Corne de l’Afrique : la «saignée»…

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Au Yémen, l’année 2009 a été marquée par un record des flux migratoires en provenance de la corne africaine : plus de 77.000 entrées sur le territoire, des Somaliens, mais un nombre d’Ethiopiens en forte augmentation. Alors que le Yémen est traversé par plusieurs foyers de tensions, et affublé du titre de nouveau sanctuaire du terrorisme, les autorités yéménites peuvent être tentées de revoir leur politique de reconnaissance automatique des somaliens comme réfugiés. Entretien avec le HCR, le PAM et l’OIM…

Le 18 janvier dernier, le ministère de l’intérieur a annoncé que tous les réfugiés non enregistrés devaient s’inscrire auprès des autorités dans un délai de deux mois. Selon ce ministère, l’immigration représenterait une “menace réelle pour la sécurité nationale”. Ceux qui n’auront pas procédé à leur enregistrement seront expulsés.

Selon plusieurs sources, cette mesure pourrait viser à renforcer l'”encampment”, à savoir l’intégration forcée dans le seul camp de réfugié du HCR dans le pays, à Kharaz (sud ouest du Yémen) au détriment d’une installation dans les villes et ses faubourgs (majoritaire aujourd’hui).

Et les migrants non somaliens devraient avoir beaucoup de difficultés à légaliser leur situation. Les trois principales agences en charge de la question des migrants au Yémen, le PAM, le HCR et l’OIM, ont accepté d’aborder pour Grotius.fr ce dossier «brûlant».

Entretien réalisé à Sanaa par François-Xavier Trégan avec Gian Carlo Cirri, Directeur du Programme Alimentaire Mondial au Yémen, Samer Haddadin, Senior Protection Officer, Haut Commissariat pour les  Réfugiés au Yémen et Stefano Tamagnini, Directeur de l’Organisation Internationale pour les Migrations au Yémen.

François-Xavier Trégan : 2009, année record de migrations vers le Yémen. De quelles façons ces flux sont-ils gérés par les autorités yéménites ?

Samer Haddadin – UNHCR : Je dois rappeler que les Somaliens qui arrivent au Yémen se voient automatiquement attribués le statut de réfugié. C’est la reconnaissance prima facie. Ce n’est pas le cas des Ethiopiens. Le Yémen ne dispose pas d’un système national concernant l’asile.

Il existe un comité, le comité national pour les affaires de réfugiés, qui s’occupe de la stratégie, de la politique vis à vis des réfugiés, mais qui ne dispose pas d’un organe exécutif.

Nous conduisons, au HCR, le processus de détermination du statut de réfugié pour les non somaliens, dont les éthiopiens. Mais il n’y a pas de loi, pas de procédures administratives… L’an dernier, nous avons obtenu quelques améliorations.

Nous avons commencé à travailler avec le gouvernement yéménite à l’établissement d’un Système National pour l’asile (National Asylum System). D’ores et déjà, une des améliorations concerne l’établissement, grâce à un financement de l’Union Européenne, d’un centre de recherche sur les réfugiés à l’université de Sanaa.

Nous avons aussi commencé l’enregistrement des réfugiés somaliens. Nous avons établi un centre permanent pour l’enregistrement de ces réfugiés, de nouveau grâce à un financement de l’Union Européenne. Un premier centre existe à Sanaa, puis un deuxième à Aden.

Un troisième devrait ouvrir dans le camp de Kharaz (seul camp du HCR, situé dans le sud ouest du Yémen). Ces centres n’enregistrent, pour l’instant, que les réfugiés somaliens. Nous attendons, dans le cadre d’un accord avec le gouvernement, de débuter, à partir du mois de mars 2010 espérons nous, l’enregistrement des réfugiés non somaliens, dont les éthiopiens et les autres nationalités.

FXT : Quelle est la situation dans le camp de Kharaz, le seul camp du HCR au Yémen ?

Samer Haddadin – UNHCR : Environ 14 000 réfugiés se trouvent dans le camp de Kharaz, mais la plupart des réfugiés ne sont pas dans le camp. Plus de 70 000 réfugiés sont entrés au Yémen en 2009, dont 60 % de somaliens et 40 % d’éthiopiens.

Le Yémen est une terre de transit pour les réfugiés, qui souhaitent rejoindre les riches Etats du Golfe. Il y a en moyenne 200 bateaux par mois qui arrivent, mais seulement 4 à 5 bateaux au cours du mois de novembre.

C’est en raison de la guerre dans le nord, des contrôles aux frontières, de la fermeture de la frontière saoudienne. Les réfugiés sont au courant de toutes ces difficultés, ils connaissent la situation.

FXT : L’année 2009 a été marquée par des flux migratoires très importants… Avez-vous l’intention d’ouvrir un deuxième camp au Yémen ?

Samer Haddadin – UNHCR : Non, nous n’avons pas de projet d’ouverture d’un nouveau camp. Un camp n’est pas la meilleure solution pour un réfugié. Il faut les rendre plus fort, les aider à contribuer à leur propre protection, à leur bien être. Le camp n’est pas le meilleur environnement pour faire cela.

Il y a trois ans, la moyenne était de 1000 réfugiés par mois. Aujourd’hui, elle est de 6 à 7000 réfugiés par mois, parfois plus. Cela dépend de la saison. De mai à septembre, les conditions maritimes sont mauvaises. De septembre à mai, c’est la plus importante saison pour les mouvements migratoires, avec un pic en novembre. A l’exception, donc, de novembre 2009…

FXT : Comment l’OIM analyse-t-elle ces migrations vers le Yémen?

Stefano Tamagnini – OIM : Le Yémen est essentiellement un pays de transit pour la plupart des migrants, notamment pour ceux qui migrent pour des raisons économiques. Les causes de leur départ sont nombreuses : la faiblesse des économies locales qui contribue à l’insécurité, à l’instabilité et la guerre…

Nous connaissons la situation en Somalie… En Ethiopie voisine, les personnes quittent le pays essentiellement pour des raisons économiques. Il y a d’autres nationalités qui transitent par le Yémen, dont des Iraquiens…

En raison de la situation en Somalie, nous nous attendons à une probable augmentation du phénomène migratoire en 2010. Reste à savoir si la guerre dans le nord pourrait réduire ce phénomène. Il est important de noter que les migrants qui sont au Yémen ne mettent pas réellement en péril l’économie.

C’est l’un des enseignements tiré de nos études au cours des dernières années. Au regard de la crise globale économique, les migrants sont généralement considérés comme une menace pour l’économie, et ils font trop souvent l’objet de mesures discriminatoires. L’histoire nous a montré que ce n’était pas vrai. Leur influence sur l’économie est très limité. Certains d’entre eux transitent, d’autres s’établissement dans le pays, et nous savons qu’ils n’affectent pas la situation au Yémen.

Nous devons bien sûr surveiller l’évolution de la situation, particulièrement en Somalie. Je pense que les efforts du gouvernement, au regard de cet afflux de migrants, sont considérables, notamment au niveau législatif mais aussi pour mieux comprendre l’environnement d’origine de ces migrants. Nous travaillons avec le PAM, le HCR et d’autres partenaires, et nous essayons, en partenariat avec le gouvernement, de trouver des réponses appropriées à ce phénomène, ou tout au moins nous essayons de comprendre les tendances de ces flux migratoires.

FXT : Comment réagissent les autorités yéménites à votre constat: “les migrants ne mettent pas en péril l’économie” ?

Stefano Tamagnini – OIM : Le gouvernement n’est pas tout à fait conscient du nombre de migrants sur son territoire et n’a donc pas de réponses appropriées. C’est pour cela que nous avons un programme de soutien au  gouvernement, qui fait beaucoup d’efforts, notamment concernant la législation migratoire, avec pour objectif de mieux protéger les droits des migrants.

Nous n’avons pas de statistiques, ici au Yémen, sur l’impact des migrants sur le pays. Mais de nouveau, nous savons par expérience que les migrants n’affectent pas réellement l’économie, au contraire. Sur le le long terme, les contributions de ces derniers sont bénéfiques aux pays d’accueil.

FXT : Gian Carlo Cirri, quelles sont les interventions du PAM ?

Gian Carlo Cirri – PAM : Nous intervenons sur deux plans : le secours et l’humanitaire. Nous essayons de nous assurer que les réfugiés qui ne peuvent subvenir à leurs besoins aient un panier alimentaire  qui réponde à leurs besoins nutritionnels.

Nous accompagnons les réfugiés tout au long de leur parcours au Yémen : de la plage, quand ils arrivent, jusqu’au camp. Dans un camp, les réfugiés sont complètement dépendants de l’aide extérieure. C’est pour cela que le camp est un peu l’ultime recours… Si on peut éviter un camp, c’est toujours mieux… Car cela veut dire, la plupart du temps, que le réfugié a les moyens de subvenir à ses besoins par un processus d’intégration dans l’économie locale.

Nous leur donnons une ration générale, nous répondons plus spécifiquement aux besoins nutritionnels des enfants de moins de 5 ans, des femmes enceintes et allaitantes. Nous le faisons aussi, dans et autour du camp, et la population hôte en bénéficie aussi, des cantines scolaires, que ce soit dans le camp de Kharaz, où dans ce quartier d’Aden, Bassateen, qui a une très forte population de réfugiés somaliens.

Notre intervention n’est pas liée au statut de la personne, mais à sa capacité à subvenir à ses besoins. L’année dernière, ça s’est donc mal passé comme nous le pensions, mais nous avons bien répondu. Je crois que pour une fois nous avions bien anticipé cette augmentation du nombre d’arrivées… Par rapport à 2007, le chiffre a plus que doublé…

La détérioration de la situation globale en Somalie nous menait à la conclusion que nous devions nous attendre à un afflux très très important de réfugiés. De ce côté là nous étions bien prêts, nous avons aussi eu la chance de bénéficier de financements suffisants pour répondre à ces besoins. En terme de réponse opérationnelle, je crois que nous avons fait ce que nous avions à faire. Pour les réfugiés somaliens, bien sûr, ce fut une très mauvaise année. Beaucoup d’entre eux ont été forcés à cet exil.

Etre réfugié, là encore, c’est le dernier ressort. On croit souvent que les réfugiés sont des personnes qui se déplacent pour opportunités économiques etc… Un réfugié, comme toutes les personnes en général, n’aime pas quitter son pays.

Là où je pense nous devons faire encore beaucoup d’efforts, c’est pour mieux aider les réfugiés à subvenir eux mêmes à leurs besoins. Au Yémen, les opportunités pour que les réfugiés subviennent à leurs besoins, surtout au niveau du camp, sont proches de zéro. Le camp est pratiquement situé dans un désert, à proximité du détroit de Bab al Mandeb. Les conditions y sont très dures. Nous faisons au mieux pour faciliter cette situation.

FXT : La décision du PAM de suspendre ses opérations en Somalie pourrait-elle aggraver la situation de ces flux migratoires vers le Yémen ?

Gian Carlo Cirri – PAM : C’est certain. Nous avons eu, tout récemment, avec nos amis du HCR, une réunion de travail pour essayer de chiffrer, de nous préparer aux conséquences de cette suspension de l’aide alimentaire du PAM en Somalie.

Le PAM a été forcé de suspendre ses opérations dans le sud de la Somalie parce que le contexte y devient proprement impossible pour des humanitaires qui souhaitent faire leur travail. Nous avons été, comme d’autres collègues humanitaires, attaqués directement en Somalie. Nous avons eu des morts. La situation sécuritaire est vraiment en train de se détériorer. Nous avons eu les plus grandes difficultés à ce que des principes de base de mise en oeuvre des opérations humanitaires soient respectés.

La conclusion a été qu’on ne peut plus, momentanément, couvrir le sud de la Somalie. Je dis souvent que nous sommes payés pour prévoir le pire et pour espérer le meilleur. Nous avons travaillé sur cette hypothèse que cette situation continuera, et donc déclenchera, évidemment, un afflux, encore supérieur, de réfugiés somaliens au Yémen. Nous nous y attendons si cette situation devait perdurer, et plus globalement, si une solution n’était pas trouvée en Somalie.

La situation en Somalie se détériore. D’autres pays sont affectés, comme le Kenya, l’Ethiopie, Djibouti…Un effort régional est en place pour essayer de prévoir et de répondre à ce qui pourrait se passer au cours de l’année 2010.

FXT : Le Yémen est traversé par plusieurs foyers de tensions… Dans le nord, dans le sud, la menace terroriste est présente. Tout récemment, les Shebabs somaliens ont annoncé vouloir soutenir “leurs frères yéménites”. Cette menace peut-elle affecter la politique yéménite vis à vis des migrants somaliens ?

Samer Haddadin – UNHCR : Cette question s’est posée avant la menace des Shebab somaliens. Des officiels gouvernementaux ont parlé, à plusieurs reprises, de la nécessité pour le Yémen de réviser sa politique de reconnaissance automatique, la reconnaissance Prima Facie (le terme légal), des Somaliens.

J’ai discuté avec un officiel qui me précisait : “Nous avons adopté une politique de porte ouverte vis à vis des Somaliens qui n’était pas nécessaire. Mais nous avons aussi pratiqué une politique de fermeture vis à vis des éthiopiens qui n’était pas également nécessaire.” La question de la reconnaissance des réfugiés est liée à la politique du gouvernement yéménite concernant l’asile. Le Yémen est le seul pays arabe signataire, dans la sous zone, de la convention de Genève de 1951 sur les réfugiés.

Le gouvernement sait qu’il a l’obligation de respecter cela, au plus haut niveau. Le Président a instruit son cabinet pour que cette obligation internationale soit respectée. Le ministère de la défense a également donné des instructions aux armées dans ce sens. Nous savons que le Yémen connaît ses obligations, notamment concernant l’expulsion de réfugiés vers un pays où ils pourraient être menacés.

La reconnaissance Prima Facie est un mécanisme pratique, qui s’applique pour faire face à des flux très importants de personnes, des flux qui vous empêchent de conduire des entretiens individuels pour déterminer si la personne est, ou pas, un réfugié. Nous disons aux réfugiés de s’enregistrer car, si le gouvernement décide de changer sa politique, au moins le statut de réfugié sera là. Il n’y a pas d’indications, pas de déclarations officielles, que le gouvernement n’annule ou ne modifie le statut de ceux qui ont déjà été reconnus comme réfugié sur la base Prima Facie…

Mais nous devons nous souvenir que le statut de réfugié est un statut temporaire. Nous cherchons des solutions pour ces personnes, comme le rapatriement volontaire dans leur pays d’origine, quand le statut de réfugié s’achève, l’intégration locale dans le pays d’asile, ou une solution dans un pays tiers. Le gouvernement du Yémen doit donc s’assurer que si une personne retourne chez elle, elle ne fera pas face à des menaces, sur sa vie, sur ses libertés. Il ne s’agit pas que d’une décision administrative. C’est un processus très compliqué.

Stefano Tamagnini – OIM : Nous travaillons avec le gouvernement pour une meilleure gestion des frontières. Pour nous assurer que le gouvernement puisse identifier les migrants vulnérables, les protéger et non les assimiler à des mercenaires, ou à d’autres choses…

Il est malheureusement aisé de considérer un migrant comme une menace. Nous pensons que cette perception doit changer car les migrants sont des migrants économiques, ils ne constituent pas une menace pour le pays.

C’est pour cela que nous travaillons avec le gouvernement pour l’aider a mieux comprendre ces flux migratoires, comme nous le faisons dans d’autres pays. Ici au Yémen nous parlons de 50 à 60 000 personnes enregistrées par le HCR. Le Yémen doit prendre en considération cette situation, se demander comment faire face à cette crise.

Samer Haddadin – UNHCR : Je peux dire que le gouvernement yéménite, l’an dernier, et cette année encore, travaille sur les moyens à mettre en oeuvre face à cette situation. Ils sont conscients de leurs engagements.

L’an dernier, par exemple, une délégation yéménite de haut niveau s’est rendue en Tanzanie, en Suisse et au Danemark, ainsi qu’au siège du HCR à Genève, pour observer les législations nationales concernant l’asile. Le gouvernement souhaite développer un système pour gérer la question des demandeurs d’asile non somaliens.

Mais je dois dire que le Yémen est un pays pauvre, et a besoin d’un soutien international. Le HCR s’est engagé dans ce soutien, mais est dépendant de la communauté des donateurs. Les intentions sont là, mais les moyens sont en retrait par rapport aux défis…

Gian Carlo Cirri – PAM : Je veux d’abord souligner que le Yémen a une des politiques les plus généreuses du monde envers les réfugiés… ll faut le dire. Le Yémen accepte depuis de nombreuses années les réfugiés somaliens sur une base Prima Facie. Il n’y a pas beaucoup de pays qui le font et cela doit être souligné.

Maintenant il est vrai que dans un contexte de crise économique (pétrole, finance, hausse des prix des denrées alimentaires), pour un pays pauvre comme le Yémen, continuer une politique généreuse est difficile.

Le Yémen a besoin plus que jamais aujourd’hui du support de la communauté internationale pour faire face à ces défis. Il y a trois défis majeurs : la rébellion dans le nord, les problèmes liés au sud avec ces tensions sécessionnistes, et le problème de la dynamique terroriste. Ce qui est inquiétant pour le Yémen, alors que cette analyse date de quelques années déjà, c’est que ces défis sont maintenant actifs. Ce ne sont plus des hypothèses de travail, c’est devenu une réalité.

Dans un tel contexte, imaginer un raidissement du gouvernement yéménite sur certaines questions est plus que logique. Naturellement nous travaillons avec le gouvernement pour essayer d’éviter un raidissement trop fort, mais nous travaillons déjà à des scénarios sur cette base là.

Je pense que 2010 sera une année difficile pour le Yémen. Le PAM, en 2008, avait un volume d’activités, toutes activités confondues (les réfugiés, le nord, la malnutrition, support à l’éducation etc…) de 30 millions de dollars. En 2009, notre programme de travail a été de 60 millions de dollars. En 2010, en l’état, nous estimons que nous aurons besoin de 80 millions de dollars pou parer au plus pressé, dans l’immédiat et à court terme.

Les acteurs humanitaires au Yémen ont développé pour la première fois, pour 2010, une stratégie humanitaire. Elle a été chiffrée, pour une année, à 177 millions de dollars. Cela montre bien le niveau d’inquiétude globale et de besoins urgents qu’il y a pour la situation au Yémen.

FXT : Concernant la question des éthiopiens. Un rapport récent de Human Rights Watch (HRW) a interpelé le HCR sur les moyens qu’il met en oeuvre concernant la question des Ethiopiens au Yémen… inférieurs, selon l’ONG, à ceux mis en oeuvre concernant les Somaliens…

Samer Haddadin – UNHCR : Je pense que le travail d’une organisation comme HRW est d’attirer l’attention sur les aspects négatifs d’une question, avec l’intention de les améliorer. Notre travail, au HCR, est aussi de souligner les dimensions négatives d’un problème, mais également les aspects positifs. Nous avons répondu à HRW sur les questions soulevées par ce rapport. Parlons donc de ce que nous faisons.

La plupart de nos activités sont dirigées vers les Ethiopiens. Par exemple, le programme de détermination du statut de réfugié qui concerne plus ou moins les éthiopiens… Nos cliniques, nos programmes d’éducation, sur l’autosuffisance, ciblent aussi les Ethiopiens. Beaucoup d’efforts sont faits.

Nous avons parlé de l’établissement d’un système national d’asile. Les principaux bénéficiaires en seront les Ethiopiens. Le Yémen ne reconnaît pas les éthiopiens comme des réfugiés. D’où leur politique d’arrestation de nationaux éthiopiens. le HCR n’est pas silencieux, n’a pas l’intention de l’être et fait entendre sa voix. Nous savons que des centaines d’entre eux ont été emprisonnés ou déportés ces derniers mois, ces dernières années…

Nous discutons avec le gouvernement pour que le HCR puisse avoir un accès institutionnalisé à ces groupes de personnes pour savoir qui est un demandeur d’asile.

Prenons un exemple. Il y a quelques semaines, le gouvernement a arrêté un groupe d’environ 300 Ethiopiens, qui avaient été déportés d’Arabie Saoudite puis arrêtés dans des gouvernorats yéménites. Nous avons eu accès à ce groupe, et 270 personnes ont pris l’option de retourner en Ethiopie, car il s’agissait de  migrants économiques. 30 ont fait une demande d’asile.

Et nous savons, par notre expérience, à travers les statistiques, qu’ils ne seront pas tous reconnus comme réfugiés, mais peut-être 10% d’entre eux. Il n’est pas juste de parler de la déportation de réfugiés éthiopiens. Je travaille au Yémen depuis trois ans, je n’ai souvenir que d’un seul cas de refugié éthiopien déporté, et ce cas avait un antécédent judiciaire. Nous n’avons pas accepté ce cas, et nous l’avons signalé au gouvernement.

Nous devons tirer un enseignement des cas négatifs, mais aussi des cas positifs. Nous travaillons avec le gouvernement sur la question du soutien de la communauté internationale, principalement de l’Union européenne, concernant la déportation de ces cas. Dautant que nous savons, nous, au HCR, que la plupart sont des migrants économiques.

Le Yémen dit qu’il ne peut porter seul cette charge. La solution de l’expulsion ne satisfait pas le Yémen, qui y consacre de l’argent autrement destiné aux nationaux. Nous travaillons avec l’OIM pour trouver une solution à cela, au retour des ces migrants une fois que le HCR a estimé qu’ils n’étaient pas des demandeurs d’asile.

FXT : Mais votre accès à ces éthiopiens est-il suffisant pour estimer ou non leur statut ?

Samer Haddadin – UNHCR : Jusqu’à présent, nous n’avons pas un accès institutionnalisé, mais un accès ad hoc. C’est le problème que nous soulevons avec le gouvernement yéménite. Nous avons des réunions, nous transmettons des lettres, le Haut commissaire est impliqué avec les plus hauts niveaux de l’Etat, le Président, le Premier ministre, le cabinet, et nous y travaillons sur une base quotidienne, j’y consacre l’essentiel de mon temps. On ne peut pas parler de silence, ce n’est pas vrai…

Stefano Tamagnini – OIM : La question des Ethiopiens est extrêmement importante. Nous devons considérer que ce qui se passe est dû au trafic d’êtres humains. L’OIM, comme les donateurs, l’Union européenne, les gouvernements japonais, suisse sont en première ligne pour essayer de combattre ce phénomène.

Le trafic d’être humains est très important dans des pays comme la Somalie où il n’y a pas de gouvernement central et beaucoup de pauvreté. L’OIM et d’autres organisations essayent de mettre en garde ces migrants contre une situation critique une fois arrivés au Yémen.

En Somalie, en Ethiopie, mais aussi en Erythrée et ailleurs, nous essayons de dissuader les gens de partir illégalement, de ne pas céder aux trafiquants qui leur promettent une vie meilleure. Avec le soutien, et en coordination avec le gouvernement du Yémen, nous essayons d’éviter que ces personnes ne fassent l’objet de ces trafics. Nous avons des programmes similaires dans la région. Bien sûr cela n’est pas simple.

Les gens n’ont pas conscience des difficultés qui les attendent. Mais nous devons poursuivre ce programme.

FXT : Avez vous des programmes spécifiquement dirigés vers les Ethiopiens ?

Stefano Tamagnini – OIM : Non, mais des programmes spécifiques pour les migrants. Un des ces programmes s’appelle “Border management” : il vise a assurer une meilleure gestion des frontières (mer, terre, espace aérien)… pour mieux identifier les trafiquants et les personnes victimes de cette situation.

Gian Carlo Cirri – PAM : Nous n’avons pas été saisis de la question portant sur une aide alimentaire des Ethiopiens.

Samer Haddadin – UNHCR : L’an dernier, nous avons réalisé une évaluation des lacunes dans la protection dans le pays. Ce rapport s’est attaqué à cette question des éthiopiens. Il est rare qu’un pays adopte un rapport qui critique ses propres performances. Nous avons mis en place un programme sur la question de la détention, et je pense que nous avons fait la moitié du chemin. Aujourd’hui, le gouvernement reconnaît des lacunes et travaille avec le HCR pour essayer de les combler.

FXT : Le Yémen, pourtant fragile, applique une politique “généreuse”, dites-vous, vis à vis des réfugiés, au contraire de ses riches voisins péninsulaires. N’y a-t-il pas là un paradoxe ?

Samer Haddadin – UNHCR : En mai 2008, le HCR a organisé une conférence sur la protection des réfugiés qui traversent le golfe d’Aden. Les représentants des Etats du golfe y ont participé (Arabie Saoudite, Bahrein, Qatar…). La question de l’engagement des Etats du golfe a été soulevée. Ils ont précisé qu’ils souhaitaient s’engager, mais pour soutenir des solutions en dehors de la Péninsule arabique, dans la corne africaine elle même.

FXT : Quelles améliorations souhaiteriez-vous dans vos relations avec les officiels yéménites?

Samer Haddadin – UNHCR : Nous sommes sur la bonne voie avec le gouvernement du Yémen. Nous aimerions parfois aller plus vite… Mais il faut dire que la question de la protection des réfugiés n’est pas une charge qui peut être portée par un seul pays. Il y un concept en droit international qui s’appelle “le partage de la charge” (“Burden sharing”).

Oui, la protection des réfugiés relève de la responsabilité du pays d’asile… mais il doit y avoir une implication de la communauté internationale en faveur des réfugiés. Le gouvernement yéménite nous a montré de bonnes intentions, pas comme nous pouvions l’espèrer concernant l’accès aux Ethiopiens qui sont placés en détention… mais en général nous avons connu de bons développements, de meilleures relations, nous espérons encore plus. Comme nous espérons plus de soutien international pour les programmes au Yémen.

Gian Carlo Cirri – PAM : Le PAM entretient de bonnes relations avec le gouvernement. Ceci dit, on aimerait que dans certains secteurs, les choses aillent plus vite : le dédouanement des denrées dans le cadre de programmes humanitaires, y compris du matériel dit sensible, comme les radios, les communications, indispensables à nos activités….

On aimerait oui que les choses soient plus simples et plus rapides. Un autre domaine dans lequel des progrès devraient être faits, concerne l’accès aux populations les plus vulnérables, dont les populations de Saada. L’accès des opérateurs humanitaires est meilleur, nous avons atteint 157 000 personnes en décembre…

Mais nous n’avons pas accès à près de 90% du gouvernorat de Saada, et nous savons que des personnes ont besoin d’assistance. Nous aimerions que les bonnes intentions déclarées, affichées par le gouvernement, puissent se matérialiser plus…Tout n’est pas dans leurs mains, il faudrait l’accord des rebelles…

On a un défi énorme à relever, pour que les secours d’urgence puissent atteindre ces personnes ou celles qui sont bloquées entre des lignes de front. Là aussi, les informations ne sont pas certifiées, mais on a toute les raisons de croire qu’il y a plusieurs poches auxquelles nous devrions pouvoir accéder dans les plus brefs délais.

Stefano Tamagnini – OIM : En 2010, il est très important que ce qui a commencé en 2009 se poursuive. Que le dialogue avec les Etats du Golfe se poursuive, qu’il s’améliore…

Entretien réalisé à Sanaa, le 11 janvier 2010, par François-Xavier Trégan, journaliste indépendant.

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