Pérou : Gustavo Gorriti ou le journalisme au service de la démocratie

0
Gustavo Gorriti, journaliste. © Matthias Cougnaud

« La démocratie est au journalisme ce que le système d’exploitation est à l’ordinateur. C’est un devoir fondamental de lutter pour elle » assène Gustavo Gorriti. Au second tour de l’élection présidentielle de 2011, cette grande figure du journalisme a soutenu Ollanta Humala. Il justifie ce soutien apporté au candidat de la gauche nationaliste: défendre la démocratie et empêcher le retour de la dynastie Fujimori au pouvoir…

Internationalement reconnu, ce journaliste s’est illustré par son travail sur le conflit armé entre le Sentier Lumineux et l’Etat péruvien pendant les années 1980 et 1990. Gorriti dirige aujourd’hui l’unité de recherche dédiée aux journalistes au sein de l’Institut de Défense Légale (IDL), une organisation de la société civile qui lutte pour la démocratie et les droits humains. En observant la presse pendant l’élection présidentielle de 2011, Gustavo Gorriti a eu l’impression d’être projeté dix ans en arrière. Les médias n’ont pas joué leur rôle – d’abord celui d’informer de façon impartiale, et ont été des lieux d’influence. La grande majorité des organes de presse – écrite, radiophonique et surtout télévisuelle, a soutenu Keiko Fujimori, la candidate de Fuerza 2011.

Une couverture désastreuse…

La couverture du scrutin a été « désastreuse » et l’information « partiale et distordue » affirme Gorriti. Ce qui n’est pas sans lui rappeler l’élection présidentielle de 2000, quand de nombreux moyens de communication, sous la pression exercée par Montesinos depuis le Service d’Intelligence Nationale de l’Etat, défendaient la réélection d’Alberto Fujimori, le père de Keiko. Autrement dit, il existe une continuité très prononcée entre les élections de 2000 et 2011. La presse a été manipulée et il convient donc de nuancer les progrès de la démocratie au Pérou durant la décennie passée.

« La tentative du crime organisé pour reconquérir le pouvoir », affirme Gorriti, a échoué face à Humala mais a quand même obtenu plus de 48% des voix. Le journaliste accuse une coalition ‘d’avoir tiré les ficelles’ de l’information: des magnats de la presse, en particulier José Antonio Miró Quesada Ferreyros, représentant du groupe éditorial El Comercio, l’industrie minière, et le gouvernement sortant d’Alan García.

La stratégie médiatique a consisté à diaboliser Humala et à blanchir Fujimori. Le candidat de Gana Perú a été constamment associé à Hugo Chávez, président controversé du Vénézuela. Par exemple, à peine quelques jours avant le second tour, la presse a mis à sa une l’accusation selon laquelle Humala aurait reçu des financements occultes du Vénézuela; accusation qui reposait sur des sources que l’accusateur, un ex-fonctionnaire de l’Organisation des Etats Américains, refusait de révéler… En revanche les medias ont relativisé les liens entre Keiko et Alberto Fujimori, alors que la fille revendiquait publiquement l’héritage du père.

La República est un des rares medias à avoir enquêté sur l’éventuelle supervision de la campagne de Keiko par Alberto depuis sa prison, sur le possible financement public des études aux Etats-Unis de la fille sous la présidence du père, ainsi que sur la responsabilité de Marino Costa, membre de l’équipe technique de Fuerza 2011, dans la stérilisation forcée de milliers de mères pendant les années 1990.

Manipulations

La majorité des médias a montré son ‘goût’ très limité pour la démocratie, dénonce Gorriti. La ligne éditoriale a été définie par les patrons de presse eux-mêmes. Selon Gorriti, la presse péruvienne a dessiné sa propre caricature quand José Antonio Miró Quesada Ferreyros et Martha Meyer Miró Quesada, représentants du groupe El Comercio, ont approuvé le contrat du populaire Jaime Bayly pour qu’il se consacre exclusivement à décrédibiliser Humala sur América TV.

En revanche, ils ont rejeté l’offre du prix Nobel de littérature, Mario Vargas Llosa, qui se proposait d’organiser bénévolement une émission dans le but d’équilibrer l’information pendant la campagne présidentielle. L’information était à la remorque d’intérêts économiques particuliers et l’indépendance des journalistes n’a pas été respectée. Elle ne l’a d’ailleurs jamais été auparavant. « Le Pérou n’a jamais eu de bon journalisme mais il a eu de bons journalistes », nuance Gorriti. « Tout le monde peut être journaliste », ajoute-t-il. Il a rencontré, côtoyé, le pire comme le meilleur: aussi bien des « délinquants-journalistes » ou des « journalistes-délinquants » que des journalistes « nobles et intègres », qui ont fait de leur métier un véritable sacerdoce.

Sous la pression de leurs hiérarchies pro-fujimoristes, quelques journalistes ont démissionné ou été licenciés. Par exemple, quatre journalistes ont quitté le quotidien Perú 21, propriété d’El Comercio. Patricia Montero, fondatrice de Canal N, a été renvoyée de la chaîne, encore une fois propriété d’El Comercio. D’autres journalistes ont choisi de se plier et de se soumettre « pour payer leurs fins de mois », ce qui selon Gorriti n’est pas un motif excusable.

Lui a pris publiquement position en faveur d’Humala et se justifie: soutenir Gana Perú au second tour, c’était défendre la démocratie et la liberté contre la menace fujimoriste. Journaliste engagé ? Pour « la démocratie, qui n’a jamais été garantie au Pérou » précise Gorriti. « Et ici je ne suis pas impartial parce que l’impartialité ne peut exister sans liberté», explique-t-il. Autrement dit, pour être impartial, encore faut-il être libre. Puisque la liberté était menacée, le journaliste s’est montré partial pour la défendre.

Son soutien à Humala au second tour n’est pas une carte blanche. Gorriti a toujours adopté une confiance prudente. « Je sens que ce président sera démocrate et que nous avons gagné une bataille stratégique. Nous ne nous sommes pas suicidés politiquement » dit-il, pour contredire l’universitaire Dennis Jett qui comparait le choix entre Humala et Fujimori à un « suicide politique ». Mais le journaliste n’abandonnera pas, sous l’ère Humala, son travail d’investigation et de vigilance démocratique au sein de l’Institut de Défense Légale. Alors que « ceux qui s’opposaient à Humala lui baiseront les mains », annonce-t-il, pour son investiture le 28 juillet.

Site web de IDL-Reporteros