Irak : Ahmed, relève sans soutien…

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Il a deux gros classeurs devant lui, tourne les pages de l’un en inscrivant des chiffres sur l’autre, refait un calcul, corrige, puis tend le dossier à son supérieur. Ahmed a 20 ans tout juste. C’est l’un des rares à parler anglais dans sa station de police, alors il a été désigné chef des achats.

Régulièrement, il consulte la liste des armes et munitions dont disposent les forces de police irakiennes, et commande plusieurs centaines de fusils et revolvers. «On peut acheter les armes Policier irakienneuves ou d’occasion. Forcément, d’occasion, c’est plus pratique, parce que cela signifiait racheter leurs armes aux soldats avant qu’ils ne quittent le territoire. Ceux qui restent ont encore un arsenal impressionnant, mais ils le gardent. Et puis de toute façon, on préfère avoir du neuf. Au moins, on est sûr que ce n’est pas la même arme que celle qui a tué notre voisin…»

Le jeune homme se lève. Il porte un tee-shirt US ARMY, une casquette affichant le drapeau américain. Même sa démarche a quelque chose d’outre atlantique. «Je me suis fait pleins d’amis et ils vont partir. Alors forcément cela me rend un peu triste. Vous croyez qu’un jour j’obtiendrai un visa pour aller les voir ?»

Depuis le 1er septembre 2010, les troupes de combat américaines ont officiellement quitté le sol irakien. Mais dans les faits, ils sont encore près de 50 000, stationnés dans des bases à l’extérieur des grandes villes.

A la station de police de Kerrada, tous les officiers sont diplômés. C’est la nouvelle vitrine des forces de sécurité irakienne. Une vitrine encore fissurée. Ces dernières années, 27 de ces policiers ont été tués pendant leur travail. Et des bâtiments tout aussi délabrés qu’ailleurs.

Au fond de la cour, les bureaux des officiers. Les murs sont verdâtres, l’ordinateur n’est pas raccordé à l’électricité et le ventilateur ne fonctionne plus. Comme beaucoup ici, Mohamed vient de Sadr City, un quartier pauvre de Bagdad, tristement célèbre en 2006 pour avoir été un des champs de batailles où s’affrontaient soldats américains et milices d’Al Qaida.

Mohamed connaît les risques qu’il court. «Pas plus en fait qu’en tant que simple Irakien. Alors autant mourir en ayant essayé de changer les choses», dit il en soupirant.

Intégrer les forces de police n’a jamais fait parti de ses rêves. Ni de ceux de Barah, 25 ans tout juste. Mais après un doctorat en anglais, sans travail pendant plus de deux ans, il n’a rien trouvé d’autre que ça. «J’avais le choix entre rester sans emploi, sans argent pour ma famille et porter l’uniforme. J’ai choisi de faire quelque chose.»

Le major Aboulhosn, en charge de la caserne en est conscient. C’est aujourd’hui la profession qui attire le plus les jeunes Irakiens, puisque c’est la seule à pouvoir leur offrir un emploi stable, un bon salaire. «Et une fois que la guerre sera finie, le gouvernement a promis de nous donner un bout de terrain où nous installer, des facilités pour emprunter, construire une maison et acheter une voiture», souligne Ahmed. Que demander de plus ?

Derrière lui, Barah sourit. Une fois qu’il aura reçu tous ces privilèges, sa famille acceptera peut-être enfin son choix. «Quand j’ai dit à mes parents que je voulais intégrer la police, ils n’ont pas compris. Le pire, ça a été la réaction de ma fiancée. Elle ne voulait vraiment pas. Sa famille a même décidé d’annuler le mariage. Mais j’ai tenu bon. Nous avons rompu nos fiançailles. C’était l’an dernier, juste quand j’ai commencé. Maintenant, je ne le regrette plus. Je fais mon devoir pour mon pays».

«Et puis, c’est toujours moins dangereux que de tenir une bijouterie en ville aujourd’hui», réplique Mahdi A 22 ans, le jeune homme en paraît bien plus. Depuis un an, il est policier. «Mais je savais me servir de mon arme depuis longtemps déjà. J’habite à Sadr City, alors il a fallu survivre.» Il baisse les yeux et ajoute avec colère, «Ce ne sont pas les Américains qui nous auraient aidé. Ils disent qu’ils restent en Irak pour nous former. Moi je n’ai pas besoin d’eux pour m’entraîner. Ils ont amené la guerre chez moi, ils m’ont forcé à apprendre à me défendre. Maintenant, qu’ils s’en aillent, je n’en garderai aucun bon souvenir».

En moyenne, les policiers touchent 600.000 dinars Irakiens par mois, soit 500 dollars. Un salaire élevé, dans la police comme dans l’armée, censé attirer de nouvelles recrues. Le ministère de la Défense prévoit en effet de recruter rapidement 40.000 soldats supplémentaires, afin d’atteindre le chiffre de 300.000 et combler le vide laissé par le retrait américain de fin août.

Edith Bouvier

Edith Bouvier

Edith Bouvier est journaliste indépendante, envoyée spéciale en Irak.