Par Virginie Sassoon

Pourquoi et comment agir ? En France, le débat sur la diversité a fait la Une de la presse en juillet 2006 avec l’arrivée d’Harry Roselmack, pour présenter le journal télévisé de TF1 en prime time. Au même moment, au Royaume-Uni, Trevor Mac Donald, né à Trinidad, prenait sa retraite de journaliste-présentateur sur la chaîne commerciale britannique ITN. C’est dire le retard pris par les médias hexagonaux pour refléter la diversité, en termes de visibilité mais aussi de contenus…

Pourquoi et comment agir pour impulser un changement de fond ?(1) Les différentes pistes proposées dans cet article sont le fruit du travail mené depuis prés de dix ans par l’Institut Panos Paris sur la thématique « médias et diversités ».(2)

Les médias ont un impact significatif sur la représentation publique des inégalités sociales. Ils contribuent à rendre vulnérables et sujets à discriminations certains groupes. Ils fonctionnent trop souvent comme des miroirs biaisés, incapables de refléter de façon juste et réaliste la diversité sociale et culturelle de nos sociétés. Les actions entreprises par les médias sont généralement des mesures « cosmétiques », où la visibilité prime sur les contenus. Face à ce constat, cet article présente une série de recommandations, sous forme de pistes de recherches et d’actions nourries par une approche comparative entre des observations effectuées en France, d’autres pays européens et en Amérique du Nord.

Focus sur la presse écrite et Internet

En France, la presse écrite a amplement participé et relayé le débat public sur les problèmes liés à la représentation des populations issues de l’immigration et des minorités au sein des médias audiovisuels. Mais elle a été très peu interpellée et ses propres pratiques ont été rarement critiquées. Elle accuse pourtant un retard significatif. Récemment, le témoignage dans Le Monde du journaliste Mustapha Kessous(3), dénonçant le racisme ordinaire, l’a illustré de façon édifiante.

Au Royaume-Uni, la presse écrite s’est également peu impliquée en faveur de la diversité. Contrairement à l’audiovisuel, elle n’est soumise à aucune régulation concernant la représentation des minorités. Or, force est de constater que cette presse est stratégique : son influence est significative dans la hiérarchisation de l’information et  l’organisation de l’agenda médiatique. Par ailleurs, il est aujourd’hui crucial d’étudier les interactions entre les médias traditionnels et les nouveaux médias, notamment les stratégies de la presse d’information quotidienne face à Internet.

Télévisions : priorité aux fictions

En France, la représentation des populations issues de l’immigration et des minorités dans les fictions a été très peu étudiée. Rares sont les analyses approfondies portant sur les stéréotypes associés aux personnages représentant-s- ces populations et l’impact significatif que cela a sur la construction de notre imaginaire commun. Au-delà des enjeux sociaux et symboliques, les diffuseurs, producteurs et scénaristes européens doivent prendre conscience de l’intérêt commercial mais aussi artistique à représenter la relation interculturelle comme une expérience quotidienne, riche et potentiellement drôle. Le succès de la sitcom canadienne « La Petite Mosquée dans la prairie », qui raconte de façon comique et légère les relations entre la communauté musulmane de la petite ville de Mercy avec les autres habitants, pourrait d’ailleurs en inspirer plus d’un !

Les médias des diversités : un champ à explorer

Les médias des diversités, créés par et/ou pour les populations issues de l’immigration et des minorités, constituent des sources précieuses d’informations, développant d’autres angles et approches sur l’actualité nationale et internationale. En France, on en dénombre prés de 247, encore largement méconnus du grand public, mais aussi du monde de la recherche(4).

Au Royaume-Uni, le premier Sommet des médias ethniques, a été lancé à Londres en septembre 2008 par le quotidien The Guardian. Aux États-Unis, le réseau New America Media (NAM), fondé par Sandy Close en 1986 dans l’Etat de Californie, s’est progressivement étendu à l’ensemble du territoire. Aujourd’hui, il opère comme une agence de presse structurée au niveau fédéral et regroupe plus de 3000 médias ethniques ! Sur le plan économique, les médias grand public, notamment de presse écrite, qui ont noué des collaborations avec ce réseau réussissent à conquérir de nouveaux lecteurs, sans pour autant que ceux-ci délaissent les médias ethniques. A ce titre, NAM constitue une précieuse source d’inspiration pour les médias européens.

Réaliser plus d’études auprès des publics minoritaires

Comparée au Royaume-Uni et aux États-Unis, la France présente une quasi-absence d’études, à l’exception des initiatives lancées par l’agence de marketing SOPI et de la récente recherche Ethnos financée par l’ANR (Agence nationale de la recherche), sur la relation entre « marché publicitaire » et « pouvoir économique des minorités ». Cette question est d’une importance cruciale dans la mesure où les ressources privées et commerciales constituent une grande part des revenus des groupes de presse et de l’audiovisuel. Notons que cette analyse factuelle est limitée en France par l’impossibilité, au regard du principe républicain, d’employer certaines méthodes d’enquêtes, notamment les statistiques ethniques, contrevenant à l’idée d’égalité entre les citoyens.

Recrutement et «plafond de verre»

L’engagement, voire la conviction personnelle, des dirigeants des entreprises médiatiques est indispensable pour impulser un changement de fond, qui passera par une prise de conscience des intérêts commerciaux à promouvoir la diversité devant, mais aussi derrière l’écran. Plusieurs observations ont montré qu’il existait un véritable « plafond de verre » pour les professionnels issus des minorités ainsi qu’un processus d’assignation les amenant à traiter certains thèmes spécifiques (immigration, banlieue…). La question de la nature des postes occupés par ces personnes au sein de la hiérarchie revêt une importance cruciale, qui reste sous évaluée.

La formation des futurs journalistes

La formation, envisagée dans sa dimension initiale et continue, constitue, avec le recrutement, un axe d’action prioritaire. L’homogénéité des profils socioculturels des étudiants en journalisme, et des professionnels en poste, explique en partie la lenteur des changements observés dans les pratiques journalistiques.

L’Institut Panos Paris développe dans ce domaine un projet intitulé « Traverses », en partenariat avec l’Institut Français de Presse. Ce projet vise à connecter le monde de la formation au journalisme à celui des médias des diversités et à favoriser l’échange de compétences entre les journalistes des médias des diversités et des médias grand public. L’objectif est pluriel : décloisonner les regards des futurs journalistes, renouveler les modalités de traitement de l’information, valoriser la compétence interculturelle dans la formation et la pratique professionnelle, et enfin, appuyer le développement de passerelles entre des univers qui se rencontrent encore trop rarement…

Paradoxes et perspectives

Les médias ne font que refléter les failles, les tabous, les « impensés » de la République française. Si la priorité politique donnée à la diversité n’échappe pas à une forme d’instrumentalisation et  peut servir à masquer les défaillances de l’action publique en matière de justice sociale et d’égalité, il n’en reste pas moins qu’elle demeure un enjeu crucial pour notre démocratie. Une meilleure représentation de toutes les diversités, au-delà d’une diversité vitrine, outil de marketing, constitue un défi majeur et une aspiration légitime pour des millions de personnes. Dans le contexte actuel du débat sur l’identité nationale lancé par le gouvernement français, il importe que la société civile s’en empare, combatte les amalgames et les confusions qu’il génère, pour que la France parvienne, enfin, à se voir telle qu’elle est.

(1) Les informations et recommandations mentionnées dans cet article sont développées au sein de l’ouvrage collectif publié par l’Institut Panos Paris, dirigé par Claire Frachon et coordonné par Virginie Sassoon, « Médias et diversité. De la visibilité aux contenus. Un état des lieux en France, au Royaume-Uni, en Allemagne, et aux Etats-Unis» paru en 2008 aux éditions Karthala. Son adaptation en anglais s’intitule « Media and Cultural Diversity in Europe and North America» et a été publiée en novembre 2009.

(2) Cet article concerne les questions liées au traitement médiatique de la diversité culturelle et sociale, à distinguer clairement des enjeux relatifs à la couverture des phénomènes migratoires.

(3) « Moi, Mustapha Kessous, journaliste au “Monde” et victime du racisme », Le Monde, 23/09/09

(4) MediaDiv, premier répertoire des  médias des diversités, publié par l’IPP en 2007 aux éditions l’Harmattan.

Virginie Sassoon est chargée de programme du Pôle Europe à l’Institut Panos Paris.

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