Florent Geel (FIDH) : « La question de l’impunité est fondamentale en RCA ».

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Florent Geel, responsable du bureau Afrique de la FIDH
Florent Geel, responsable du bureau Afrique de la FIDH

Le Conseil de sécurité des Nations unies s’apprête à adopter, ce jeudi 10 octobre, une résolution visant à soutenir une force panafricaine en république centrafricaine. Pour Florent Geel, responsable du bureau Afrique de la FIDH, cette solution est nécessaire pour rétablir une situation sécuritaire, dans un pays livré à des groupes armés, où l’Etat est déliquescent. L’organisation vient de publier un rapport sur la situation dans ce pays.

Grotius International : La situation qui prévaut en Centrafrique n’est-elle pas similaire à celle qui existait avant la prise de pouvoir par Djotodia ? Un Etat faible, une grave crise humanitaire, et une insécurité liée à la présence de nombreux groupes armés ?

Florent Geel : Il s’agit bien d’une situation de ce type, sauf que la mission a pu déterminer que l’ampleur de la crise est tout à fait nouvelle. La déstructuration de l’Etat atteint des proportions inégalées. Jusqu’à présent, un dictateur en chassait un peu un autre. Aujourd’hui, l’Etat n’existe pratiquement plus, et ce qui en demeure ne contrôle plus rien. La satellisation de la Seleka (coalition de groupes armés ayant renversé le pouvoir en mars 2013, officiellement dissoute depuis le 14 septembre), et son côté ultra-composite, font que nous n’avons pas affaire à un groupe clairement structuré, mais à un ensemble de petits groupes armés qui contrôlent chacun une toute petite portion du territoire, dominés par autant de petits chefs de guerre locaux, de petits barons qui ne rendent de compte à personne, et commettent toutes sortes d’exactions (villages incendiés, massacres, etc.). Face à cette incurie de l’Etat, il y a des mouvements qui tendent à « protéger » telle ou telle partie de la population. Et ce qui était inimaginable hier, à savoir des affrontements inter-ethniques et inter-religieux, ont désormais lieu, même s’il s’agit à la base d’une confrontation à caractère politique.

Y-a-t-il un risque de radicalisation religieuse de certains de ces groupes armés ?

C’est compliqué parce que la Seleka est particulièrement hétéroclite. Ce que l’on sait, c’est que certains groupes comprennent des mercenaires étrangers. Par ailleurs, il y a la proximité du Soudan et du Darfour, où l’on sait qu’il existe des groupes qui prônent un Islam radical. Et ce que l’on craint, c’est qu’ils ne voient la Centrafrique – particulièrement le Nord – comme une zone grise, idéale pour établir un sanctuaire, un peu comme ils l’ont programmé dans le nord du Mali à une époque.

Un peu comme Kony l’a fait à l’Est?

Exactement. On sait que les groupes, l’argent, les armes circulent, et donc que la Centrafrique peut devenir un nouveau spot pour ce type de combattants. Même si aujourd’hui, parler d’un Somaliland, ou d’un Sahelistan dans le nord de la Centrafrique est prématuré. Mais il a été signalé certains combattants de ce type. Tout cela reste néanmoins très flou, en raison des problèmes d’accessibilité, et de la multiplicité des groupes armés, c’est surtout caractéristique de la désorganisation et du manque de contrôle de cette région.

Quelle est la réponse de la part de l’Etat ou des forces internationales présentes en RCA, et comment peut-on l’améliorer ?

Il n’y a quasiment plus de Forces armées centrafricaines (Faca), et on se retrouve avec un mixe compliqué de Faca, d’éléments de la Mission internationale de soutien en Centrafrique (Misca), ou encore de soldats français stationnés à Bangui. Tous les efforts diplomatiques tendent à organiser et soutenir une réponse internationale qui aurait pour objectif de sécuriser une large partie du territoire et les grands axes, pour empêcher les groupes armés de se déplacer et de commettre leurs exactions. Il faut assurer une meilleure coordination, pourquoi pas sous le contrôle des Nations unies, avec en pôle position des forces africaines, soutenues par les forces françaises déjà présentes et celles qui pourraient venir. Une fois cette situation sécuritaire stabilisée dans une large partie du territoire, ce qui permettrait de repousser les groupes armés dans des zones plus sauvages et plus compliquées d’accès, on pourrait alors envisager une solution politique, sous la forme par exemple d’un grand dialogue national.

Cette solution armée nécessite une intervention assez solide. Quel peuvent être le rôle de certaines puissances de la région comme le Tchad, qui on s’en souvient, a lâché l’ancien président Bozizé ?

RCA : Un pays aux mains des criminels de guerre de la Séléka (septembre 2013)
RCA : Un pays aux mains des criminels de guerre de la Séléka (septembre 2013)

Le Tchad est très présent déjà en Centrafrique, et notamment dans de multiples forces comme la Force multinationale des Etats d’Afrique centrale (Fomac). Non seulement ils ont « lâché Bozizé », mais ils ont également soutenu la Seleka. Notamment parce qu’au sein de cette coalition, il y avait des éléments de la composante rebelle tchadienne, que Ndjamena ne voulait pas voir prendre pied durablement en Centrafrique, et que par conséquent, ce retour d’alliance était une garantie de leur sécurité. Le problème, c’est que l’intervention en sous-main du Tchad pour soutenir la Seleka n’a pas permis de structurer durablement le pouvoir. Djotodia, même s’il en était le chef, n’a de fait pas réussi à la contrôler effectivement.

Le Tchad est donc toujours présent, mais soit il n’arrive pas à assurer son leadership, soit il ne le veut pas. Pour nous cela pose problème. Autant on ne peut pas régler les problèmes de la Centrafrique sans le Tchad, autant la prépondérance du Tchad dans les affaires de la Centrafrique pose question. Une anecdote à ce sujet : le Cameroun, le Congo et le Gabon sont également présents en Centrafrique et ont récemment protesté contre une décision des hommes de Déby. Il y avait une opération de désarmement de rebelles par la Fomac, et la composante tchadienne de la Fomac s’y est opposé, parce qu’elle ne souhaitait pas voir certains chefs de la Seleka être désarmés. C’est là où l’on voit toute l’ambiguïté et le paradoxe de la présence du Tchad en RCA.

Cela impliquerait forcément une intervention des Etats occidentaux, tout de même ?

Oui, mais à part la France, personne ne veut y aller. L’Union africaine a exhorté il y a 10 jours la communauté internationale à intervenir et soutenir les forces africaines en Centrafrique. Ce qui résume assez bien la problématique. Les forces africaines sont présentes, mais en nombre insuffisantes -1600 soldats, il en faudrait le double -. Mais l’Afrique en est au début de ces interventions de rétablissement de la paix, et demeure encore en sous-effectif, sous équipée, et avec des règles de procédures qu’il faut améliorer. Il faut effectivement un soutien international à cet engagement africain. La France a déjà entamé cette offensive diplomatique pour lui permettre d’avoir un mandat pour le faire. Ce qui est fondamental et important.

Le mandat onusien permettra également de clarifier le type d’intervention. Qui intervient et comment ? Dans cette perspective, que les Français puissent renforcer leur contingent sur place, non seulement serait le bienvenu, mais en plus, cela semble être une option envisagée à Paris. Les autres forces, Américains y compris, ne souhaitent pas intervenir, mais sont pour autant décisifs dans les discussions en cours, notamment dans les questions budgétaires. Le budget de la Mission des Nations unies en Somalie (l’Amisom) de 2 milliards ayant été sécurisé, les Etats-Unis et l’Angleterre, peu favorables jusque là, semblent changer d’avis. Nous entrons dans une séquence favorable, qui devrait se terminer par le vote d’une résolution au Conseil de sécurité des Nations unies, qui devra organiser cette architecture. Ce qui est certain, c’est que l’opération militaire n’est pas non plus une opération extrêmement complexe. Il faut juste qu’elle soit bien faite, bien coordonnée, et cohérente.

Ce qui est intéressant dans le schéma qui est en place aujourd’hui, c’est la place importante accordée aux droits de l’Homme. Pour ne pas avoir qu’une réponse sécuritaire. Parce que l’urgence, aujourd’hui n’est pas seulement humanitaire. Au sens où c’est une crise de droits de l’Homme, avec des exécutions, des viols, des pillages, etc.

En matière de justice, justement, pourquoi demandez-vous la mise en place d’une cour mixte ? Ces crimes n’entrent pas dans le cadre de la Cour pénale internationale (CPI) ?

Si la Cour veut intervenir, elle est tout à fait apte à le faire, d’autant plus qu’une enquête est déjà ouverte en Centrafrique. Pour autant, le climat actuel entre la CPI et l’Afrique ou une partie de l’Afrique est tendue. La finalité de l’intervention de la justice, c’est dans un premier temps d’inculper et mettre de côté les acteurs de ces crimes, et deuxièmement de faire en sorte que cette justice nationale puisse marcher d’elle-même. Les Cours mixte peuvent être un compromis entre les deux. Si ce qui reste du gouvernement centrafricain le souhaite, si l’intervention de la CPI est trop problématique.

En tout état de cause, la question de l’impunité est fondamentale en RCA. Depuis 10 ans, la FIDH a tenté d’influer sur les cours de justice, qu’elles soient nationale, internationale, ou autres, pour faire en sorte que les acteurs des crimes commis depuis 2003 rendent des comptes devant une justice. Et on a vu que ces acteurs, en l’absence de justice, sont redevenus des acteurs de cette nouvelle crise. Je pense à Abdulaye Miskine, que nous avons mis en exergue dans plusieurs rapports de la FIDH en 2003, et qui a fait partie de la Seleka…