Damien Hazard : «La vocation internationale des ONG brésiliennes est très récente»

0

Longtemps perçu comme bénéficiaire de la coopération internationale, le Brésil a changé de statut sur la scène internationale lors du tremblement de terre en Haïti et doit aujourd’hui structurer sa politique humanitaire et de coopération. Une période de transition suivie avec attention par Damien Hazard*, directeur exécutif de l’Association brésilienne des organisations non gouvernementales (ABONG).

Jean-Claude Gérez : Quelles sont les grandes étapes des relations entre société civile et pouvoirs publics au Brésil ?

Damien Hazard : Historiquement, les mouvements de la société civile au Brésil ont commencé il y a plus de 500 ans avec la résistance noire et amérindienne lors de l’invasion des colons portugais. A partir du XIXème siècle, la société civile, plus religieuse, a commencé à s’occuper des populations en situation de vulnérabilité dans une perspective paternaliste et assistancialiste.

A partir du XXème siècle, notamment des années 1930, avec l’industrialisation du pays, la marginalisation des peuples amérindiens et noirs du processus de développement et l’apparition de migrations sélectives, notamment européennes, les relations entre pouvoir et société civile ont été marquée par le clientélisme. Cela correspond à la gestion du président Getulio Vargas (deux mandats entre 1930 et 1945), qui avait la main mise sur tous les mouvements sociaux de l’époque, en particulier les syndicats. Il a alors imposé une relation de clientélisme et de dépendance des organisations vis-à-vis des gouvernants.

Avec la dictature (1964-1984), ça a été le contraire. La société civile s’est démarquée de la dynamique de l’état, se réfugiant souvent dans la clandestinité et refusant n’importe quel type de relation avec le gouvernement. Ce refus a donné naissance à de nombreuses ONG qui, désormais, font partie de l’ABONG.

Jean-Claude Gérez : Et aujourd’hui où en sont ces relations ?

Damien Hazard : Jusqu’à seulement quelques années en arrière, de nombreuses organisations avaient toujours refusé tout type de relations avec l’Etat. En particulier les aides publiques, car elles avaient le sentiment qu’en acceptant ces fonds, elles pouvaient perdre leur autonomie. Ce débat a néanmoins évolué dans les années 1990 avec le néolibéralisme et la fin de la clandestinité de nombreuses ONG qui sont alors rentrées dans un processus d’appui à la démocratisation du pays. Depuis les années 2000, et l’arrivée de la gauche au pouvoir, ce débat est même devenu un peu dépassé. Désormais, la majorité des organisations estiment que l’accès aux fonds publics est légitime. Mais une question reste en suspens : l’accès à ces fonds doit servir les intérêts gouvernementaux ou les intérêts publics ou plutôt l’intérêt « général », comme en dit en France ? Nous pensons évidemment que l’accès à des fonds publics doit être possible sur la base de critères démocratiques transparents, et que cela ne doit pas altérer le pouvoir critique et l’autonomie face à l’Etat. Mais ça, ce n’est pas encore très bien compris.

Jean-Claude Gérez : Qui sont aujourd’hui les bailleurs de fonds des ONG au Brésil ?

Damien Hazard : Depuis le début des années 2000, la coopération internationale qui finançait largement les organisations, s’est considérablement réduite. Depuis 2010, on peut même parler de la fin d’une ère. En s’appuyant sur l’argument que  le Brésil est suffisamment riche aujourd’hui pour financer ses politiques sociales -alors même que le pays est toujours très inégalitaire- la plupart des agences de coopération qui soutenaient les ONG brésiliennes se sont massivement retirées et les financements de l’Etat ne compensent pas les pertes. Quand au financement privé, il reste limité en l’absence d’un cadre légal incitatif. Par exemple, une entreprise ou un particulier ne peut pas déduire ses dons de ses impôts.

Jean-Claude Gérez : Avec le tremblement de terre en Haïti, le Brésil a démontré sa volonté de s’affirmer sur la scène internationale. Quelle a été l’implication des organisations brésiliennes à vocation humanitaire et quel est rapport avec l’Etat brésilien ?

Damien Hazard : Très peu d’organisations de la société civile brésilienne ont été ou sont encore présentes en Haïti. Les plus importantes sont « Viva Rio », qui travaille sur des projets d’Education artistique et citoyenne pour des populations adolescentes, et la Pastorale de l’Enfance, financée en grande partie par l’Eglise, et dont la présidente, Zilda Arms, est d’ailleurs décédée lors du tremblement de terre. Il ne faut pas oublier que la tradition des ONG brésiliennes, c’est d’abord de travailler au Brésil  et éventuellement avec des réseaux de pays voisins ou proches culturellement. La vocation internationale des organisations brésiliennes est de fait très récente.

En ce qui concerne Haïti, beaucoup d’ONG critiquent aujourd’hui l’Etat brésilien sur sa manière de gérer le dossier. L’ABONG a par exemple signé récemment un document à l’initiative de « Jubileu Sul », un autre collectif d’organisations, se positionnant clairement  contre l’intervention du Brésil en Haïti. En particulier pour critiquer l’armée brésilienne qui ne respecte pas les droits de la population, et encore moins la souveraineté du peuple haïtien. Le document souligne également à quel point il est important que les représentants de la société civile haïtienne soient maîtres de leur propre développement. J’ai d’ailleurs l’occasion de rencontrer régulièrement des acteurs de la société civile haïtienne qui ont une vision critique du rôle du Brésil et de l’ONU.

Jean-Claude Gérez : Ces critiques concernent-elles également le comportement du Brésil dans d’autres pays ?

Damien Hazard : Oui. A « Vida Brasil » par exemple, nous avons pris position sur le rôle des entreprises brésiliennes en Angola ou en Afrique, qui sont moins préoccupées à reconstruire le pays comme le prétend le discours officiel, qu’à constituer un des nouveaux trésors du capitalisme mondial. Au contraire de ce qui est prétendu dans les médias brésiliens, l’Afrique n’est en effet pas celle de la misère mais celle de la convoitise. Et les grandes entreprises brésiliennes, qui sont très internationalisées, ont très bien compris cela. Il y a notamment d’énormes problèmes de corruption qui vont contre les droits des populations locales.

Jean-Claude Gérez : Sait-on combien d’ONG brésiliennes travaillent complètement ou partiellement dans des pays étrangers ?

Damien Hazard : Non, nous n’avons pas de chiffres précis. Mais les choses se construisent. Ainsi, au sein  de l’ABONG, qui représente 270 organisations, nous avons créé un groupe Brésil-Afrique pour essayer d’approfondir les relations des organisations de la société civile entre le Brésil et le continent africain et/ou des pays de langue portugaise (soit 8 pays africains + Timor ouest+Portugal). Nous nous sommes aperçus que moins de 5% des organisations adhérentes de l’ABONG étaient engagées dans des travaux avec ces pays qui sont à priori les plus proches. Aujourd’hui, nous sommes dans une période de transition. L’internationalisation des organisations a surtout commencé au début des années 2000, en particulier avec le Forum Social Mondial. Et peut-être même un peu avant avec Eco Rio 1992, la conférence sur le climat.

Jean-Claude Gérez : Dans ce contexte, quelle est l’évolution des pouvoirs publics brésiliens à l’égard des organisations humanitaires?

Damien Hazard : L’ABONG a produit récemment une note sur la politique de coopération internationale du Brésil démontrant que le pays donne autant qu’il reçoit. Mais ce qu’il donne n’est pas destiné à la société civile, mais plutôt aux entreprises, à des instituts de recherches etc. A vrai dire,  le pays n’a pas une politique de coopération très claire. L’Agence de Coopération Brésilienne (ABC) ne donne par exemple aucun appui financier pour permettre des échanges avec des organisations de la société civile de pays étrangers.

C’est le contraire de l’Europe qui, à travers ses gouvernements, finance souvent les actions des ONG qui travaillent à l’extérieur, dans le cadre d’une politique de développement.  La politique internationale du gouvernement brésilien est, je pense, moins liée à un souci de néocolonialisme comme peuvent l’être celles des pays du nord, encore qu’il existe des risques dans ce domaine. L’aide gouvernementale à la coopération internationale est en train de se construire. C’est pour cela que nous devons travailler pour tenter de l’influencer.

(*) Ancien directeur des programmes au sein de Handicap International, Damien Hazard, 45 ans dont 23 passés au Brésil, a fondé en 2006 Vida Brasil, une ONG de promotion des droits humains, notamment des enfants, des adolescents et des personnes handicapées. Depuis 2009, il est l’un des Directeurs exécutifs de l’Association brésilienne des ONG (ABONG). Il est par ailleurs membre du Conseil International du Forum Social Mondial (FSM) et du Comité de facilitation du Forum International de plateformes nationales d’ONG (FIP). Arrivé quatre ans après la fin de la dictature au Brésil (1964-1984), il a participé activement au processus de démocratisation et a assisté de près à l’évolution des relations entre société civile brésilienne et pouvoirs publics.