Algérie : les 7 moines de Tibhirine assassinés

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A l’occasion de la sortie en France du film Des hommes et des dieux réalisé par Xavier Beauvois, Grotius.fr s’est interrogé : quelle émotion aujourd’hui en Algérie, 15 ans après ces assassinats ? Quels commentaires dans la presse ? Que dit la rue algérienne ? La classe politique ? La version officielle n’a pas changé : les sept moines de Tibhirine ont été assassinés en 1996 par le Les mines de tibbhirineGIA. C’est la lecture imposée par la grande majorité des journaux arabophones ou francophones. Dans la ville de Médéa et ses environs, les habitants se souviennent et se taisent…

Près de 15 ans après l’assassinat des sept moines de l’Abbaye Notre Dame de l’Atlas, à Tibhirine, prés de la ville de Médéa, en Algérie, les autorités algériennes ont bétonné autour de la thèse officielle. C’est le GIA, point barre. Et pour les Algériens, ce sont des morts parmi tant d’autres morts…

L’opposition politique institutionnelle ne dit rien (Parti des Travailleurs) ou adhère à la thèse officielle (Rassemblement pour la Culture et la Démocratie). En dehors du jeu institutionnel, le Front des Forces Socialistes ou la mouvance de «l’appel du 19 mars 2009» interpellent les autorités sur ce crime, et sur la décennie rouge, en réclamant vérité et justice. Ces voix revendicatives ne trouvent pas écho au sein d’une société usée par une gestion étatique combinant corruption et répression, au quotidien.

La presse écrite privée, qui était – au début des années 90 – le porte-voix de cette société, a fini par se plier à ce système, sous peine de sanctions économiques par redressements fiscaux ou fermeture du robinet de la publicité interposée.

Une presse soumise mais troublée

L’Expression, quotidien propriété de Ahmed Fattani, un admirateur du président tunisien Benali, a perçu «Des hommes et des dieux» comme «un film pour torpiller l’Algérie». El Watan, qui demeure un des rares journaux à s’engager sur des sujets en rapport avec les droits de l’homme, a eu une attitude étrangement similaire: «après la campagne médiatique sur les moines de Tibhirine, l’Algérie est visiblement ciblée par le cinéma français et ses relais politiques». En privé, des journalistes doutent sérieusement des thèses sécuritaires officielles, dont celle de l’assassinat des moines de Tibhirine.

Loin d’être un saint, Abdelkader Tigha, déserteur du DRS (Département du Renseignement et de la Sécurité, services de renseignements algériens) a semé le trouble par son témoignage, transcrit dans un livre (1). Selon lui, cette tragédie serait la conséquence d’une opération des «services» qui aurait mal tourné. Une version différente de celle de l’ancien attaché de défense à Alger, le général Buckwalter.

«On ne peut pas les oublier»

On se souvient qu’Ali Benhadjar, chef d’un groupuscule islamiste armé qui s’était catégoriquement démarqué des GIA et avait dénoncé l’enlèvement des moines envers lesquels, il vouait respect et considération. C’était le 4 avril 1996, soit une semaine après le kidnapping. Etaient-ils encore en vie ? Il n’y a pas eu d’avancée dans la recherche de la vérité.

La vérité, les algériens en ont soif. On le constate aisément sur la Toile où, actuellement les «révélations» d’un déserteur «Moulai Karim» font fureur. Régulièrement, les autorités y sont sévèrement interpellées sur la décennie 90 avec les disparitions et crimes monstrueux qui l’ont jalonnée. Environ deux ans avant la tragédie de Tibhirine, le moine Dom Christian-Marie de Chergé écrivait notamment : «S’il m’arrivait un jour, et ça pourrait être aujourd’hui, d’être victime du terrorisme qui semble vouloir englober maintenant tous les étrangers vivant en Algérie, j’aimerais que ma communauté, mon Eglise, ma famille, se souviennent que ma vie était donnée à Dieu et à ce pays».

Les algériens, les habitants de Médéa en particulier, n’oublieront pas son sacrifice, ni celui de ses compagnons. Tous les témoignages concordent pour dire qu’ils vivaient en parfaite harmonie avec eux. «C’étaient des gens qui faisaient le Bien, des gens de Bien. On ne peut pas les oublier», confient les anciens de la ville de Médéa en ajoutant : «pour le moment, gardons pour nous ce qu’il y a dans nos cœurs».

(1) Lire : « Contre-espionnage algérien : notre guerre contre les islamistes », par Abdelkader Tigha avec Philippe Lobjois. Nouveau monde Editions 2008.