Israël et la Palestine à l’heure du Printemps arabe

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Le printemps arabe a pris Israël par surprise. Dans un premier temps, les autorités israéliennes n’ont pas caché leur sympathie pour le maintien au pouvoir du président Moubarak et d’une façon générale leur préférence pour la stabilité des régimes en place dans les pays arabes voisins. Bien plus, elles se sont félicitées que les révoltes arabes se soient développées sans allusion à la question palestinienne et sans que des drapeaux israéliens aient été brûlés. Cependant les déclarations publiques cachent mal une inquiétude réelle dans l’opinion publique comme au niveau du gouvernement.

De fait, le printemps arabe constitue une nouvelle donne dont Israël doit tenir compte. En effet, la chute de Moubarak a été une mauvaise nouvelle pour Netanyahou. Par delà la crainte d’une mise en cause peu probable du traité de paix signé avec l’Egypte, plusieurs éléments à juste titre inquiètent Israël : les nouvelles orientations de la diplomatie égyptienne qui reprend contact avec l’Iran ; le rapprochement avec le Hamas ; la remise en cause du prix du gaz égyptien livré à Israël, l’absence de réaction lors du passage par le canal de Suez de deux bâtiments de guerre iraniens, dont un bateau lance missile (une première) ; l’allègement du dispositif militaire égyptien dans le Sinaï. l’ouverture permanente de la frontière égyptienne avec Gaza afin d’alléger le blocus imposé par Israël à ce territoire. De fait les nouvelles autorités égyptiennes veulent se démarquer de la politique menée par Moubarak, jugée trop complaisante à l’égard d’Israël.

De façon plus générale, il est clair qu’un gouvernement démocratique en Egypte ne peut que refléter les sentiments d’une opinion publique restée très hostile à l’égard d’Israël. La « paix froide » conclue par  Sadate ne s’est jamais accompagnée d’une véritable normalisation entre les deux pays et les deux populations. De même, l’évolution en Jordanie, avec laquelle une étroite coopération existe notamment dans le domaine de la sécurité, autant que les risques de déstabilisation du régime syrien, le meilleur ennemi d’Israël, sont suivis avec vigilance et inquiétude.

Certes pour l’instant, les Palestiniens de Cisjordanie, comme les Arabes israéliens, ne semblent pas être prêts à suivre le mouvement des révoltes arabes et envisager des manifestations de masse contre Israël. La seule manifestation importante s’est déroulée dans la bande de Gaza : elle appelait à l’unité des Palestiniens et visait essentiellement le gouvernement du Hamas et l’Autorité palestinienne.

Cependant Israël a d’autres craintes. La perspective de la proclamation unilatérale d’un Etat palestinien en est une. Lors de son récent passage à Paris, Mahmoud Abbas, tout en rappelant sa disponibilité à négocier, n’a pas caché sa détermination d’avancer dans cette voie en se donnant comme échéance le mois de septembre 2011. Faisant observer que 130 Etats – en fait 113 – avaient d’ores et déjà reconnu l’Etat palestinien, il a estimé que l’on se dirigeait vers un consensus international.

Ces reconnaissances bilatérales pourraient déboucher sur un vote, probablement à une forte majorité, de l’Assemblée générale des Nations Unies. Certes un tel vote ne suffirait pas pour que cet Etat devienne membre de l’ONU. En effet l’accord du  Conseil de sécurité  est nécessaire pour qu’un nouveau membre soit admis : à ce stade, la perspective d’un veto américain reste forte. Mais il s’agirait d’un « tsunami diplomatique », pour reprendre l’expression utilisée par Ehud Barak, qui soulignerait l’isolement d’Israël et altérerait encore davantage son image.

Les récents rapports du FMI et  de la Banque mondiale vont dans le même sens. Le FMI estime en particulier que l’Autorité palestinienne «  est maintenant capable de conduire la politique économique saine que l’on attend d’un futur Etat palestinien ». La validité du plan Fayyad mis en place en août se trouve ainsi confirmée. Le coordinateur spécial des Nations Unies au Proche Orient, Robert Serry, aboutit dans son rapport à la même conclusion : « le mode de gestion du gouvernement est suffisamment efficace pour faire fonctionner un Etat ».

Du coté européen, l’idée de cette reconnaissance fait son chemin. La position française jouera un rôle déterminant. En effet le président Sarkozy qui se veut « l’ami d’Israël » commence à être excédé par l’absence de toute volonté politique réelle du gouvernement israélien pour avancer sur la voie du processus de paix et les camouflets que lui a infligé celui-ci. Il n’a pas oublié en particulier comment B. Netanyahou s’était décommandé à la dernière minute et avec une grande désinvolture, à la rencontre qu’il avait organisée le 21 octobre 2010 à Paris pour favoriser la reprise des négociations de paix. Alain Juppé n’a pas caché qu’il s’agissait d’une « hypothèse qu’il faut avoir en tête ». Quant au gouvernement américain, il est embarrassé par cette évolution et préparerait une initiative pour contrer ce mouvement vers la reconnaissance.

L’accord annoncé au Caire le 27 avril entre l’Autorité palestinienne et le Hamas est également une mauvaise nouvelle à laquelle Israël ne s’attendait pas. Il est né de la conjonction des pressions de la population pales tienne en faveur de l’unité et du rôle moteur joué par les autorités égyptiennes. Il prévoit en particulier la formation d’un gouvernement transitoire de technocrates et des élections dans un an. Certes les modalités d’application de cet accord doivent encore être précisées, mais il est probable qu’il sera mis en oeuvre, le Hamas comme le Fatah ayant intérêt à son succès dans le contexte actuel.

D’ores et déjà, le gouvernement israélien a réagi brutalement. Selon B. Netanyahou, Mahmoud Abbas « doit choisir entre la paix avec Israël et la paix avec le Hamas » mais aux yeux d’Israël il ne représente qu’un obstacle à la paix.

Ainsi l’infléchissement de la position égyptienne, le risque de déstabilisation de la Jordanie et de la Syrie, la perspective de reconnaissance de l’Etat palestinien et l’accord de réconciliation du Fatah et du Hamas sont autant d’éléments préoccupants pour la sécurité d’Israël.

Or, paradoxalement, les autorités israéliennes semblent frappées de stupeur, se réfugient dans une attitude autiste et peinent à prendre une décision. Il est vrai que le premier ministre ne dispose que d’une marge de manoeuvre réduite, compte tenu de la composition de sa coalition. Il envisagerait cependant une initiative reposant sur un retrait supplémentaire de Cisjordanie, la convocation d’une conférence internationale qui inviterait les parties à la reprise des pourparlers. Dans le même temps il multiplie les pressions sur les pays occidentaux. Il a ainsi convoqué les ambassadeurs européens en leur demandant de dissuader leur gouvernement de reconnaître le futur Etat dont la création ne résultera que de la négociation. Il va se déplacer personnellement en Europe et développe, avec l’aide de l’AIPAC, un lobbying actif au niveau du Congrès à Washington. Mais il est peu probable que cette initiative et ces pressions puissent enrayer le mouvement de reconnaissance en cours.

Il est sûr que pour Israël le moment de vérité approche. Certes la reconnaissance d’un Etat palestinien restera virtuelle tant qu’il n’y aura pas un accord entre les parties ; mais elle peut créer une dynamique qui mettra Israël dans une position difficile. Ainsi une opportunité s’offre-t-elle de relancer le processus de paix. Si Israël ne s’engage pas dans cette voie, il prendrait un grand risque non seulement pour sa sécurité sur le moyen et long terme, mais également de façon plus immédiate.

La possibilité de mouvements de foule pacifiques sur le modèle de la place Al Tahrir pourrait avoir des effets en chaîne et conduire à une troisième Intifada, avec le risque qu’elle s’étende aux  Arabes israéliens. Enserré dans un monde arabe en mouvement, un statu quo d’Israël n’est pas tenable.

 

 

Denis Bauchard

Denis Bauchard

Ancien diplomate, Denis Bauchard a effectué une grande partie de sa carrière au Moyen Orient ou à traiter des affaires de cette région au Ministère des Affaires étrangères. Il a été ambassadeur en Jordanie (1989-1993), puis directeur pour l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient (1993-1996), directeur du cabinet du ministre des Affaires étrangères, Hervé de Charrette (1996-1997) et ambassadeur au Canada (1998-2001).

Après avoir été président de l’Institut du Monde arabe (2002-2004), il est aujourd’hui consultant, notamment auprès de l’Institut français des relations internationales (IFRI). Il est l’auteur de nombreux articles et études, consultables sur le site de l’IFRI.

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