Le gouvernement des catastrophes, Karthala 2013

Introduction

Pas une semaine sans qu’une «catastrophe» ne vienne brièvement assombrir les titres des journaux télévisés. Qu’elles soient «naturelles», «technologiques» ou «sanitaires», elles frappent autant par leur caractère brutal et imprévisible, leurs conséquences dévastatrices que par la brièveté de leur traitement médiatique. Bien que longtemps restées à l’écart de l’étude de ces événements qui les mettent dans un inconfort originel(1), les sciences sociales ont récemment investi le champ de leur étude(2).

Sur les terrains «catastrophés », les chercheurs sont cependant confrontés à une difficulté majeure(3) qui les place dans une position d’inconfort comparable à celui rencontré dans l’étude des situations de violence extrême(4). Comment analyser des situations de destruction, de déplacement, de mort, et négocier une place particulière parmi tous les autres acteurs –journalistes, ONG, sauveteurs, experts, politiques –qui «interviennent» à divers titres dans le sillage de ces événements ?Quelle posture adopter vis-à-vis des demandes qui surgissent alors, et notamment de celle que nous appellerons ici la double injonction de la «culture du risque»?

Pour en finir avec la «culture du risque»

Trouvant ses racines dans la théorie culturelle du risque de Mary Douglas et Aaron Wildavsky qui proposaient une typologie des perceptions des risques en fonction de l’appartenance à une «culture» associée à un groupe social (5), la notion de «culture du risque» est devenue l’emblème du courant de la modernité réflexive structuré autour d’Ulrich Beck et d’Anthony Giddens(6),qui la voyait comme «un aspect culturel fondamental de la modernité, par lequel la conscience des risques encourus devient un moyen de coloniser le futur »(7). Rencontrant dans les années 1990 un succès grandissant, elle s’est transformée au gré des recherches, prenant des formes distinctes, par exemple celle de «culture de la prévention» ou celle de «sous-culture du désastre» (disaster subculture )qui engloberait «l’ensemble des connaissances, des règles et des valeurs, des mesures prises à tous les niveaux de l’organisation sociale, qui déterminent dans un espace donné un degré plus ou moins élevé de préparation en raison d’une expérience du désastre»(8).

La traduction de ces concepts par les acteurs impliqués dans la prévention des risques ou les secours en cas de catastrophe – qu’ils agissent dans le cadre de politiques publiques ou pour le compte d’organisations internationales ou non gouvernementales –se résume bien souvent en deux formes d’injonction. La première entérine l’existence d’une culture du risque experte prétendument détenue par l’ensemble des acteurs mandatés pour intervenir, qu’elle suppose formés dans cette perspective. Face à des risques présentés comme «réels» et tangibles, cette culture –qui résume un ensemble de savoirs, de discours et de pratiques –permet d’agir pour sauver des vies, réduire les dégâts et diminuer les bilans dramatiques. Il s’agit donc de diffuser cette culture du risque le plus largement possible auprès de populations qui, sans elle, sont jugées démunies et vulnérables. Au prétexte du risque, l’opération consiste donc à «acculturer», éduquer, sensibiliser, «transformer les mentalités» afin d’inculquer de «bonnes pratiques» proposées par des «experts». La complexité des situations rencontrées sur le terrain trouve pourtant difficilement dans cette perspective un cadre pertinent d’analyse.

La seconde injonction tente de dépasser cette posture. Elle est le plus souvent formulée par des chercheurs, des praticiens et des militants qui, proches des espaces locaux, tentent de faire reconnaître les savoirs et pratiques que les habitants utilisent pour se protéger face aux risques ou en cas de catastrophe. Il s’agit alors dans cette perspective de valoriser les «savoirs traditionnels », les «cultures locales du risque »ou encore les «cultures de la catastrophe»(9) pour les intégrer aux guides de bonnes pratiques. Bien que reconnaissant la pluralité des savoirs et n’en écartant pas apriori certains au profit des plus institués relevant de la seule expertise, ces tentatives de valorisation des manières de faire «locales» ou «traditionnelles» ne parviennent pourtant pas à échapper à une forme de grand partage entre victimes et gestionnaires, entre riverains et techniciens, entre sinistrés et donateurs, ni à un certain romantisme unifiant vis-à-vis des «communautés locales»

C’est contre ces deux injonctions et ce grand partage que se positionne cet ouvrage, préférant proposer une approche alternative et symétrique nourrie par l’empirique. Celle-ci met en lumière, à son tour, une nouvelle tension que les différents textes de cet ouvrage tentent à leur manière de penser. Cette tension est soutenue par deux pôles : les dispositifs de gouvernement de et par la catastrophe en constituent le premier ; l’autre est tendu vers les pratiques ordinaires, les routines qui diluent la catastrophe dans le quotidien. Chacun de ces pôles a la possibilité d’attirer toute l’attention du chercheur, occultant ce faisant l’importance de l’autre. Ce que nous cherchons à faire ici consiste à essayer de penser cette tension, à trouver des postures méthodologiques qui permettent de travailler en équilibre entre ces deux pôles, afin de saisir ensemble la force de ces dispositifs et la place qu’ils laissent pourtant à la critique et aux pratiques ordinaires. Les terrains d’enquête positionnés au point de contact révèlent les formes d’interaction en jeu et mettent en lumière l’influence des dispositifs sur les pratiques, mais aussi, en retour, l’adaptation des dispositifs dans leur mise en œuvre au contact de leurs publics.

Gouverner (par) la catastrophe

Les catastrophes sont des événements aux impacts exceptionnels qui appellent une réponse. À tous les niveaux, du local au transnational, existent aujourd’hui des outils, des dispositifs, des pratiques de «gestion »des catastrophes : secours, assistance, reconstruction ne prennent plus aucun gouvernement par surprise. Les guidelines se multiplient, usant d’une rhétorique de plus en plus homogène, proposant une kyrielle de pratiques qui vont de la construction d’un hôpital d’urgence à la gestion d’un refuge en passant par la taille des maisons à reconstruire. Cette avalanche de dispositifs de gouvernement de la catastrophe a pour conséquence de normer l’exceptionnel et, en le routinisant, de le normaliser. Décompte des cadavres, soin des blessés, déplacement des survivants, alimentation des réfugiés dessinent les contours d’une bio-politique (10) qui semble parfois se satisfaire de la vie nue (11) qu’elle maintient au nom d’un humanitarisme converti en principe de gestion. C’est le gouvernement par la catastrophe qui devient alors visible dans ces situations contemporaines d’urgence (12).

Les catastrophes contribuent également à alimenter une économie de la peur, devenue l’une des modalités de gouvernement de l’époque contemporaine. Depuis le milieu des années 1980, l’introduction du risque et de l’imminence de la catastrophe est un phénomène notable dans de nombreux domaines, qui n’est pas sans conséquences sur les modes de gouvernement, les formes du politique et les conceptions de la «sécurité»(13). Les grandes catastrophes technologiques de la fin des années 1970 et des années 1980 (14) entraînent une rupture avec la promotion de la foi dans le progrès, la technique et la science engendrée par l’esprit des Lumières. Pour le sociologue allemand Ülrich Beck, on serait entré dans la «société du risque», dans la mesure où, même si le danger n’est pas plus important qu’auparavant, le risque serait devenu la mesure de nombreuses actions (15).

Que ce soit par le biais de politiques de prévention, ou par l’introduction du principe de précaution pour affronter le risque en amont des événements, on voit alors émerger des dispositifs qui tentent de maîtriser l’incertitude, de gouverner le futur. La notion de préparation est également centrale, situant quant à elle le gouvernement des catastrophes dans une rationalité différente (16). Dans la perspective de la préparation, la catastrophe aura lieu, même si sa probabilité est difficile voire impossible à évaluer. La préparation suppose donc de construire une alerte dans la société : différentes techniques –scénarios et simulations, Early Warning Systems, stockage de matériel de secours, plans de coordination de réponse, systèmes de communication de crises –permettent de soutenir l’idée que le risque est permanent et qu’il peut advenir n’importe où et n’importe quand : il faut donc être prêt.

Rendre compte de ces dispositifs fait partie de notre projet, dans la mesure où ils éclairent, malgré leur dimension apriori exceptionnelle et cantonnée aux situations d’urgence, certaines caractéristiques des modalités contemporaines de gouvernement. Pour autant, l’ouvrage propose également d’aller au-delà du constat de la puissance de ces dispositifs et de regarder dans les interstices et les failles, ce qu’il reste de pratiques ordinaires et de possibilités de critique dans les moments de catastrophe.

Pratiques et tactiques ordinaires dans la catastrophe

En effet, le second pôle de l’axe de tension qui anime l’ouvrage reste souvent invisible dans les travaux qui éclairent la puissance des dispositifs de gouvernement de et par la catastrophe. Il s’inscrit dans une perspective plus localisée et rend compte de l’ordinaire de ces situations d’exception. Non pas tant pour signaler la généralisation ou la routinisation des dispositifs exceptionnels décrits ci-dessus, que pour rendre compte des critiques dont ils font l’objet (17) et de la façon dont la catastrophe se dilue dans les pratiques de ceux qui la vivent. Habiter, travailler, élever ses enfants, manger, peindre, écrire, photographier, se marier… Le quotidien des «sinistrés »et autres «déplacés »des catastrophes ne peut se résumer à la seule gestion d’un quotidien affecté. Très vite, loin des caméras et peu spectaculaire, la vie reprend, sur les ruines et les traces de la catastrophe. Les pratiques et les tactiques qui se déploient alors ne sont pas uniquement centrées sur le fait de «se remettre »ou de «faire face »à l’événement comme le décrivent trop souvent les recherches préoccupées de «résilience ». Elles conjuguent les savoir-faire ordinaires avec les nouveaux enjeux, les nouveaux acteurs et les nouvelles ressources apportées par la catastrophe. L’enjeu est alors de savoir discerner et rendre compte non plus de ce que la catastrophe détruit, mais bien de ce qu’elle contribue à produire, à faire advenir comme recompositions sociales.

En outre, dès l’instant où ils se déploient et rencontrent le quotidien, les modes de gouvernement de l’exceptionnel –reconstruction de logements, campagnes de vaccination, construction d’ouvrages ou indemnisation des «victimes »– sont susceptibles d’être soumis à l’épreuve de la transformation, du bricolage, du détournement, de la discussion, en bref et pour le dire avec les mots de Boltanski et Thévenot, de la critique (18), ou avec ceux de Rancière, du dissensus (19). En même temps que l’on observe un effacement de la catastrophe dans des enjeux plus ordinaires et parfois préexistants à l’événement, celle-ci reconfigure également le quotidien. Ces deux dynamiques qui se déploient ensemble sur de nombreux terrains «catastrophés »doivent être également pensées ensemble. Il s’agit donc de ne pas se laisser enfermer dans une géographie des questionnements dominée par les frontières de la catastrophe –vulnérabilité, résilience, reconstruction, causes –mais bien d’accepter de regarder des pratiques vernaculaires (20) non ou peu colorées par l’événement.

Au croisement entre dispositifs et pratiques : des dynamiques d’interaction

Parce que la catastrophe constitue un temps singulier où les populations exposées se trouvent en contact étroit avec les pouvoirs publics ou l’aide humanitaire, l’enjeu de l’ouvrage consiste à ouvrir l’enquête de manière à appréhender de manière symétrique l’ethnographie des pratiques vernaculaires et l’analyse des interventions exogènes. Cette ambition pose d’abord des questions de méthode et interroge la posture du chercheur sur le terrain, qui bien souvent est amené à faire des choix en travaillant plutôt auprès d’acteurs institutionnels ou plutôt auprès des habitants. La catastrophe l’invite à circuler sur ces différentes scènes selon plusieurs possibilités.

La première option consiste à conserver l’unité de temps et de lieu de l’ethnographie en profitant de l’opportunité créée par le contexte de catastrophe pour saisir sur le mode de l’ubiquité les multiples interventions, arènes et mobilisations qui se développent simultanément. Ainsi, dans le cas d’un désastre territorialisé, l’enquête peut mettre en parallèle les observations des interventions institutionnelles avec les réactions de leur public, afin de saisir les transformations et négociations auxquelles elles donnent lieu et croiser les entretiens auprès des acteurs politiques, des gestionnaires techniques ou des acteurs humanitaires avec ceux auprès des populations, pour mieux appréhender leurs relations réciproques. Dès lors, ces interactions révèlent les dynamiques qui traversent et transforment les scènes explorées, et donnent à saisir la catastrophe comme un objet continuellement remis en scène et renégocié. Les configurations nouvelles qui émergent contribuent notamment à déplacer les frontières de départ entre «gestionnaires » et «habitants».

La seconde option consiste à privilégier un déplacement dans l’espace afin de relier le lieu de la catastrophe aux différentes organisations et acteurs impliqués dans sa gestion. En suivant ainsi des humanitaires, des diplomates chargés de coopération, des scientifiques ou des acteurs, politiques ou économiques, nationaux, des objets échangés ou des virus traqués, l’enquête consiste à reconstituer le réseau que la catastrophe active. En suivant la vie sociale du don à l’échelle internationale ou les multiples formes de traduction d’une alerte scientifique, on peut saisir les dynamiques d’indigénisation des dispositifs ou, au contraire, de normalisation et d’encadrement des pratiques, ainsi que l’ensemble des enjeux dont ils sont porteurs.

Enfin, la troisième option consiste à privilégier la profondeur diachronique et le déplacement non plus spatial mais temporel pour suivre les reconfigurations sociales induites par une menace ou une catastrophe, en s’intéressant aux allers-retours entre réponses institutionnelles et mobilisations locales. Cette perspective permet moins de saisir «la» réaction à la catastrophe que les logiques emboîtées de positionnements qui se répondent les uns aux autres, une dimension processuelle que la perspective historique met particulièrement en lumière. Dès lors, le point de départ de l’enquête ne se situe pas forcément dans le moment de la catastrophe ; le regard peut remonter à la genèse d’une décision technique, d’aménagement du territoire, par exemple, ou d’installation d’une industrie. Ce sont alors les controverses techniques, scientifiques et administratives qui renseignent sur la genèse de la catastrophe, permettant de décrocher du présent de l’événement pour l’équiper de sa densité contextuelle.

Ces trois types d’approche, combinés ici, permettent de multiplier les prismes d’observation, sur des terrains apriori très différents, mais qui présentent aussi de nombreuses dimensions autorisant la comparaison.

Ainsi, les travaux portant sur le tsunami de 2004 au Sri Lanka et les suites des inondations du Rhône de 2003 en France, aussi spécifiques que peuvent être ces deux terrains, problématisent les référentiels dominants de la «participation » ou de la «concertation »des habitants dans la réponse à la catastrophe, à partir de l’observation fine des réactions locales face à l’aide humanitaire ou à l’intervention de la puissance publique. En suivant, comme fil d’Ariane de l’enquête, la structuration d’une intervention humanitaire, Mara Benadusi rend compte de son assise sur les principes d’une «participation communautaire »et d’un ancrage dans les pratiques d’une «communauté », alors que cette dernière, façonnée par un imaginaire occidental, reste un mirage sur le terrain. Les acteurs locaux s’accommodent alors des attentes du donateur et font en sorte d’apparaître comme des bénéficiaires légitimes pour tirer quelque profit de l’aide internationale. De même, pour Julien Langumier qui confronte un dispositif institutionnel de concertation et des dynamiques de mobilisations locales, la «culture du risque »apparaît comme le registre légitime d’expression des populations pour dialoguer avec les responsables institutionnels. En marge des réunions de concertation soigneusement préparées, les mobilisations des riverains ne répondent pourtant pas à l’appel de la «culture du risque »–trop restreint –mais s’inscrivent dans une mise en question des choix d’aménagement en repolitisant la géographie de l’inondation. L’exportation de la «communauté »ou l’imposition du registre de la «culture du risque »apparaissent comme des modèles proposant une mise en scène du local et des habitants pour et par les intervenants extérieurs. Ces deux enquêtes montrent en retour le positionnement stratégique des acteurs locaux jouant avec leurs images de néo-habitants, néo-sinistrés, néo-victimes, réfléchies et déformées par les dispositifs d’intervention.

La mémoire d’une catastrophe cristallise également des tensions fortes entre des dynamiques institutionnelles qui cherchent à offrir une reconnaissance publique, voire politique, de cette mémoire et des pratiques locales de commémoration qui relèvent souvent de la sphère privée, voire intime. L’enquête de Laura Centemeri sur les suites de la pollution à la dioxine de Seveso montre qu’en réaction au discours du risque de l’expertise et aux tentatives de politisation du drame, les habitants aspirent à la normalité et refusent d’exprimer publiquement leurs troubles sur le mode de la dénonciation ou de la constitution d’une cause politique. En dépit des instrumentalisations extérieures du drame, la réponse locale s’inscrit dans l’affirmation de la collectivité et d’une «culture locale »à préserver qui n’intègre pas le drame de Seveso de manière centrale. Celui-ci est relégué comme une «mémoire discrète », qui se distingue du «parcours de mémoire »imaginé par des militants locaux et qui rappelle le devoir de mémoire attendu par les psychologues dans les processus de traitement des syndromes post-traumatiques. Attentive à la mémoire des inondations de Santa Fe en Argentine et à ses inscriptions spatiales, Susann Ullberg montre quant à elle comment une reconnaissance institutionnelle circonscrite du problème ainsi que des mobilisations locales ponctuelles cohabitent avec l’invisibilité des quartiers périphériques « toujours inondés »dont la mémoire des crues n’est portée que par les pratiques des habitants eux-mêmes. Dès lors, ces deux enquêtes questionnent les processus mémoriels collectifs qui ne cessent de recomposer et de requalifier une expérience passée selon les enjeux du présent, dans des dynamiques de sélection qui conjuguent surinterprétation et oubli.

Le travail historique de Marc Elie tout comme le voyage ethnographique de Frédéric Keck peuvent enfin être rapprochés pour réfléchir à l’anticipation des catastrophes, aux contextes de préparation et de prévention face à des désastres annoncés. Partant du risque de pandémie de la grippe aviaire vu depuis Hong Kong ou des coulées de boues glaciaires attendues sur les contreforts d’Alma Ata, ces deux textes abordent la catastrophe comme un scénario auquel il s’agit de répondre. Dans le contexte de la République socialiste soviétique du Kazakhstan des années 1960, l’édification monumentale d’un barrage à partir de l’effondrement à l’explosif de pans entiers de montagne s’inscrit dans le discours politique positiviste du régime soviétique fondant sa puissance sur les victoires de la science et de la technique sur la Nature. Face à la grippe aviaire et à une possible pandémie mondiale dans les années 2000, la réponse conjugue la surveillance des virus et des volatiles et la préparation des humains par la mise en œuvre d’une politique de biosécurité qui tente de revisiter les relations entre l’homme et l’animal. Dans les deux cas, les enquêtes montrent comment les dispositions inédites de prévention et de préparation déplacent la scène de la catastrophe vers celle des effets induits par les mesures adoptées ou les projets déployés. Ainsi, Marc Elie montre comment les opérations de prévention peuvent conduire à des catastrophes du fait de l’ouverture de l’aménagement de milieux de montagne après la réalisation du barrage. Frédéric Keck souligne l’émergence d’un espace virtuel défini par la catastrophe dans lequel les pratiques des acteurs ont pourtant des effets bien réels, et parfois catastrophiques, comme l’abattage massif de volailles. Dans des contextes aussi différents, la mise en place d’une politique globale de biosécurité autant que la réalisation d’un projet d’aménagement hors du commun ne se façonnent par hors des interactions avec les populations : résistances des bouddhistes et taoïstes à Hong Kong, mise à l’écart des experts locaux critiques et déplacement des habitants à Alma Ata.

L’irréductible réflexivité

Sur des terrains particulièrement chargés de considérations morales et d’attentes opérationnelles, l’«engagement »du chercheur (21) correspond dans cet ouvrage à une posture apriori «dégagée »de l’obligation immédiate à transformer nos recherches en guides pratiques pour décideurs cherchant à capter dans nos travaux la parole du local (22). Notre approche est résolument non normative et cet ouvrage ne se conclura donc pas par un ensemble de recommandations, si bien intentionnées soient-elles à l’égard des «populations »ou des habitants que nous côtoyons sur nos terrains. Par contre, les articles rassemblés ici cherchent à expliciter les postures de recherche adoptées qui reflètent souvent les difficultés rencontrées, parmi lesquelles les modalités d’enquête sur ces lieux touchés par le désastre ou la menace. La boussole commune des chercheurs est donc orientée par deux objectifs : se préserver de l’injonction à apporter des réponses à l’urgence ou à agir face au risque, d’une part, et construire un terrain symétrique entre l’intervention institutionnelle ou humanitaire et les pratiques des populations, d’autre part.

Quelles que soient les différences dans les stratégies d’enquête, la réflexivité s’impose à tous. Laura Centemeri relativise ainsi ses premières attentes sur la constitution d’une cause de santé environnementale suite au drame de Seveso, pour s’intéresser au contraire au silence qui entoure les troubles des habitants. Afin de gagner la confiance de ses enquêtés, elle recourt à des formes d’engagement et de participation locale qui contribuent à déplacer sa question de recherche et font apparaître non plus tant le «scandale »de la non-mobilisation que les raisons et les épaisseurs de ce silence.

En tentant l’ubiquité auprès d’un grand nombre d’acteurs qui parfois s’affrontent sur le terrain de la catastrophe, Susann Ullbergest quant à elle confrontée à la complexité du maintien de ces relations multiples et antagonistes et aux reproches – parfois silencieux – de ses interlocuteurs.

Mara Benadusi choisit pour sa part d’enquêter auprès des praticiens de la gestion de la catastrophe plutôt que de ses bénéficiaires. Cette entrée lui impose une vigilance accrue et un positionnement constant face aux demandes répétées des experts qui attendent de son travail un apaisement des multiples conflits que l’intervention suscite.

Julien Langumier propose de transformer sa posture d’acteur au cœur d’une politique publique de prévention en poste d’observation des dispositifs de concertation. C’est alors dans la restitution et l’écriture que la réflexivité s’impose, afin de redonner, grâce à la mise en regard d’autres enquêtes ethnographiques plus classiques, de la symétrie à la situation observée.

C’est encore le silence de certaines sources au sujet des réactions des populations aux projets techno-scientifiques ambitieux du pouvoir soviétique qui invite l’historien Marc Elie à une double analyse tant de ce que disent les archives que de ce qu’elles ne disent pas.

Enfin, pour conduire le projet presque impossible d’une ethnographie «mondiale» de la grippe aviaire, Frédéric Keck doit trouver un dispositif d’enquête approprié et propose à la fois un voyage planétaire à travers des politiques de biosécurité et une plongée dans le microscope des biologistes, là où se jouent les recombinaisons virales et les franchissements de barrières d’espèces entre homme et animal. C’est notamment à travers cette réflexivité imposée à la fois par les objets appréhendés, par les enquêtes menées et par l’écriture commune, que l’ouvrage trouve un terrain de discussion et cherche à expliciter les liens entre les modalités d’enquête, les objets façonnés et les analyses produites. Les matériaux que nous constituons ainsi renvoient à une densité sociologique, historique et anthropologique qui dépasse le seul registre de l’événement et de l’exceptionnel pour s’ancrer dans une compréhension d’un quotidien ordinaire complexe.

Au-delà des grands partages

Dès lors que ces postures sont encouragées, elles permettent d’entrevoir la possibilité de dépasser les grandes distinctions qui animent habituellement la littérature sur ces objets. Ainsi, les clivages génériques entre risque et catastrophe, péril naturel ou industriel, Nord et Sud, experts et profanes, local et global semblent bien peu opérants sur des terrains qui montrent au contraire l’emboîtement, les rencontres et les articulations entre ces notions.

Les processus de catégorisation et de qualification des risques et des catastrophes deviennent dès lors des objets à part entière. Les acteurs recourent à ces qualifications au regard d’enjeux qui dépassent souvent le contexte du désastre ou du danger. La question est alors de comprendre «ce qui fait catastrophe »pour chacun des acteurs engagés. Quel «risque »fait sens, et en fonction de quelle situation ? Pour dépasser l’idée que ce qui est en jeu est une mauvaise «perception du risque », on ne peut que tisser lentement et en détail le tissu dense des situations dans lesquelles les acteurs sont pris. Ce n’est qu’à ce prix que l’on peut saisir tout ce que les catastrophes sont susceptibles de «révéler»(23).

On voit également émerger les lignes de fracture qui traversent et structurent le monde des «experts »ainsi que les dynamiques de circulation des savoirs «scientifiques »en dehors des seuls mondes qui les produisent. Les enquêtes qui s’intéressent de près aux techniciens, scientifiques ou responsables institutionnels font ainsi vaciller l’image d’unité ou d’homogénéité de ces mondes sociaux. Les affrontements s’organisent bien souvent dans des contextes où de multiples intérêts sont en jeu, à l’origine de véritables controverses sur l’état des savoirs. À l’inverse, les recherches plus attentives aux populations exposées à des risques ou des catastrophes traduisent le développement de rationalités articulant les enjeux liés à l’ «habiter »et des formes d’apprivoisement de la peur qui mobilisent des connaissances issues tant de l’expérience pratique que des discours experts, bien au-delà des seuls savoirs «profanes ». Sur les scènes du risque ou le théâtre de la catastrophe, les acteurs interviennent dans des configurations sociales et des relations de pouvoir sur la base d’identifications –souvent multiples –autour des figures de victimes, d’experts, de médiateurs, de donateurs. Pour saisir les régimes d’engagement qui œuvrent alors, la perspective symétrique ou l’articulation des différentes échelles depuis celles des organisations internationales jusqu’aux scènes d’interaction les plus localisées s’avèrent riches d’enseignement.

Enfin, cette perspective permet également d’extraire les situations de risque ou de catastrophe du seul registre de l’exception, et de montrer comment les dynamiques sociales qui agissent sur ces terrains se recomposent sans jamais se trouver suspendues. Dès lors, la prise en compte de la temporalité apparaît essentielle, qu’il s’agisse de remonter le temps avant l’événement dans une perspective globale ou au contraire de laisser passer le temps pour remettre en perspective ce qui est arrivé. Retracer cette continuité invite à élargir la focale d’analyse au-delà du risque et de la catastrophe pour embrasser les transformations d’un territoire, une histoire politique, des luttes sociales.

En articulant les modes de qualification et les régimes d’engagement, il s’agit de réintroduire la question du pouvoir au cœur des recherches sur les risques et les catastrophes, et de comprendre comment agit la « gouvernementalité par l’inquiétude»(24) qui caractérise l’époque actuelle, tout en étant également attentif aux espaces de tensions et de confrontations que ces dispositifs engendrent (25). Il s’agit alors de mettre en lumière les formes de critique (26) qui émergent face à ces modes de gouvernement ou encore, pour le dire avec les mots de Michel de Certeau (27), d’être attentif à tous les bricolages, à toutes les ruses et aux manières de faire accompagnant la mise en œuvre du gouvernement des risques.

Dépolitisation–Repolitisation

Soulignons enfin que cet ouvrage n’analyse pas de manière instrumentale les dispositifs d’intervention comme on pourrait le faire en en reconstituant l’archéologie ou la généalogie pour mieux appréhender l’idéologie sous-jacente ou la politique défendue. Les auteurs mobilisent un certain nombre de références précieuses sur le «paradigme communautaire »dans les projets de développement, sur la «culture du risque » emblématique des politiques de prévention, sur les normes de «biosécurité »pour la préparation aux pandémies virales, sur «l’évaluation du risque »dans le cas de contamination de l’environnement, ou sur la toute-puissance socio-technique dans les politiques d’aménagement du territoire. Mais l’ouvrage propose directement pour chacun des cas une mise en situation de ces dispositifs pour mieux appréhender les dynamiques d’interaction avec les populations. Au final, ce choix ouvre le questionnement sur la dépolitisation ou la repolitisation des terrains marqués par une menace collective à partir d’une observation ethnographique qui n’a pas d’a priori sur les ressources politiques mises en jeu, pas d’a priori sur la dépolitisation possible des dispositifs d’intervention, la mobilisation politique probable des populations en retour.

L’intervention humanitaire qui se veut ancrée dans les pratiques d’une communauté dans l’après-tsunami au Sri Lanka, tout comme le discours de la culture du risque vantée par la prévention des inondations en France, peuvent apparaître comme des dispositifs visant à la dépolitisation à travers un idéal participatif qui réglerait les conflits. Mais, pour ne pas affronter en amont les enjeux politiques de la fabrique de la décision et de la nature des projets attendus, ces interventions se retrouvent malgré tout rattrapées par ces questions lors de leur mise en œuvre sur le terrain. Les acteurs locaux ne se mobilisent pas frontalement contre ces dispositifs : certains parviennent habilement à en tirer profit au risque de dénaturer les intentions de leurs instigateurs, d’autres se maintiennent à distance, signifiant aussi par leur absence une limite importante du dispositif.

Les normes de «biosécurité» et l’évaluation du risque peuvent également paraître légitimées par l’expertise technicoscientifique qui écarterait tout choix possible devant les prescriptions les plus efficaces face au danger ou les zonages objectifs de la contamination. En pratique, la mise à jour de la pluralité de l’expertise révèle les choix, les arbitrages et les rapports de force qui conduisent à ces dispositifs. Face à la mise en œuvre de ces nouvelles prescriptions et interdits, les populations recourent à d’autres formes de savoir ou d’expérience pour discuter et ruser avec ces dispositifs experts. L’ethnographie des mobilisations collectives rend alors compte des clivages qui les traversent, des rapports de force qui les structurent, des configurations sociales antérieures qui renforcent les revendications de certains groupes aux dépens d’autres. Ainsi, l’aide humanitaire destinée aux plus démunis du Sri Lanka de l’après-tsunami conduit à des projets qui profitent à des propriétaires fonciers proches du pouvoir en place. Les mesures de préparation face à la grippe aviaire à Hong Kong suscitent des réactions ponctuelles et sectorisées des éleveurs de volaille, des commerçants des marchés, des religieux, sans pour autant structurer une contestation politique d’ampleur qui donnerait lieu à une montée en généralité. Les mobilisations associatives des riverains du Rhône en France réclamant une plus grande équité face aux aménagements du fleuve restent inscrites dans des clivages sociologiques profonds entre agriculteurs et péri-urbains, anciens et nouveaux habitants. À Seveso, les entreprises de politisation du drame sont menées par des acteurs extérieurs qui en proposent une interprétation, voire une instrumentalisation en décalage avec l’expérience des habitants. Pas plus le discours expert et technique de l’évaluation du risque de la contamination à la dioxine, que la lecture partisane du drame comme un crime capitaliste ou que l’épreuve de l’accident défendue par les conservateurs catholiques ne semblent remporter l’adhésion des habitants qui contiennent cette expérience dans une « mémoire discrète ».

Dès lors, l’ouvrage ne dessine pas le schéma de dispositifs institutionnels conduisant, d’un côté, à une dépolitisation et, de l’autre, à des mobilisations des populations comme signe d’une tentative de repolitisation de la gestion de ces menaces collectives. Il s’intéresse en revanche aux multiples niveaux intermédiaires qui permettent de passer de l’un à l’autre : réactions privées, pratiques individuelles, mobilisation locale, instrumentalisation extérieure à des fins politiques, dispositifs experts. Les dynamiques de politisation/repolitisation traversent en réalité chaque échelle dès lors que l’on s’intéresse plus en détail aux choix et aux décisions qui en émanent et qui déterminent in fine la construction des dispositifs d’intervention ou la structuration des mobilisations locales.

On ne peut donc pas réduire les dispositifs de gestion des catastrophes (prévention, assistance, reconstruction) à de purs objets techniques ou à de simples mesures gestionnaires ou sanitaires, qui seraient par conséquent «a-politiques ». D’une part, parce que les idées et les valeurs qui animent ces dispositifs relèvent bien de fondements politiques. L’encadrement des conduites par la gestion des déplacements ou des comportements face au danger, la désignation des victimes méritant ou non l’assistance, la qualification même d’une situation en «catastrophe », sont autant de situations sans aucun doute politiques. D’autre part, parce que l’analyse fine de ces situations montre que leur politisation opère en permanence et par le biais de nombreux et différents acteurs, aucun ne pouvant prétendre à la détention d’une légitimité déjà établie par rapport à la tragédie collective, que ce soit les élites locales qui instrumentalisent la catastrophe ou les sinistrés qui se mobilisent.

 Organisation de l’ouvrage : une lecture thématique invitant à la comparaison

La diversité des terrains, le contraste des contextes, la différence des risques, menaces ou catastrophes en jeu ne nous ont pas détournés de l’ambition d’une réflexion collective. Bien au contraire, et c’est sans doute un des résultats que nous souhaitons défendre à travers cet ouvrage, à savoir le grand intérêt heuristique à affronter l’exercice de la comparaison sur ce type d’objet. Pour y répondre, la fabrique de cet ouvrage collectif repose bien sûr sur les contributions propres à chacun des auteurs mais résulte également d’un travail de re-problématisation de chaque terrain à l’aide d’un canevas commun. Cette méthode, qui demande un investissement redoublé des auteurs pour revisiter leur corpus empirique de manière à contribuer à une discussion collective, a préparé une structuration thématique de l’ouvrage mais invite également à une lecture comparée. C’est pourquoi chaque partie rassemble deux textes autour d’un thème abordé par chacun des auteurs, mais qui peut également être questionné par la lecture croisée des deux contributions.

L’anticipation et la préparation à des catastrophes majeures constitue le premier temps autour des travaux de Marc Elie sur l’édification d’une protection monumentale, dans les années 1960, contre les coulées glaciaires qui menacent Alma-Ata, et de Frédéric Keck sur la mise en œuvre dans les années récentes d’une politique de surveillance et de biosécurité dans l’attente d’une pandémie grippale mondiale. Ces deux terrains sont tous deux marqués par de fortes incertitudes sur la matérialisation d’une menace pourtant affrontée comme quasi certaine. Ils font tous les deux face au développement de controverses technicoscientifiques concernant la pertinence des mesures d’anticipation et de préparation mises en œuvre. Sur ce terrain, l’horizon de la catastrophe s’éloigne quelque peu pour ouvrir un temps et un espace dédiés à la protection et à la préparation. En regard d’une tragédie collective possible, quels débats et discussions s’engagent sur les mesures à prendre, tout à la fois démesurées par rapport à l’ordinaire et au quotidien, et en même temps ne garantissant jamais l’évitement du pire?

La « communauté locale » telle qu’elle est associée dans les interventions humanitaires ou mobilisée dans les dispositifs de concertation des politiques publiques de prévention scande le second temps de l’ouvrage. Deux démarches ethnographiques conduites par Mara Benadusi au Sri Lanka après le tsunami de 2004 et par Julien Langumier sur la prévention des inondations du Rhône en France après la crue de 2003 sont rapprochées pour analyser comment les populations locales sont assignées à une participation pré-définie au niveau international ou à une concertation mise en scène par les acteurs institutionnels. Dans de tels contextes, les enquêtes de terrain apportent un éclairage précieux sur le positionnement stratégique des acteurs locaux qui composent avec les images d’eux-mêmes qui leur sont renvoyées de l’extérieur. L’approche ethnographique questionne alors de manière précise le statut de victime ou de sinistré qui ne résulte pas seulement de l’expérience personnelle du drame, mais qui est également sur-déterminé par les interventions extérieures. Comment dès lors redéfinir le terrain ethnographique lui-même dans ce jeu de miroirs déformants entre les gestionnaires qui prétendent intervenir pour et à travers les populations et les habitants qui adaptent leurs pratiques et leurs discours à ces attentes gestionnaires?

La mémoire des catastrophes met enfin en jeu une perpétuelle reconstruction du passé depuis les enjeux du présent, tant sur le plan privé, voire intime, chez les habitants que dans la reconnaissance publique et institutionnelle. Le troisième temps de l’ouvrage rassemble les textes de Susann Ullberg, qui appréhende la construction mémorielle des inondations de Santa Fe en Argentine à partir de l’analyse de l’inscription spatiale des catastrophes passées, et de Laura Centemeri qui s’appuie sur une profondeur diachronique pour expliquer la mémoire discrète des habitants de Seveso sur la contamination à la dioxine de leur territoire. L’analyse de la mémoire de la catastrophe comme une ressource politique, identitaire, de légitimation, ouvre un questionnement sur les usages sociaux qui en sont faits. Si l’on renonce à l’idée d’une mémoire au singulier, on peut voir comment cohabitent et interagissent les dynamiques mémorielles que l’on retrouve tant au niveau individuel que collectif, inscrites localement ou instrumentalisées à l’extérieur. C’est à ce parcours comparatif que l’ouvrage invite, en cherchant à conduire le lecteur dans les multiples dimensions du gouvernement des catastrophes et dans les critiques aux formes de gouvernement par les catastrophes qui s’adressent aux populations sous les mots d’ordre : anticiper, se préparer, participer, se concerter, commémorer et se souvenir.

Le gouvernement des catastrophes

Table des matières

Préface

Introduction

Sandrine Revet et Julien Langumier

PREMIÈRE PARTIE

Anticipation, préparation et controverses

1. Gouverner par les aléas.

Maîtrise des coulées de boue et mise en valeur touristique des montagnes à Alma-Ata (Kazakhstan), 1966-1977

Marc Elie

2. Surveiller les animaux, préparer les humains. Une ethnographie de la grippe aviaire

Frédéric Keck

DEUXIÈME PARTIE

La « communauté locale » prise entre participation et concertation

3. Cultiver des communautés après une catastrophe.

Déferlement de générosité sur les côtes du Sri Lanka

Mara Benadusi

4. Concerter, négocier, mobiliser. Retour critique sur la « culture du risque »à partir du Plan Rhône en France

Julien Langumier

TROISIÈME PARTIE

Enjeux de mémoire

5. Ethnographier les mémoires de catastrophes. Terrain translocal à Santa Fe (Argentine)

Susann Ullberg

6. Enquêter la « mémoire discrète » du désastre de Seveso

Laura Centemeri

Post-face

Penser (par) les catastrophes

Nicolas Dodier



(1) A. Bensa Alban, E. Fassin, «Les sciences sociales face à l’événement », Terrain 38, mars 2002, pp. 5-20.

(2) Pour des synthèses récentes, on pourra se reporter à S. Revet, J. Langumier, «Une ethnographie des catastrophes est-elle possible ?Coulées de boue et inondations au Venezuela et en France », Cahiers d’anthropologie sociale 7, 2011, pp. 77-90 ;S. Revet, «Penser et affronter les désastres :un panorama des recherches en sciences sociales et des politiques internationales », Critique internationale 52/3, 2011, pp. 157-173.

(3) V. Girard, J. Langumier, «Risques et catastrophe. De l’enquête de terrain à la construction de l’objet », Genèses 63, 2006, pp. 128-142.

(4) S. Lefranc, «La “juste distance” face à la violence », Revue internationale des sciences sociales 174, 4/2002, pp. 505-513

(5) M. Douglas, A. Wildavsky, Risk and Culture: An Essay on the Selection of Technical and Environmental Dangers, Berkeley, University of California Press, 1982.

(6) U. Beck, La société du risque : sur la voie d’une autre modernité, Paris, Flammarion, 2001(1e ed : 1986) ; A. Giddens, Les conséquences de la modernité, Paris, l’Harmattan, 1994 (Coll. Théorie sociale contemporaine).

(7) Cité par P. Peretti-Watel, «La culture du risque, ses marqueurs sociaux et ses paradoxes. Une exploration empirique», Revue économique 56 (2), 2005, p.372.

(8) E. Lepointe, «Le sociologue et les désastres », Cahiers internationaux de sociologie XC, 1991, p. 166.

(9) G. Bankoff, «Cultures of Disaster, Cultures of Coping: Hazard as a Frequent Life Experience in the Philippines, 1600-2000 », pp. 265-284 in Christof Mauch, Christian Pfister (eds), Natural Disasters, Cultural Responses: Case Studies Toward a Global Environmental History, Lanham, Lexington Books,2009.

(10) M. Foucault, Histoire de la sexualité, Vol.1. La volonté de savoir, Paris, Gallimard, 1976.

(11) G. Agamben, Homo sacer : le pouvoir souverain et la vie nue, Paris, Seuil,1997.

(12) M. Agier, Gérer les indésirables. Des camps de réfugiés au gouvernement humanitaire, Paris, Flammarion, 2008 ; Fassin, M. Pandolfi (eds), Contemporary States of Emergency: The Politics of Military and Humanitarian Interventions, NewYork, ZoneBooks, 2010.

(13) Sur l’attention générale portée à cette question en anthropologie et en sociologie, voir, parmi d’autres, M. Abélès, Politique de la survie, Paris, Flammarion, 2006 ; A. Appaduraï, Géographie de la colère. La violence à l’âge de la globalisation, Paris, Payot, 2007 ; Z. Bauman, Liquid Fear, Cambridge, Polity Press, 2006 ; D. Bigo, «La mondialisation de l’ (in)sécurité », Cultures et conflits 58, été 2005, pp. 53-101 ; F. Furedi, Politics of Fear, Londres, Continuum, 2005 ; F. Neyrat, Biopolitique des catastrophes, Paris, Musica Falsa Editions, 2008.

(14) Notamment la catastrophe chimique de Seveso en Italie (1976) sur laquelle revient Laura Centemeri dans cet ouvrage, l’accident de la centrale nucléaire de Three Mile Island aux Etats-Unis (1979) et l’explosion d’un réacteur de la centrale nucléaire de Tchernobyl, en Ukraine (1986).

(15) U. Beck, La société du risque …, op.cit.

(16) A. Lakoff, «Preparing for the next emergency », Public Culture 19(2), 2007, pp. 247-271.

(17) L. Boltanski, L. Thévenot, De la justification. Les économies de la grandeur, Paris, Gallimard, 1991.

(18) Ibid.

(19) J. Rancière, La mésentente, Paris, Galilée, 1995.

(20) Le choix de ce terme renvoie à la discussion engagée par Romain Bertrand à propos de l’idée d’ «appropriation »dans «Politiques du moment colonial. Historicités indigènes et rapports vernaculaires au politique en “situation coloniale”», Questions de recherche 26, oct. 2008, http://www.cerisciences-po.org/publica/question/qdr26.pdf

(21) M. Agier, «Ni trop près ni trop loin –De l’implication ethnographique à l’engagement intellectuel», Gradhiva. Revue d’histoire et d’archives de l’anthropologie 21, 1997, pp. 69-76 ; D. Fassin, «L’anthropologie, entre engagement et distanciation. Essai de sociologie des recherches en sciences sociales sur le sida en Afrique », pp. 41-66 in C. Becker, J.-P. Dozon, C. Obbo, M. Touré (dir.), Vivre et penser le sida en Afrique, Paris, Karthala, 1999.

(22) George Marcus évoque la nécessité de repenser le concept de désintéressement à l’aune des nouvelles caractéristiques des terrains dominés par des formes d’intervention (humanitaire notamment) que sont devenus de nombreux terrains anthropologiques (G. Marcus, «Experts, Reporters, Witnesses : The Making of Anthropologists in States of Emergency », in D. Fassin, M. Pandolfi (eds), Contemporary States of Emergency…, op.cit., pp.357-377.

(23) 23. A. Oliver-Smith, The Martyred City: Death and Rebirth in the Andes, Albuquerque, University of New Mexico Press, 1986.

(24) D. Bigo, «Sécurité et immigration : vers une gouvernementalité par l’inquiétude ? », Cultures et conflits 31-32, printemps-été 1998.

(25)  J.-F. Bayart, Le gouvernement du monde. Une critique politique de la globalisation, Paris, Fayard, 2004.

(26) L. Boltanski, L.Thévenot, De la justification…, op.cit.

(27) M. de Certeau, L’invention du quotidien, 1. Arts de faire, 2. Habiter, cuisiner, Paris, Gallimard, 1990 (Folio essais).

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Sandrine Revet est anthropologue, chargée de recherche à la Fondation nationale des sciences politiques (Centre d’études et de recherches internationales, CERI). Après avoir consacré ses recherches à la catastrophe provoquée par des coulées de boue sur le littoral vénézuélien et publié Anthropologie d’une catastrophe (Presses de la Sorbonne nouvelle, 2007), elle a étendu ses travaux au monde international de gouvernement des catastrophes et mène actuellement une enquête multi-située sur les agences internationales, les outils et les grammaires qui soutiennent ce monde. Membre du comité de rédaction de Critique internationale, elle a cofondé et préside l’Association pour la recherche sur les catastrophes en anthropologie (ARCRA) : http://www.arcra.fr/spip.php?article58. ----------------------------------------------------------- Julien Langumier est docteur en ethnologie et ingénieur des Travaux publics de l’Etat, chercheur associé au laboratoire de recherche interdisciplinaire Ville, espace et société et à l’UMR CNRS Environnement ville société. Après des études d’ingénieur dans le champ de l’aménagement du territoire, il a entrepris une thèse de doctorat en ethnologie sur l’expérience vécue et les conséquences socio-politiques d’une catastrophe à partir de l’ethnographie de Cuxac d’Aude, village du Narbonnais touché par des inondations dramatiques en 1999. Soutenue en 2006, la thèse a été publiée aux Éditions de l’ENS en 2008 : Survivre à l’inondation. Pour une ethnologie de la catastrophe. Depuis, il poursuit ses activités de recherche sur l’action publique de prévention des risques et ses interfaces avec les populations, depuis une position originale de chargé de mission sur le fleuve Rhône. Il est co-fondateur de l’Association pour la recherche sur les catastrophes et les risques en anthropologie (www.arcra.fr).

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