Nord-Yémen : les déplacés de la guerre de Saada

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Envoyé spécial à Mazraq… A seulement quelques kilomètres, c’est l’Arabie Saoudite (1)…  Les cases de  terre et de branches qui bordent le littoral désertique de  la mer Rouge, ces simples ponctuations  africaines du Yémen occidental, cèdent la place aux tentes de toile frappées du  logo du HCR, le Haut  Commissariat aux Réfugiés. Les lignes de crête de Maran et d’Haydan marquent le territoire de la guerre. C’est là qu’elle  a commencé, en juin 2004. C’est là qu’elle se poursuit. En silence, loin des caméras. Seules des ONG témoignent…

Il y a deux mois, 150 habitants de Bani Sadr ont réussi à s’enfuir. Les rebelles leur ont d’abord coupé la route, « on avait plus rien à manger, mais ils ne voulaient pas qu’on s’en aille »  explique un villageois ». « Alors on a rusé, on a dit qu’on allait acheter de la nourriture au district de Malahiz. Et on a mis le cap vers Mazraq ».

Mazraq, le village, est devenu un champ de tentes. Il abrite le principal camp de déplacés de la guerre de Saada. Ils y sont 6 à 7000, poussés à l’exode par la guerre. Les tentes sont ocres comme la terre. Le soleil frappe les toiles, cogne la caillasse.  Les cabines de douche aux cloisons de plastique bleu sont posés au beau milieu du camp. Les habitants s’approchent et dénoncent le manque de farine, de tentes, de produits sanitaires.

John Holmes sur le terrain…

Devant les récriminations, un membre d’une ONG conseille, «ne soyez pas impatients». Mais pourquoi ne le seraient-ils pas, alors que la guerre l’est bien, elle, impatiente !  Elle bave sur tous les districts, au sud de Saada, mais aussi à l’est, à l’ouest, au sud, à Hajja, Al Jawf, Amran. « Personne ne veut habiter dans un camp », rappelle John Holmes, le responsable des affaires humanitaires aux Nations unies. Le haut fonctionnaire a fait le déplacement de Mazraq, pour évaluer la situation, poursuivre les discussions avec les officiels, stimuler des bailleurs de fond qui tardent à répondre à l’appel d’urgence lancé par l’ONU.

Les gens se pressent aux abords de la délégation. Malgré la sécurité politique, le maestrum international délie les langues. Cette guerre reste sans raisons apparentes. “C’est une guerre des chiites” lance un premier, “mais non, ils ont lancé les combats contre les juifs” complète un deuxième. “Moi je sais juste que c’est une catastrophe pour tout le monde” conclut un troisième.

Il faut dire que la guerre de Saada vire à l’imbroglio politique, idéologique et religieux. Et que le conflit s’est déplacé sur le terrain de la communication. Dans un récent discours, le Président Saleh a assuré que les forces yéménites porteraient leurs coups le temps nécessaire, «cinq ou six ans, nous ne ferons pas marche arrière». Sanaa paraît décidée à terminer cette guerre, à savoir éradiquer des rebelles officiellement accusés de vouloir faire chuter la République au bénéfice d’un nouvel Imamat, de style monarchique.

Bataille de communiqués victorieux

A l’occasion de rares entretiens accordés à la presse, le chef des rebelles réfute les accusations officielles : son combat ne vise pas à destituer la République, mais à dénoncer le musèlement des Zaidites par les autorités et la faiblesse des infrastructures publiques dans leur région. La mise en accusation des prérogatives de l’Etat ouvre peut être la voie à une demande d’autonomie qui mettrait à mal une unité du Yémen déjà largement éprouvée par un mouvement sécessionniste dans le sud du pays. Entre deux salves de communiqués, le gouvernement rappelle qu’un cessez le feu est toujours sur la table, mais conditionnel. La rébellion s’empresse alors de demander sa supervision par des observateurs indépendants.

Au final, la guerre est toujours la guerre. Et en parler revient à flirter avec des lignes rouges. Le gouvernement a peu apprécié le récent cri d’alarme lancé par le groupe d’aide internationale Oxfam, qui mettait en garde contre une catastrophe humanitaire en l’absence d’un cessez le feu. « Propos irresponsables », a estimé le ministre de la Santé, qui a menacé d’expulsion du territoire toute organisation qui feraient des déclarations sans fondement.

La presse n’a pas accès aux zones de conflit, pour « d’uniques raisons sécuritaires », rappelle l’Orientation Morale de l’Armée (2). A côté du musée national, où se raconte l’histoire millénaire de Saba, l’institution du ministère de la défense écrit les épisodes d’une guerre que personne ne voit. « Nous rédigeons les communiqués, prenons les photos, tournons les images, vous pouvez rester chez vous, nous nous en occupons », me précise un officier du centre, qui vante « l’objectivité » du travail accompli.

En l’absence de témoins directs et de bilans vérifiés, la guerre de Saada fait le jeu des spéculations. Sanaa accuse l’Iran de soutenir les rebelles, dans une perspective d’asseoir son influence chiite. La rébellion voit la main de l’Arabie Saoudite sunnite en soutien des opérations militaires, pour réduire au calme un foyer d’insurrection posté à ses frontières. Et chaque bataille fait désormais l’objet d’un communiqué de victoire respectif.

Alors que se poursuivent la surenchère guerrière et verbale, le camp de Mazraq s’organise. Et subit. La vie dans un camp dépend aussi de ses caids, petits profiteurs astucieux et autoritaires, qui ponctionnent leur dime sur les marchandises acheminées par la communauté internationale, dénoncent plusieurs déplacés dans l’anonymat des échanges : Cheikhs locaux chapeaux de paille sur la tête, “responsables”, qui puisent dans les denrées au moment des distributions. Et il faut savoir jouer des coudes au moment des repas, pour ne pas repartir la gamelle en inox vide ou un genou abimé.

Sous les bombes…

A l’invitation à me rendre dans une tente, “pour mieux voir”, les habitants dressent la liste de ce qu’ils n’ont pas. Certains sont ici depuis deux mois et disent n’avoir reçu que 25 kilos de farine, d’autres 10. Pour améliorer le quotidien, les moins nécessiteux se rendent au marché. Cet homme a vendu ses couvertures pour acheter des médicaments. “Et pourtant Mazraq n’est pas un problème”, rappelle John Holmes, venu au Yémen pour tenter d’arracher aux autorités un cessez le feu humanitaire, mais durable.

Les affrontements empêchent toujours les opérateurs internationaux d’accéder efficacement aux populations civiles de Amran et d’Al Jawf.  Les Nations unies ont évalué à 150.000 le nombre de déplacés. Le Programme Alimentaire Mondial (PAM) avoue ne pouvoir en atteindre que 36.000 aujourd’hui. Son directeur au Yémen, Gian Carlo Cirri, rappelle qu’on “ne fait pas d’aide alimentaire sous les bombes”. Mais il précise aussi que les conflits tribaux n’arrangent rien.

En jargon onusien, Saada est une “crise complexe”. La province d’Al Jawf, à l’est de Saada, est devenu un sanctuaire des familles de Houtistes, venues elles aussi se mettre à l’abri. “Les camps sauvages qui s’y sont montés sont gardés par des  rebelles en armes” précise un humanitaire familier des  lieux. Les agences internationales doivent donc jongler autant  avec le conflit qu’avec des pouvoirs locaux qui savent monnayer leurs services. Malgré ces freins et un climat sécuritaire volatile, les partenaires du PAM, Islamic Relief, MSF Espagne et ADRA ont réussi à atteindre la zone, avec l’espoir que la distribution des aides, alimentaires ou autres, pourra commencer prochainement.

Dans la ville même de Saada, où se trouve le CICR, la situation est particulièrement tendue. Plus de 30 000 personnes y seraient déplacées et le PAM, grâce à Islamic Relief, a pu en secourir 17 000. Dans le sud de la province d’Amran, au sud de Saada, la situation est moins difficile, mais plus absurde. Malgré l’absence de combats et l’enregistrement des déplacés, le PAM ne peut toujours pas y délivrer ses aides.

Le gouvernement y étudierait l’ouverture d’un camp officiel, pour sans doute mieux canaliser des populations potentiellement infiltrées par des combattants. “Mais on risque d’attirer des bénéficiaires au risque d’être débordés. Notre priorité est de servir directement les gens, chez eux, plutôt que de créér une dépendance humanitaire” rappelle un fonctionnaire international.

Pour cela, il faut une trêve. Et de la bonne volonté. Il aura fallu des semaines pour que l’Arabie Saoudite autorise le HCR a accèder au district de Baquim à travers sa frontière. Depuis le mois d’août, les habitants de cette zone située aux portes de l’Arabie sont prisonniers d’intenses combats, au nord et au sud, empêchant l’accès des secours directement depuis le territoire yéménite. Mais l’agence onusienne a conscience de la difficulté et des limites de sa mission : la ville de Baquim serait tenue par la rébellion, seule une petite zone située à 3/4 kilomètres de la frontière saoudienne serait donc aujourd’hui accessible.

Le convoi officiel onusien quitte le camp de Mazraq. Résonne alors le grondement de ceux qui font la queue pour remplir leurs assiettes. La cuisine sert deux repas par jour. Certains déplacés de Mazraq se coucheront sans manger.

(Publié le 1er novembre 2009)

(1) L’Arabie Saoudite est intervenue ouvertement le 3 novembre dans la guerre en cours entre les rebelles zaïdites et l’armée yéménite, notamment par des frappes aériennes, officiellement après la mort d’un garde-frontière saoudien tué par des rebelles.

(2) «L’orientation morale de l’armée» est l’institution en charge de la communication du ministère de la Défense : publications de manuels sur les règles de la guerre, production d’informations sur les opérations militaires en cours pour les médias…

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