La fin de l’humanitaire sans frontières ?

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Il y a quarante ans, au Biafra, naissait le mouvement des ONG « sans frontières ». Le contexte politique était alors celui de la guerre froide, entre idéologie libérale, occidentale, capitaliste et idéologie communiste, soviétique. C’était aussi l’époque de la décolonisation, tandis que le souvenir de la Seconde guerre mondiale était encore très proche.

On se souvenait par exemple que la Croix-Rouge n’était pas intervenue face au régime nazi. Ou pas assez. La défense des droits de l’homme commençait aussi à être populaire. Les voyages en avion coutaient moins cher. La télévision devenait le média le plus important et avait besoin en permanence d’images. Toutes ces raisons sont à l’origine du mouvement « sans frontières » qui a aussi compris, au-delà des discours idéologiques du moment, que dans le combat entre l’Est et l’Ouest de la Guerre froide, il n’y a ni bonnes ni mauvaises victimes, mais des hommes qui souffrent universellement. Et qui pense aussi, qu’au nom des droits de l’homme, d’un humanisme recomposé par l’après-guerre, la Shoah et la décolonisation, on peut désormais transgresser toutes les frontières pour faire le bien. Géographiques : il n’y aura plus de terre inconnue de la souffrance, la télévision et l’avion rendront accessible la moindre parcelle d’humanité à secourir à l’autre bout du monde. Juridiques : à côté du droit international, on s’attellera à édifier un droit humanitaire, dont Henry Dunant avait posé les premiers fondements.

Politiques : l’humanitaire moderne bousculera les règles de la souveraineté des Etats et imposera un droit universel d’ingérence humanitaire. Religieuses : laïc, il ne sera ni confessionnel ni prosélyte. Ethniques : le sans-frontiérisme s’affranchira de tous les communautarismes. Géopolitiques : il s’agira de réconcilier le Nord et le Sud, l’Est et l’Ouest. Temporelles : le tempo sera celui de l’urgence, comme un signe de modernité et de revanche sur le « temps long » de l’histoire et ses trahisons du XXe siècle. La génération des humanitaires « sans-frontières » a aussi compris tout l’intérêt de la télévision naissante et des médias en général, aptes à saisir l’émotion, à la démultiplier pour mobiliser les opinions publiques. Et elle a également confusément senti qu’elle offrira, dans ces années où la société va basculer vers la consommation et l’individualisme, une nouvelle part d’altruisme et de rêve.

Les frontières reviennent

Aujourd’hui le rêve est beaucoup plus difficile à vivre, car toutes les frontières sont en train de revenir. Les frontières géographiques se ferment. On entre de moins en moins dans un pays clandestinement. Il faut des accréditations. Juridiques : le droit d’ingérence est un mythe. Plus encore, aujourd’hui le droit humanitaire peut entrer en conflit avec l’action humanitaire. Par exemple, la décision d’Omar el Bachir de chasser 13 ONG parce que la Cour pénale internationale veut l’arrêter. Politiques : l’indépendance des ONG vis à vis des Etats est de moins en moins reconnue par les régimes du Sud et même par les populations. En cause : le recours aux bailleurs publics, l’intégration des ONG dans des dispositifs des Nations unies ou des dispositifs civilo-militaires.

Politiques toujours : les ONG sont perçues comme un élément de l’Occident, et avec nos matériels de plus en plus performants, un élément de l’Occident riche. Religieuses : la multitude des ONG confessionnelles, principalement anglo-saxonnes, renforcent la suspicion, principalement dans le monde arabo-musulman. Géopolitique : au lieu de créer du lien, les ONG créent des fractures. Temporelles : même la notion d’urgence, qui était le symbole du mouvement « sans frontières » vient heurter le « temps long » qui est celui des pays où l’humanitaire intervient.

Un discours médiatique dépassé ?

Une autre question concerne aussi l’image que l’humanitaire donne de lui-même. La télévision et le marketing sont deux disciplines que l’action humanitaire ne peut pas éviter pour faire parler d’elle. Mais ce sont des médias essentiellement réducteurs qui fonctionnent sur l’affectif et non sur la réflexion, sur l’urgence et non sur la durée, sur le martèlement et non sur le suivi. Résultat : un « discours » humanitaire s’est créé qui a toutes les apparences de l’humanitaire mais qui n’est pas l’humanitaire. C’est à ce discours qu’ont crû les membres de l’Arche de Zoé. C’est à ce discours que croient beaucoup de donateurs. Mais c’est à ce discours que certains humanitaires finissent aussi par croire. C’est tout le débat sur les limites de la « puissance » de l’humanitaire, comme on l’a vu au moment du Tsunami. Où de nombreuses petites associations allaient reconstruire toutes seules l’Asie tout entière. Mais ça peut être aussi le cas de certains humanitaires qui, forts de ce discours fantasmé, se prennent pour les maîtres du monde. Attention à rester modestes.

2008 aura été une année noire pour l’humanitaire. Selon les rapports d’organismes américains et britanniques, 155 incidents graves ont affecté 260 membres du personnel humanitaire cette année-là, et 122 volontaires ou salariés d’ONG ont été tués pendant ces douze mois : 45 en Somalie, 33 en Afghanistan et 19 au Soudan. Les enlèvements se multiplient également, touchant dans ces mêmes zones des volontaires expatriés des grandes ONG internationales, mais aussi du CICR ou des agences des Nations unies. Le statut de secouriste ne protège plus. L’humanitaire est lui aussi devenu un acteur international que l’on peut menacer, racketter, kidnapper, assassiner. Pour deux raisons, qui se recoupent partiellement : parce qu’il symbolise cette richesse inaccessible venue du Nord ; parce qu’il est, même à son corps défendant, l’incarnation d’une image occidentale négative. Deux représentations qui révulsent aujourd’hui une grande partie du monde des déshérités. Notre association a été particulièrement touchée ces derniers mois, et l’est encore aujourd’hui.

Réinventer l’humanitaire ?

Et si tout cela sonnait le glas d’un certain humanitaire ? Celui dont la volonté a glissé, en quelques décennies et sous la pression de circonstances politiques et économiques, d’un humanisme revendiqué à un humanitarisme banalisé ? Les ONG se voulaient un acteur décisif de la marche du monde et de l’élaboration de sa morale. Elles donnent aujourd’hui le sentiment de s’en tenir à une vulgate où les actions comme les discours se sont automatisés. L’humanitaire n’a certes pas complètement perdu son âme mais il est à un tournant. Tout à sa recherche d’efficacité, il tend vers des logiques d’entreprise qui l’oblige à penser en termes d’équilibres financiers, de pérennisation de la structure, de loi du marché.

Bien loin d’un idéal de non profitabilité. Son discours lui-même, on l’a vu, s’est banalisé. Ses actions sur le terrain s’inscrivent de plus en plus dans le cadre d’un double risque : celui d’une instrumentalisation par les pouvoirs publics, qu’ils soient au Nord ou au Sud, et celui d’une contestation par les populations elles-mêmes. Du coup, l’humanitaire s’inscrit désormais dans des schémas dont, idéalement, il devrait s’extraire. Doit-il se réinventer ? Sans aucun doute. En retrouvant une dimension politique dont on l’a exclu, mais dont il s’est lui-même évacué. En remettant au centre de son discours l’humanité en acte de sa victime. En inscrivant à son ordre du jour un humanitaire modeste et métissé.

Un discours à nouveau politique

S’inscrire dans le champ politique, comme les premiers humanitaires sans frontières avaient pu penser le faire, était sans doute un leurre. La meilleure preuve étant que les Kouchner, Emmanuelli ou Malhuret, acceptant par la suite des fonctions ministérielles, notamment des ministères liés à l’Action humanitaire, furent les premiers à faire le constat qu’en terme d’efficacité mieux valait rejoindre le champ régalien de la politique que de persister dans l’associatif. Cependant, si les ONG ont pu donner ensuite l’impression de dédaigner cette approche politique, notamment pour avoir eu trop souvent le sentiment de servir de faire valoir ou de bouc-émissaires, des Grands lacs africains aux Balkans, force est de constater qu’a pu se mettre en place, centrée sur la légitimité de terrain des ONG, une action politique parallèle débouchant sur de vrais résultats. La Convention sur le droit des enfants, celle sur l’interdiction des mines anti-personnel, la réflexion sur les médicaments essentiels doivent beaucoup au travail de plaidoyer acharné des ONG d’urgence.

Mais l’heure est peut-être venue pour les humanitaires de réinvestir le politique, non pas tant d’une manière institutionnelle, mais en servant d’avant garde à la prise en compte d’idées nouvelles. L’accélération des défis démographiques, les enjeux migratoires, le réchauffement climatique, l’instrumentalisation politique du religieux, la montée en puissance des communautarismes, la décomposition des Etats de droit – pour ne retenir que ces quelques thèmes – sont, par exemple, autant de défis cruciaux pour l’avenir démocratique de la planète sur lesquels la parole humanitaire est légitime car les ONG y sont déjà confrontés, sur le terrain. Elles possèdent ici, en matière de réflexion et de pratique, une bonne longueur d’avance sur les pouvoirs politiques classiques. Elles organisent déjà autour de ces questions des campagnes d’information en direction des opinions publiques et des pouvoirs politiques, tentant d’en montrer à la fois l’actualité, l’urgence et la pertinence. Mais elles restent encore handicapées dans la prise de parole par la très grande parcellisation des champs d’activités associatifs.

Les associations humanitaires agissent souvent en ordre dispersé, et quand elles se regroupent en initiatives collectives, c’est la plupart du temps en oubliant d’associer les ONG spécialisées dans les questions de développement, d’environnement ou des droits de l’homme. Ces regroupements thématiques « inter-associatifs » auraient pourtant un poids beaucoup plus considérable vis à vis des pouvoirs politiques, d’autant plus que l’impact des coordinations officielles associatives de solidarité internationale, comme Coordination Sud reste actuellement très marginal. C’est donc au plan européen ou international que de telles coalitions ont le plus de chance de se mettre en place aujourd’hui, mais avec, pour contrepartie, une dissolution des spécificités françaises dans un univers anglo-saxon plus pragmatique que politique.

Dans cette réappropriation nécessaire du champ politique, les humanitaires sont également desservis par l’image qu’ils livrent d’eux-mêmes. Les ONG donnent souvent l’impression d’avoir abandonné l’activisme et le devoir de dénonciation, parce que ceux-ci entraient ou risquaient d’entrer en contradiction avec la sécurité de leurs missions sur le terrain. La société civile altermondialiste a récupéré la mise. Peu présentes dans les Forums sociaux mondiaux, les associations humanitaires, dont l’expérience planétaire de terrain est pourtant très riche, se sont fait déposséder d’une prise de parole au profit de « mouvements » souvent bien moins expérimentés. La « crise globale » (énergétique, économique, financière, écologique, politique) que traverse actuellement la planète constitue pourtant une nouvelle occasion de repenser la dimension politique de l’humanitaire, comme l’avait été celle de la guerre froide dans les années 1960.

Un humanitaire mondialisé

Mais pour cela, il faut aussi que le monde humanitaire, dans sa recherche d’une légitimité retrouvée, renoue avec le premier de ses principes moraux initiaux. Sa seule force, sa seule légitimité pour s’exprimer dans le champ politique est qu’il le fait au nom de victimes. Or, « il ne suffit pas de faire le bien, il faut encore le bien faire », comme l’exprimait Denis Diderot. Si l’on veut parler clairement au nom de la victime, encore faut-il se mettre en condition de comprendre ce qu’elle a à nous dire. Celle-ci ne se réduit pas à un estomac à nourrir ou à un argument marketing. Elle est une part d’humanité agissante, même si les circonstances qui la font surgir sur le champ humanitaire la réduisent provisoirement à rien. Il est certes du devoir des ONG de la soigner, de la guérir, de l’abriter, de la nourrir, mais avant tout de la restituer dans son destin humain, de ne pas la réduire à sa souffrance. Une attitude souvent difficile à tenir dans l’urgence et sous la pression des bailleurs et des médias, mais impérativement nécessaire si on ne veut pas aboutir à une déshumanisation de l’humanitaire. Le traitement mécanique de la souffrance conduit à coup sûr à une impasse, même s’il satisfait à court termes les statisticiens.

Ce qui reste de l’échange forcément inégal entre « l’humanitaire » et le « bénéficiaire », pour reprendre volontairement ces deux termes sémantiquement piégés, ce n’est pas le poids de la ration alimentaire mais celui du regard et de la parole échangés. Et relayés ensuite au monde. C’est à cette condition, qu’ensuite, les ONG restent et resteront crédibles et légitimes. A trop livrer de sacs de riz sans regard ni parole, l’humanitaire signe sa fin.

Un dernier point encore. Pour son avenir, il lui faut fuir le triomphalisme et l’arrogance, même au stade du sentiment inconscient. L’humanitaire doit renouer avec l’humilité. Les statistiques claironnées de « bénéficiaires sauvés » n’effaceront jamais les longues listes des cohortes de victimes oubliées. Les victoires éphémères d’une mission à l’autre ne feront pas oublier que l’humanitaire ne reste qu’une petite goutte de solidarité dans un océan de détresse. Les importants moyens mis à sa disposition ne feront pas oublié non plus que l’histoire des solidarités sans-frontières est jalonnée de plus d’échecs que de réussites. Humilité donc, et modestie, aussi, ne serait-ce que pour garder les pieds sur terre. L’avenir n’est certainement plus à un « humanitaire de projection », pour reprendre un terme militaire. C’est à dire à un humanitaire « tombé » du haut, venu du Nord, expatrié, entouré de caméras, qui débarque avec ses moyens et sa supériorité pour arracher au néant des populations sinistrées interchangeables d’une crise à l’autre. L’humanitaire de demain devra être fait de modestie. Mais aussi de métissage.

Les « French doctors » de demain devront être Maliens, Nigérians, Somaliens, Bangladais, Péruviens, Cambodgiens… Les sièges sociaux des ONG issues de l’humanitaire français devront s’implanter à Bamako où à Dakka, non pas dans un esprit de succursales, mais de mondialisation. Le mouvement est d’ailleurs déjà en route, avec une mixité des nationalités dans les missions sur le terrain. Mais il lui faut aussi s’incarner dans la culture même d’un humanitaire encore très marqué par des valeurs judéo-chrétiennes et européennes. L’humanitaire a su s’internationaliser, il lui faut aujourd’hui se mondialiser.