Urgence, développement : le débat sans fin

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C’est un thème récurrent du monde des ONG françaises : l’opposition entre acteurs humanitaires de l’urgence et associatifs de l’appui au développement. Dans les années 80, alors que le sans-frontièrisme déployait ses ailes, la guerre de tranchée virait à l’invective, de colloque en colloque, entre « urgentistes » et « développeurs ». Les premiers reprochant aux seconds la faillite des actions de développement (la preuve, c’est que, eux, ONG d’urgence devaient intervenir) tandis que les seconds reprochaient aux premiers de n’être que des cow-boys aux gros sabots réinventant chaque matin la solidarité. Certaines associations, écartelées entre les deux directions, et sommées de choisir leur camp, n’y survécurent pas.

Aujourd’hui, le climat s’est quelque peu éclairci, au prix de quelques contorsions sémantiques : les ONG d’urgence font du « post-crise » et les ONG de développement de la « gestion des risques » (Disaster Risk Management). Mais, pour autant, les deux univers se comprennent-ils, se connaissent-ils mieux ? Des interventions humanitaires récentes, comme le tremblement de terre en Haïti, les crises alimentaires à répétition du Sahel, montrent que le chemin est encore long à parcourir.
Un récent séminaire, organisé par le Groupe Initiatives qui rassemble des acteurs historiques du développement, * a eu le mérite de rouvrir intelligement la question en s’interrogeant sur ses pratiques et ses stratégies d’adaptation face à l’urgence. Une réflexion nourrie d’expériences de terrain à découvrir prochainement dans les publications de Groupe Initiatives.

Première remarque : nous sommes dans un monde de crises perpétuelles que les catastrophes naturelles ou les conséquences du réchauffement climatique viennent encore amplifier. Résultat de ce monde de Sysiphe, les ONG d’urgence sont en Haïti ou dans le Sahel depuis 25 ans sans discontinuer tandis que les associations de dévelopement ont appris à accompagner dans la durée des populations qui ont très bien compris comment utiliser les mécanismes de l’aide d’urgence. Ce qui était une aide nutritionnelle d’urgence au Niger devient un programme alimentaire pluri-annel. Ce qui était pour le paysan mauritanien une simple inondation annuelle devient une crise humanitaire d’urgence.

La crise haïtienne a bien montré que les frontières entre les deux univers de l’aide étaient plus que jamais floues. Cependant, le constat est qu’il reste très difficile pour les uns et les autres de travailler ensemble. Dotés de lourds budgets, les urgentistes ne font pas dans la nuance mais surtout vivent dans une culture de l’immédiateté qui interdit tout recul. Les associations de développement, qui ont souvent la clé des connaissances intimes du terrain, et le lien avec les sociétés civiles locales, ont, de leur côté, du mal à s’intégrer dans des dispositifs de coordination, type Clusters onusiens. Résultat : une formidable déperdition d’énergies que les bénéficiaires paient souvent au prix fort.

Pourtant, dans un certain nombre de secteurs, des complémentarités semblent évidentes, comme dans le domaine de l’accès à l’eau et de l’irrigation ou de la lutte contre la malnutrition et de la sécurité alimentaire, pour ne prendre que ces deux exemples. De même, le nouveau contexte d’approche humanitaire intégrée qui incite les acteurs des ONG d’urgence à s’intéresser aux causes des crises dont ils traitent les conséquences, incite au rapprochement. Ou encore, le renforcement des fonctions de plaidoyer au sein des associations qui encourage la mutualisation des informations, et par conséquent un dialogue plus soutenu entre tous les acteurs.

Pour les pouvoirs publics, eux aussi invités à la réflexion, les deux univers ont tout intérêt à s’entendre en ces temps de crise financière et d’optimisation des budgets. Le temps de la duplication au petit bonheur la chance des projets, celui où chacun faisait un peu de tout partout appartient sans doute au passé. Le temps est au regroupement, à la complémentarité et à l’efficacité.

Certes. Mais reste maintenant à entrer dans la pratique. La journée de réflexion du Groupe Initiatives a bien montré que le fossé qui continue à séparer urgentistes et développeurs n’est pas seulement opérationnel, mais demeure avant tout culturel. En clair : sortis du terrain local où les acteurs peuvent se connaître et travailler ensemble, les deux univers continuent globalement à mal saisir les impératifs et surtout la logique de l’autre partenaire. Plus que des enjeux de temporalité (la théorie du continuum et du contiguum, très en vogue en ce moment dans le monde de l’humanitaire), nous sommes face à des enjeux plus profonds : celui d’un premier secteur humanitaire qui revendique son efficacité dans la projection et l’urgence et d’un second qui affiche sa légitimité dans l’inclusion et la durée.

Illusion d’optique sans doute. Qui faisait en tout cas ouvrir de grands yeux à un observateur anglo-saxon peu familier des joutes humanitaires à la française.

* Apdra pisciculture paysanne, AVSF, Ciedel, Essor, Geres, Gret, GRDR, HSF, Initiative Développement, Iram.
* Journée d’étude « les ONG de développement face à l’urgence : enjeux et stratégies d’adaptation », 9 février 2012. Actes à venir.