Lima : Elsa Gallegos Gorriti et Denise Pichelin ou la passion des autres…

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Elsa Gallegos Gorriti et Denise Pichelin
Elsa Gallegos Gorriti et Denise Pichelin. © Matthias Cougnaud


Ollanta Humala apparaît en poster dans leur salle-à-manger, entre un crucifix en bois et un portrait de Che Guevara. Des numéros de La Vie sont mélangés dans leur salon à la presse progressiste péruvienne. Elsa Gallegos Gorriti et Denise Pichelin sont deux soeurs religieuses et travailleuses sociales installées depuis plus de trente ans à Año Nuevo, un quartier du district de Comas, dans le « cône Nord » de Lima. La population d’Año Nuevo, notamment celle qui habite dans la partie haute de la colline, compte parmi les plus pauvres citadins de la mégalopole liménienne.

 

« Nous suivons Jésus. (…) Si tous nous suivions Jésus, il n’y aurait pas de pauvres », pense Elsa. Cette dernière s’est installée dans le quartier à la fin des années 1970, avec trois autres religieuses, pour y mener des projets dans l’éducation, la culture et la santé. De plus, comme la majorité du clergé du « cône Nord », elles se sont impliquées dans des organisations de défense de la démocratie et des droits de l’homme sous la dictature militaire. « La vie était très dure mais la population très généreuse », affirme Elsa.

Les soeurs qui l’accompagnaient ont fini par quitter les lieux mais Denise, qui « en avait assez d’enseigner dans le privé » en France, a emménagé avec elle au début des années 1980. « Je cherchais un endroit avec des gens pauvres parce que je viens d’une famille pauvre et je voulais retourner auprès de gens du même niveau de vie », explique la Française.

Depuis les années 1980, toutes les deux organisent bénévolement des activités éducatives et culturelles à Año Nuevo, dans le but d’élargir le champ des opportunités des jeunes, et les encouragent à aller au bout de leurs ambitions. Elles avaient commencé à travailler avec la paroisse mais s’en sont séparées parce qu’elles ne veulent pas que leur action bénéficie exclusivement à la communauté catholique.

Cependant Elsa et Denise n’ont jamais travaillé seules parce qu’elles collaborent étroitement avec les comités de quartiers et bénéficient du soutien informel de divers acteurs, en particulier de parents, de religieuses, d’enseignants du secteur public et du Lycée Franco-Péruvien de Lima. De plus, les deux nonnes coopèrent avec des partenaires français, notamment l’association « Solidarité Pérou » de Besançon, pour financer en partie la construction, l’entretien et l’équipement d’infrastructures: une cantine populaire autogérée, un local communal, une polyclinique et le Centre culturel des Arts.

Ce bâtiment abrite la bibliothèque populaire Victor-Hugo et des salles pour les cours d’alphabétisation, les réunions et les activités artistiques et culturelles comme la danse, la musique et le théâtre.

Ayant consacré plus de trente ans de leurs vies à Año Nuevo, les deux septuagénaires sont des figures locales. « C’est important de durer quelque part. Beaucoup de sœurs sont passées sans rester. Les habitants pensent que nous, nous jouons notre vie avec eux », explique Denise. Une véritable confiance s’est installée entre la population locale et les nonnes. Ces dernières sont souvent les premières à qui l’on demande une aide ou un conseil. Elles ouvrent leur porte aussi bien aux enfants pauvres qui sonnent pour réclamer des friandises qu’à des délinquants qui viennent à l’improviste pour soigner leurs blessures. Une fois, les occupants d’un bâtiment abandonné, dont ils n’étaient pas propriétaires, leur ont demandé du renfort pour empêcher la police d’embarquer des personnes. Une autre fois, une mère a consulté Elsa au sujet de son fils qui souffrait d’un traumatisme psychologique.

Les religieuses pourraient raconter sans cesse des anecdotes de ce type, des anecdotes qui en s’entrelaçant tissent une pauvreté multidimensionnelle: dénutrition et malnutrition infantiles, problèmes de santé, dégradation de la qualité de l’éducation, augmentation de l’insécurité, prostitution, consommation de drogues, etc. Les habitants manifestent non seulement de la confiance envers les soeurs mais aussi de la reconnaissance : il est impossible pour elles de sortir dans la rue sans être saluées, embrassées ou recevoir des faveurs.

En outre, par leur expérience originale, Denise et Elsa représentent la mémoire vivante d’Año Nuevo et, par extension, des « asentamientos humanos » de Lima. Ces « colonies humaines » habitent surtout en périphérie et connaissent une croissance démographique exponentielle, absorbant l’exode rurale de la population des Andes et d’Amazonie. Ces « invasions », comme disent les Péruviens, sont devenues des ghettos de pauvreté, voire d’extrême pauvreté. D’après Elsa, depuis son arrivée à Año Nuevo le nombre d’habitants du quartier est passé de cinq mille à quarante mille.

« Par leur propre effort » financier, sans intervention de l’Etat ni des autorités locales, ils auraient obtenu l’éclairage en 1980, l’eau potable en 1985 et l’asphaltage de chaussées et de trottoirs en 2006. « L’Etat ne fait rien à part envoyer des instituteurs mal payés. L’Etat ne se préoccupe pas des secteurs populaires », dénonce-t-elle.

Selon Elsa et Denise, au premier tour des élections présidentielles le quartier a surtout voté pour Ollanta Humala et Keiko Fujimori. Les soeurs ont plus espoir dans le premier que dans la seconde. Elles redoutent de Keiko le populisme, la corruption et la violence d’Etat, comme au temps de la présidence de son père Alberto Fujimori. Elles attendent d’Ollanta qu’il organise une véritable redistribution des richesses, tout en respectant la démocratie et l’Etat de droit. Elsa espère que, s’il venait à être élu, le candidat nationaliste ferait sien le tryptique inca « ama sua, ama llulla, ama quella »: « ne sois ni voleur, ni menteur, ni paresseux ».

 


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