Le Sommet Humanitaire mondial : et si on y proclamait la fin de l’humanitaire moderne ?

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Ban-Ki Moon, ONUDepuis bientôt deux années, des consultations sont organisées à tous les niveaux, régional, sous-régional, national, pour préparer le sommet humanitaire mondial prévu en mai prochain à Istanbul en Turquie. Ces rencontres ont permis d’aborder les problématiques humanitaires de chaque espace géographique et de faire des propositions à débattre lors du sommet.

La liste des propositions effectuées à cet effet est longue, IRIN news en a recensé une dizaine fort pertinentes. L’analyse de celles-ci nous amène à faire une proposition de plus : proclamer la fin de l’humanitaire moderne et démanteler le dispositif humanitaire international.

Cela pourrait sembler être un scénario catastrophe, mais pour réfléchir à un changement de paradigme dans l’Action Humanitaire, tous les scénarii doivent être envisagés, notamment celui de la fin de l’humanitaire moderne. Et si jusqu’ici l’humanité faisait fausse route ? Quelles seraient les conséquences si nous changions radicalement de cap ?

La fin de l’Action Humanitaire contemporaine n’est certainement pas l’idée qui viendrait à l’esprit des défenseurs de la coopération internationale, encore moins des leaders politiques africains pour ne citer que ceux-là. Pourtant la situation exige une analyse froide de la dynamique mondiale.

La dynamique humanitaire internationale :
un « grand corps malade »

Le dispositif humanitaire mondial souffre aujourd’hui de plusieurs malaises que nous allons juste rappeler ici, tant la littérature sur ce point est abondante. En effet, une embrouille conceptuelle règne entre ce qu’on peut appeler « humanitaire d’urgence » et « humanitaire à long terme ou de développement ». Ce débat entre acteurs a longtemps causé une fracture qui se reflète par les résultats mitigés des interventions sur le terrain. Des voix s’élèvent depuis quelques années pour dénoncer ces « futilités scientifiques » qui ne se justifient que par des motivations financières.

Un autre malaise plus profond, né de la question du monopole occidental dans l’Action Humanitaire, remet en question son avenir parce que dans le contexte actuel, la majorité des organisations humanitaires sont occidentales, les normes et autres outils de régulation sont élaborés en Occident, les bailleurs de fonds sont occidentaux et n’ont pratiquement pas de collaboration directe avec les acteurs des pays en crise. Il n’est pas exagéré de dire que le dispositif actuel est une machine occidentale qui se déploie dans les pays du « Sud ». Dans ce cas, qu’est-ce que ce dispositif a d’inclusif ?

L’inclusion est encore plus problématique dans ce système parce que le rôle réservé aux acteurs locaux est celui de « figurant ». Il existe pourtant des règles normatives qui placent le renforcement des capacités des structures locales au cœur de toute réponse humanitaire. Ces exigences sont malheureusement restées théoriques parce que dans la pratique, les structures locales font surtout de la sous-traitance pour les organisations humanitaires internationales. D’ailleurs comment pourraient-elles faire plus dans un contexte où les quelques OSC « élues » à un guichet de financement doivent être parrainées par une structure occidentale qui s’en porte garant ? Autant dire sans détour que les financements internationaux sont réservés exclusivement aux organisations occidentales.

Les chiffres de ces dernières années démontrent que seuls 2 % des financements humanitaires ont pu être difficilement alloués aux structures locales. Voilà qui illustre mieux que tous les discours quelle est la place des locaux dans le dispositif humanitaire mondial. (Volontairement, nous n’abordons pas ici la question des populations bénéficiaires des aides humanitaires.) Une des propositions recensées par IRIN recommande d’augmenter à 20 % le financement des structures locales. Est-ce pour les aider à être plus efficaces ou juste une proposition politique ?

Le système humanitaire international est aujourd’hui très critiqué, il est peu fiable pour certains auteurs qui dénoncent l’implication des États, les manipulations médiatiques et autres. Les principes éthiques qui ont porté la philosophie humanitaire sont quasiment obsolètes. Tout laisse à penser que cette dynamique est arrivée à saturation, doit-on la maintenir ? Sommes-nous obligés de continuer dans ces conditions-là ?

Depuis plus d’une cinquantaine d’années, les États d’Afrique subsaharienne par exemple sont demeurés incapables de satisfaire les besoins humanitaires de leurs populations. Chacun peut selon ses grilles d’analyse se faire une opinion. Un fait est certain : le dispositif humanitaire actuel n’est pas favorable à l’émergence des dynamiques locales réelles.

À ce décor, nous pouvons ajouter l’attentisme des acteurs africains qui font une fixation sur les aides et autres financements internationaux. À croire que rien n’est possible sans l’appui des bailleurs de fonds occidentaux. Qu’est-ce qui justifie qu’une partie du monde se positionne en spectatrice de ses malheurs ?

Les dispositifs de prévention ou de réponse humanitaire ne relèvent pourtant pas du surnaturel, les compétences sont bien présentes, mais la volonté politique d’impulser ce secteur fait problème. Tout est disposé pour que l’Afrique soit davantage humiliée par des catastrophes et des crises humanitaires dues à l’irresponsabilité des leaders politiques pour lesquels la quête du pouvoir passe avant les vies humaines.

Avec une structuration bien établie et le faible engagement des leaders politiques africains, les organisations humanitaires internationales passent pour être les plus promptes à réagir face aux situations de crises sur le continent africain. Cette situation est logiquement problématique d’où l’idée du changement radical de cap en annonçant la fin de l’humanitaire moderne à Istanbul en mai prochain.

En finir avec cet humanitaire « politique » : et après ?

Changer radicalement le cap de l’Action Humanitaire contemporaine aura certainement des effets multiples sur toutes les parties prenantes du dispositif en place depuis une cinquantaine d’années. Au-delà de la réaction première qui mène à penser que ce sera l’apocalypse humanitaire, nous pensons que c’est une option qui a toute son importance.

  • La fin du paternalisme humanitaire

L’attentisme « humanitaire coupable » qui prévaut en Afrique depuis plus d’un demi-siècle est, selon nous, une conséquence de la foi en ce dispositif humanitaire mondial. Aussi surprenant que cela puisse paraître, les États n’ont rien fait pour s’outiller efficacement face aux crises et catastrophes parce que l’imagerie populaire construite et minutieusement entretenue fait de l’Action Humanitaire un secteur d’activité purement occidental.

Nous avons eu plusieurs fois la douleur de voir des politiciens conditionner l’accès à l’aide humanitaire pour leurs populations. Parce qu’elle n’est pas perçue comme une obligation, une responsabilité, un devoir national, l’Action Humanitaire a longtemps été un outil entre interlocuteurs politiques qui d’ailleurs n’hésitent pas à provoquer des conflits meurtriers pour accéder au pouvoir.

Si au départ c’était une affaire d’éthique, on ne peut pas douter aujourd’hui que ce soit une affaire politique. N’en déplaise aux défenseurs du sans-frontiérisme, c’est une évidence indiscutable. Ce ne sont pas les « guerres humanitaires » et autres concepts d’ingérence dite « humanitaire » qui vont le démentir.

  • Un éveil définitif des acteurs humanitaires locaux

Les discours et autres dispositions normatives recommandent d’impliquer davantage les acteurs locaux, c’est dire que ceux-ci, bien que victimes directes des crises humanitaires, ne sont pas aux premières lignes du déploiement humanitaire (en tout cas pour les médias occidentaux). Il faut de ce fait qu’ils puissent prendre leurs responsabilités à bras le corps en démontrant leurs niveaux de réactions et autres… Dans la configuration actuelle, la priorité est donnée aux organisations humanitaires internationales. D’ailleurs, les financements accordés par les États donateurs sont pris en compte dans les statistiques internationales ; ce n’est pas le cas pour les investissements effectués par les États bénéficiaires de l’aide qui jusqu’ici font figure de spectateurs inactifs.

Ce dispositif humanitaire tel qu’il est structuré ne permet pas à toutes les parties prenantes de s’exprimer et de travailler main dans la main pour éradiquer la souffrance et contribuer au bien-être des hommes sans distinction aucune.

  • Réinterroger la Coopération internationale

C’est une chose d’investir des milliards de francs au compte de l’aide humanitaire, plusieurs États se discutent le classement des pays donateurs de l’aide. Ces ressources sont réparties majoritairement entre les organisations humanitaires internationales, qu’elles soient onusiennes ou non gouvernementales. Mais on pourrait se demander si ces fonds ont réellement pour but de résoudre les crises, parce que si tel était le cas, il suffirait tout simplement d’arrêter de produire toutes ces armes. Il est tout de même grossier de voir des avions américains par exemple transporter de l’aide dite « humanitaire » à des populations qui s’entretuent avec des armes américaines.

Tout cela fait de l’Action dite « Humanitaire » aujourd’hui un jeu d’acteurs entre les « puristes » du sans-frontiérisme, les acteurs étatiques, les universitaires, les organisations onusiennes et autres… Face à la grosse machine onusienne, les ONG doivent trouver des astuces pour survivre, nous sommes de l’avis d’Alain Boinet lorsqu’il affirme que : « La question qui se pose aujourd’hui est de savoir si l’on ne va pas être « intégrés » : est-ce que nos structures ne vont pas devenir des petites agences des Nations unies ou des sous-traitants des bailleurs de fonds internationaux ? Autrement dit, notre modèle est mis en cause dans nos relations avec les bailleurs, et plus largement, les humanitaires ne sont-ils pas aujourd’hui formatés pour un contexte et des valeurs n’ayant que peu à voir avec ceux sur lesquels ils se sont créés et développés ? »

Dans un contexte où la récupération de l’humanitaire par le politique est quasiment achevée, les différents acteurs sont aujourd’hui dans une logique de positionnement qui remet en question la place de l’éthique dans cette dynamique. Il y a de ce fait une multitude de raisons de souhaiter la fin de l’humanitaire moderne.

Aborder la question de l’avenir de l’Humanitaire tel que le font les analystes depuis bientôt deux années a permis de faire un diagnostic profond de ce secteur d’activité. Après avoir « ausculté » toutes ces facettes, nous pensons à la veille de la toute première rencontre humanitaire mondiale qu’il faut envisager la fin de cette dynamique. Beaucoup se feront une opinion positive ou négative de cette ultime proposition, mais nous sommes convaincus que la politisation définitive de ce secteur est en cours d’achèvement. Nous ne voulons pas être pessimistes et dire que les jeux sont faits, mais juste faire savoir qu’une autre voie est possible : celle de la responsabilisation des acteurs hors de ce système.

 

Quelques orientations bibliographiques

  • Mariella Pandolfi, Souveraineté mouvante et supracoloniale, Multitudes, 2000/3 (N°3), P97-105. Consulté le 12 avril 2016.
  • Michel Feher, Constance déroutante, Vacarme 2005/2 (n° 31), p. 96-101. Consulté le 14 avril 2016.
  • François Grunewald et Laurence Tessier, Zones grises, crises durables, conflits oubliés : les défis humanitaires, Revue internationale de la Croix Rouge, juin 2001 Vol. 83 No 842.
  • Christian Houegbé, Donner pour dominer ? , Sud/Nord 2002/2 (no 17), p. 19-38. Consulté le 8 avril 2016.
  • Alain Boinet, Aide humanitaire, ONG et diplomatie économique, Géoéconomie 2011/1 (n°56), p. 119-129.
  • Marie Bazin, Antoine Fry et Pierre Levasseur, « L’aide humanitaire internationale non-gouvernementale : un monopole occidental », Humanitaire, 24 mars 2010, mis en ligne le 4 juin 2010, consulté le 19 mai 2015.
  • HEBA Aly, De brillantes idées pour améliorer l’aide humanitaire, IRIN news, 17 août 2015.
  • Alain Boinet est le fondateur de l’association humanitaire Solidarités internationales.
  • Prospective humanitaire : horizon 2030, Humanitaire, 25 juin 2010, mis en ligne le 7 juin 2010, consulté le 28 mai 2015.

Achille Valery Mengo

Achille Valery Mengo

Achille Valery MENGO est diplômé de l’institut des relations internationales du Cameroun: option coopération internationale et action humanitaire.