Les journalistes et l’excision : la presse au Mali sous le poids de la tradition

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Par Issoufi Dicko

Au Mali, l’excision est à la fois un problème de santé publique et un sujet tabou. Les journalistes maliens gardent sur cette question un mutisme qui s’explique par les pesanteurs sociales. Et le sexe est un sujet tabou, surtout quand il s’agit de celui de la femme.

Une large proportion de femmes maliennes sont victimes de l’excision et de ses conséquences. Dans la région de Ségou par exemple (au centre du pays), le taux de femmes concernées par le phénomène tourne autour de 96%. Les communautés excisantes expliquent cette pratique par la nécessité de « purifier » la femme avant le mariage et la procréation.

Pour beaucoup de membres de ces communautés en effet, l’être humain vient au monde à la fois avec les attributs de l’homme et de la femme et c’est seulement à partir de l’initiation que son sexe est déterminé : après la circoncision, le garçon devient un homme et la fillette qui subit l’excision devient une femme.

Pour beaucoup de partisans de cette mutilation, les femmes non excisées sont faibles de caractère et résistent difficilement à la tentation de la chair. Pour eux, exciser la femme revient donc à garantir sa fidélité à un seul mari !

Pendant longtemps, les défenseurs de la pratique lui ont attribué des fondements religieux. Seulement, depuis plusieurs années maintenant, des leaders religieux se sont engagés, en même temps que certains artistes, pour dénoncer cette pratique néfaste à la santé de la femme en général et aux lourdes conséquences sur la reproduction en particulier. Ils ont apporté la preuve que la pratique de l’excision est bien antérieure à l’expansion de l’Islam.

Les fêtes commémoratives du 8 mars et la journée du 6 février, dédiée à la lutte contre l’excision, ont été l’occasion d’en parler à la faveur de concerts et autres conférences-débats organisés par les femmes et les jeunes avec l’appui des fonctionnaires de la santé et de quelques ONG.

Un sujet tabou dans les rédactions…

En dépit de cet engagement tous azimuts, les journalistes ont cependant une approche timide de la question. Ils se contentent , en particulier ceux de la prd’être le porte-voix des acteurs impliqués dans la lutte contre le phénomène de l’excision. Les articles qu’ils produisent sont le plus souvent des comptes-rendus d’activités menées par les organisations de femmes ou de jeunes, ou par les agents des structures sanitaires.

La télévision nationale, telle une caisse de résonance, se contente de reprendre à travers ses productions les interventions de femmes, de jeunes ou de médecins qui s’engagent contre les Mutilations Génitales Féminines (MGF) au nombre desquelles figure donc l’excision. Les radios de proximité qui, depuis l’avènement de la démocratie et son corollaire, la liberté de la presse, ouvrent des discussions – notamment grâce à des appels téléphoniques lors d’émissions en direct, ne se sentent pas concernées par ce débat sur l’excision, ou très peu. Dans les rédactions de la presse écrite, le mutisme est le même : les femmes journalistes y sont encore rares et les hommes ont peur de s’attirer « les foudres » des défenseurs de la pratique. En somme, les journalistes  ne s’engagent pas ouvertement contre les mutilations génitales féminines ou le font à titre individuel.

Bien des journalistes et d’animateurs des radios de proximité qui abordent le sujet préfèrent « caresser la bête » dans le sens du poil. Ils diffusent les propos in extenso de prêcheurs qui s’opposent à la lutte et se gardent bien de commenter ces discours de peur d’être accusés plus tard d’avoir pris position pour ou contre l’abandon de la pratique. Les billets, éditoriaux et autres papiers d’opinion qui constitueraient une véritable prise de position de l’organe de presse se font rares…

Il faut avouer que les journalistes sont à l’image de certains décideurs qui sont prêts à présider toutes les cérémonies publiques à l’exception de celles consacrées à la lutte contre l’excision. A la dernière édition de la journée internationale de lutte contre cette pratique par exemple, le 6 février dernier, le Centre International de Conférences de Bamako a enregistré des absences remarquées. Le couple présidentiel a préféré laisser la présidence de la cérémonie à l’épouse du Premier ministre qui avait à ses côtés Madame la Ministre en charge de la Promotion de la Femme, de l’Enfant et de la Famille… D’autres femmes membres du gouvernement étaient présentes. L’image donnée par cette cérémonie était celle-ci : le combat contre l’excision est un problème de femmes et ne concerne que peu les hommes ! Car les autres membres du gouvernement (entendez les hommes !) ont brillé par leur absence… Il n’y avait en effet que le ministre en charge de la Jeunesse et des Sports et son homologue du Développement Social, de la Solidarité et des Personnes âgées présents sur une vingtaine de ministres « mâles » alors que le gouvernement est essentiellement masculin et que pour une telle cérémonie d’envergure nationale, c’est le Gouvernement au complet qui fait le déplacement… En clair, les institutions de la République n’ont guère fait preuve d’engagement, en tout cas pas du côté des hommes. Ne demandez aux journalistes d’être plus courageux !

Malgré cette absence de prise de position publique, tous s’accordent sur les tristes conséquences de la pratique : ce sont en effet l’hémorragie, l’évanouissement, le risque de contamination au VIH/ SIDA, la mort et les complications à l’accouchement et les fistules vésico-vaginales qui menacent les femmes soumises à l’excision.

Si malgré tous ces méfaits les journalistes  gardent le silence, c’est que pour beaucoup, parler du sexe de la femme, c’est être mal éduqué ou, tout au moins, c’est manquer de pudeur. Pendant ce temps, ce sont des centaines de milliers de petites filles qui sont mutilées tous les ans. En silence.

Issoufi Dicko du Journal Le Ségovien (Ségou, Mali) 

 

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