Haïti : la couverture du séisme par les médias canadiens et québécois

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Par Réal Barnabé

Il n’y a pas eu de complot…Tout n’a pas été parfait dans la couverture par les médias du séisme du 12 janvier en Haïti et de ses conséquences. Mais, d’une manière générale les médias canadiens et en particulier les médias québécois ont fait un travail remarquable.

Les médias ont réagi vite et ils ont accordé à l’événement l’importance qu’il méritait notamment à cause de l’existence d’une forte communauté haïtienne à Montréal. À peine deux heures après le tremblement de terre, RDI (la chaîne publique d’information en continu) et LCN (la chaîne concurrente privée) proposaient des émissions spéciales avec en studio des experts, des journalistes et plusieurs représentants de la diaspora.

Très tôt le lendemain, les médias les plus importants dépêchaient des équipes sur le terrain. Six semaines plus tard, la plupart de ces médias y étaient encore. Le quotidien La Presse, lui, était déjà sur place ce jour-là. La journaliste Chantal Guy et le photographe, Ivanoh Demers y étaient pour accompagner Dany Laferrière, Prix Médicis 2009, à une rencontre internationale d’écrivains. Ils ont donc été victimes du séisme.

Demers a failli y perdre la vie. Une bonne partie de l’hôtel où il logeait, La Villa Créole, s’est effondrée. Tout près de là un hôpital a complètement été détruit. Les blessés qui se dirigeaient vers cet hôpital ont entendu dire qu’ils pouvaient être soignés à La Villa Créole. Un petit groupe des médecins qui y séjournait a rapidement transformé l’hôtel en un hôpital improvisé. Pendant trois heures, Demers a aidé ces médecins.

Vers 20h, il s’est soudainement souvenu qu’il était d’abord photographe. Il a pris ses premiers clichés. Une de ses photos (son 5e clic) a fait la une de 43 journaux dont Times Magazine et le Nouvel Observateur. Pourtant, elle n’a rien de sensationnelle. Il est d’une sobriété remarquable. J’ai parlé à Demers à son retour à Montréal.

Il affirme avoir fait preuve de retenue. «On peut imaginer les pires scénarios. Il y a des dizaines d’images que les gens ne verront jamais.» Malgré certains dérapages dans des cas très peu nombreux, le comportement de Demers et de La Presse sont le reflet du comportement de l’ensemble des médias d’ici.

Certains ont écrit que cet empressement, «cette urgence du journalisme à montrer l’urgence de la situation (…) s’explique par la volonté d’alerter et de faire affluer rapidement les dons (1) . Je suis en total désaccord avec cette assertion. Les médias n’ont fait que leur devoir. Ils ont agi rapidement parce qu’il y avait un besoin d’informer le public, en particulier cette communauté haïtienne du Québec qui compte plus de 130 000 ressortissants. Il n’y a pas eu de complot ou de collusion entre les médias et les organisations humanitaires. Les ONG qui sollicitent des dons sont simplement devenus des acteurs de l’actualité dont il fallait couvrir les activités.

On a dit aussi que le sensationnalisme des médias laissait peu de place à l’analyse et à la réflexion. La tâche première du journaliste est de relater les faits. La relation des faits n’exclut pas la mise en contexte.

Par exemple, lorsqu’on parlait de pillages dans les rues de Port-au-Prince, on ajoutait presque toujours que ce phénomène était marginal et qu’il fallait distinguer pillage et survie. L’analyse plus poussée a suivi par la publication de nombreux textes dans les journaux et sur le web et par la diffusion à la radio et à la télé de multiples commentaires d’experts et de spécialistes de tout acabit.

Les condamnations globales basées sur la théorie d’un complot ou d’une conspiration entre médias et ONG ne tiennent pas la route. Elles ne mènent nulle part.

Ce qu’on attend des universitaires, c’est qu’ils se livrent à des critiques incisives et équilibrées du travail des médias sur la base de travaux de recherche rigoureux et non sur des à priori idéologiques ou de vagues impressions.

Ce qu’on attend d’eux, c’est que ces analyses, à partir de l’étude de cas précis, permettent d’identifier des tendances claires qui feront avancer le débat.

(1) Voir l’article d’Alice Corbet

Réal Barnabé est journaliste et directeur général de Réseau Liberté, un organisme présent en Haïti et dans une vingtaine de pays.