civilisations.

Il y a d’une part les investissements qataris à but lucratif. En réalité, la politique d’investissements à l’étranger de Doha est devenue une nécessité depuis la crise de 2008 pour juguler l’inflation par ailleurs trop forte des années 2005-2007. Elle atteignait les 14% et a été réduite à 2% aujourd’hui. Cela est passé par deux stratégies : l’investissement massif à l’étranger et la diversification monétaire de ses portefeuilles. Le Qatar place ainsi une partie de ses excédents financiers à l’étranger par le biais de la Qatar Investment Authority (QIA), qui a investi plus de 60 milliards de dollars dans près de vingt pays du Moyen-Orient, d’Afrique et d’Europe. Il a également réduit ses risques en changeant 40% de son portefeuille : 40% en euros, 40% en dollars et 20% dans diverses monnaies dont la livre sterling.

Et puis il y a de l’autre la pure politique de soutien au développement. Ainsi, dans un document majeur de 2010 « Development assistance and Aid provided by the State of Qatar 2005-2009 »(1), le département de coopération internationale et technique expose sa vision du développement. Il reprend d’ailleurs la résolution 2626 de l’A.G des Nations Unies de 1970 (2) qui recommande aux pays riches de consacrer 0,7% de leur PIB à l’aide au développement des pays pauvres. Depuis 2008, c’est chose faite pour Doha qui s’inscrit dans la droite ligne des recommandations onusiennes. La France, par exemple, en est loin puisqu’elle pointait en 2010 péniblement à 0,4% de son PIB (3) et n’a de cesse de reculer depuis 2006. On estime entre 2005 et 2009, l’investissement total du Qatar en mode « développement » à 2 milliards de dollars répartis sur environ 106 pays, soit en nombre d’Etats… la moitié de l’humanité. Le montant annuel des aides est très variable d’une année à l’autre et sujet à la conjoncture mondiale : en 2006, elle atteignait 1,18% du PIB national, soit 624 millions de dollars

Les priorités du Qatar en la matière sont claires : aides aux gouvernements (catastrophes naturelles, confilts, catastrophes naturelles), assistance aux projets (santé, urbanisme, éducation), assistance aux institutions, aux établissements et aux personnes (organismes de charité, mosquées, systèmes éducatifs), assistance spéciales auprès des forces de maintien de la paix. La répartition par exemple en 2009 des aides s’est faite comme suit : 159 millions de dollars aux gouvernements contre 222 millions de dollars au profit du secteur non-gouvernementale, pour un total de 381 millions de dollars. Depuis 2005, le Qatar a distribué plus de 2 milliards de dollars dans sa politique de développement. L’aide au Liban en 2009 était par exemple répartie à 27% pour le gouvernement et 63% pour les ONG alors qu’en Afrique, 88,7% de l’aide va directement aux gouvernements.

Depuis 2005, près de 1,7 milliards de dollars ont été alloués aux pays arabes (76,7 % du total de l’aide, 116 millions aux Amériques (7,7%), 81 millions à l’Afrique, 32 millions à l’Europe (2%) et 28 millions à l’Asie.

Quelle ventilation géographique précise de l’aide ? Le Qatar a versé 76,7% de son aide aux pays arabes, 23,3% aux autres pays : en ciblant les Amériques (USA en 2005 essentiellement suite à l’ouragan Katrina, République dominicaine, Cuba…), l’Afrique (Erythrée, Niger, Mali, etc) mais aussi l’Asie (Mongolie, Pakistan, Indonésie, etc) sans oublier bien sur l’Europe (UK, Macédoine, Croatie, Bosnie, Allemagne, … France).

Quant au Moyen-Orient, depuis 2006, l’aide  gouvernementale s’est largement réduite passant de 100 millions d’euros à 70 millions d’euros seulement en 2009. Doha concentre davantage son aide gouvernementale sur le Liban,  la Palestine, Oman, le Yémen, le Maroc. En revanche son aide non-gouvernementale qui ne représente dans le monde arabe que 54% du total de son aide non-gouvernementale se diffuse au travers de nombreuses organisations non gouvernementales. Il le fait ainsi directement via des organisations qataries telles le Qatar Red Crescent, le Zakat Fund, la Qatar Charitable Society, la Sheikh Eid Charitable Fundation, la Silatech Fundation, Al Fakhoora à Gaza, ou encore la Sheikh Jassim Jabor Al Ahani Charitable foundation. L’argent va essentiellement à des ONG de Palestine, du Soudan, du Yémen, ou de Somalie.

Enfin, même si cela peut paraître étrange, l’Europe fait bien partie des priorités de développement du Qatar. Il finance directement certains gouvernements sur des programmes bien particuliers. Ainsi, le Royaume-Uni était le premier bénéficiaire de l’aide de Doha en 2009 avec près de 1,5 million de dollars mais est passé à seulement 255 655 dollars, alors que d’autres pays plus prometteurs en matière d’intégration européenne et de developpement économique comme la Croatie par exemple sont passés de 84 000 dollars en 2005 à près de 4 millions de dollars. Il est intéressant de constater que des pays comme la France qui ne touchait que 308 dollars d’aide en 2005, touchaient 948 000 dollars en 2009.

Aujourd’hui, la simple proposition de l’Emir lors de sa visite en septembre 2012 à François Hollande d’aide à la lutte contre les discriminations des musulmans à l’embauche dans l’hexagone et aider les jeunes entrepreneurs d’origine maghrébine des banlieues s’est chiffrée à 50 millions d’euros  (4). Quant à l’aide non-gouvernementale qatarie, elle touche surtout les pays à forte proportion de musulmans comme la Bosnie-Herzégovine, le Kosovo, l’Albanie…ou la France. L’aide à la Bosnie entre 2005 et 2009 a atteint 5 millions de dollars, soit 25% du total de l’aide non-gouvernementale à l’Europe au sens large, contre 1,3 millions seulement de dollars à la France en 2009. A voir les chiffres récents réservés au seul plan banlieue de près de 100 millions d’euros ou plus précisément à la lutte contre les discriminations à l’embauche des musulmans de France, on a résolument basculé dans une autre dimension depuis trois ans, qui correspond à une accélération express de l’expansion de la diplomatie culturelle et humanitaire qatarie (5).

 

(1) L’ensemble des chiffres qui suivent sont extraits du document cité fourni par le Ministère des Affaires étrangères qatari.

(2) http://www.un.org/french/documents/view_doc.asp?symbol=A/RES/2626(XXV)&Lang=F

(3) http://archives-lepost.huffingtonpost.fr/article/2010/07/15/2152446_la-france-mauvaise-eleve-de-l-aide-au-developpement.html

(4) http://www.rnw.nl/english/article/france-offered-development-aid-qatar

(5) Pour plus d’informations

Sébastien Boussois

Sébastien Boussois

Sébastien BOUSSOIS est docteur en sciences politiques, spécialiste de la question israélo-palestinienne et enseignant en relations internationales. Collaborateur scientifique du REPI (Université Libre de Bruxelles) et du Centre Jacques Berque (Rabat), il est par ailleurs fondateur et président du Cercle des chercheurs sur le Moyen-Orient (CCMO) et senior advisor à l’Institut Medea (Bruxelles).