Libye : « Les miliciens des Katibas arrêtent au faciès les gens qui passent »

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Ancienne Secrétaire générale de la CIMADE, Geneviève Jacques est membre du bureau international de la Fédération internationale des ligues des droits de l’Homme (FIDH). Elle revient ici sur ce qu’elle a pu observer en Libye, au cours d’une mission d’enquête effectuée en juin 2012, concernant la situation des travailleurs migrants dans ce pays. Cet entretien a été réalisé peu après les élections législatives de juillet 2012.

Quelle est la situation politique aujourd’hui en Libye ?

Elle se traduit par un appareil d’Etat quasiment impuissant, aucune directive politique claire en générale et une absence totale de vision et de politique, notamment pour ce qui concerne les questions migratoires. Un fonctionnement de l’appareil judiciaire complètement paralysé, avec des conséquences immédiates pour tout ce qui concerne les questions des droits de l’Homme. Et donc des violences qui restent très largement impunies. Ceci dit, tout le monde parle de chaos, mais celui-ci n’était que le prolongement de 42 ans d’une dictature dont les dernières années étaient totalement délirantes, et de neuf mois de guerre. Il n’y avait déjà pas grand chose qui fonctionnait bien, et ce pas grand chose s’est effondré.

Sans parler de règles démocratiques qui restent à inventer. L’absence de légitimité du pouvoir central pendant cette période de transition a conduit à la montée au premier plan des milices armées, les Katibas (Birgades), elles-mêmes non coordonnées et parfois en conflit violent les unes contre les autres. C’est un cadre préoccupant qui s’accompagne d’une paralysie de l’économie. A part l’industrie pétrolière – je parle du mois de juin 2012 -, les chantiers abandonnés à travers tout le pays sont impressionnants. Et les compagnies internationales ne sont pas encore revenues (selon les analystes, la reprise de la production pétrolière a depuis largement repris, pour atteindre 90% des volumes enregistrés avant la révolution, ndlr). Cela a évidemment un impact sur l’immigration.

Quelle sorte d’impact ?

Les migrants, comme dans toute situation de chaos, sont les plus vulnérables, les premières victimes des violences et du non respect des droits de l’Homme. C’est une loi universelle. Dans le cas de la Libye, les migrants font partie de ces premières victimes, et ce n’est absolument pas une question marginale. Parce que c’est un pays qui ne fonctionnait qu’avec la présence de ces centaines de milliers de travailleurs étrangers, et actuellement leur situation est déplorable. Si nous reprenons les chiffres, avant la révolution, le nombre de migrants en Libye était ainsi estimé à environ un à deux millions de personnes (sur un total de six millions, ndlr), principalement originaires d’Afrique sub-saharienne ou de la corne de l’Afrique, et selon l’Observatoire International des Migrations (OIM), près de 800 000 d’entre eux ont fui le pays durant le conflit armé  ».

A-t-on une idée exacte du nombre de migrants aujourd’hui présents en Libye ?

Personne ne le sait. Nous avons bien sûr posé la question. Dans la désorganisation politique et administrative que connait le pays, le comptage des entrées  n’existe pas. Mais même si on ne sait pas le mesurer, il est évident qu’un certain nombre de migrants sont restés en Libye, pour la simple raison qu’ils ont pas pu en sortir. D’autres parce qu’ils avaient des emplois plus protégés. Je pense à ces infirmières philippines que nous avons rencontrées. Elles sont restées courageusement, mais ça n’est qu’un tout petit pourcentage. Il y a aussi des gens qui étaient là et qui tentent de revenir, mais aussi des migrants qui apparemment rentrent pour la première fois.

En particulier par les frontières du sud. Et nous sommes confrontés ici à des problèmes liés à la géopolitique. La situation dans le sud saharien est d’une instabilité totale. Les quantités invraisemblables d’armes fournies à la Libye sont en train de se répandre dans toute la sous-région. Et c’est dans ce contexte que des nouveaux migrants arrivent parce qu’ils pensent que les affaires vont reprendre en Libye. Les signes d’une intensification de ce trafic sont évidents. On ne peut pas venir tout seul du sud. Ce sont toujours des voyages qui sont organisés à prix forts par une foultitude de taxis de camions, etc… Cette activité, économique, elle, a bien repris…

Les migrants d’origine sub-saharienne sont-ils toujours victimes de discriminations ?

Tout ce que nous avions entendus lors de la dernière mission sur les exactions commises contre les noirs au prétexte qu’ils étaient des mercenaires au service de Kadhafi sont des raisons qui semblent ne plus avoir cours. Les Libyens semblent avoir compris que ces mercenaires n’étaient pas des migrants installés depuis longtemps en Libye, mais des soldats recrutés à l’extérieur. Ceci dit, il en reste un grand nombre qui sont dans les prisons, et nous n’avons pas pu y avoir accès.

Mais ces accusations sont remplacées par d’autres, pires encore, qui consistent à dire que les noirs amènent des maladies (Sida) de la drogue, des mauvaises moeurs, de l’alcool, de la prostitution… etc. Ce qui fait dire aux ex-rebelles qui se sont auto-proclamés « gestionnaires des questions migratoires » que leur mission est de « nettoyer le pays des noirs ». C’est le directeur d’une Katiba (brigade) qui nous l’a dit, fièrement : « Notre tâche  est de nettoyer la ville de ces Africains, et nous ne voulons ici que des gens qui ont des papiers en règle ». le seul « hic », et il est de taille, c’est qu’il est impossible d’obtenir des papiers en règle, parce qu’il n’y a plus d’administration. Donc les miliciens arrêtent au faciès les gens qui passent, dont les Africains et les emmènent dans des camps d’internement que nous avons pu visiter, où les conditions de vie sont épouvantables.

Qui gère ces camps ?

Ce sont les brigades, sous leur propre directive. Ils ne rendent de compte à personne. En tout cas pas aux autorités. Quelquefois, ils sont en relation avec le conseil municipal ou régional… Mais la plupart du temps, non. Le gros centre de Benghazi  ne rend compte qu’à lui-même. En l’absence de directives politiques, en l’absence d’interlocuteurs, personne ne s’occupe de ces migrants.

Avez-vous relevé d’autres cas de discriminations violentes ?

Oui, dans les villes, on constate une gangstérisation de ces miliciens, qui profitent du fait de posséder des armes pour harceler, seuls ou en groupe les Africains. Ces derniers se terrent et vivent aujourd’hui dans la plus grande précarité. Nous en avons rencontré à Tripoli ou à Benghazi, qui nous ont raconté des irruptions violentes de ce type. Tout d’abord des violences verbales racistes, puis du racket et des vols (argent, bijoux, portables), des personnes qui ont été arrêtées chez elles, ou à leur travail…

Quelles recommandations formulez-vous dans votre rapport ?

Nos recommandations s’adressent très clairement à plusieurs interlocuteurs. Les premiers sont les nouvelles autorités libyennes, pour qu’elles reprennent vite le contrôle des Katibas – c’est ce qu’elles ont prévu, à savoir de désarmer tous ces gens (on dit qu’il y en a 200 000) et de les réintégrer. Après les résultat des élections, nous pouvons espérer que la situation qui s’est dégradée pendant toute cette période de transition, s’améliore désormais. Il faut vraiment  que ces nouvelles autorités, qui ne sont plus « de transition » puissent avoir la légitimité pour faire cesser ces exactions. Nous leur demandons de rependre le contrôle de la politique migratoire, et de faire cesser de toute  urgence  les violations massives et flagrantes dont sont victimes les migrants, en ce qui concerne les arrestations, l’enfermement et les expulsions hors de tout contrôle.

Nous demandons en outre à l’Union européenne et aux pays membres qui donnent des signaux alarmants d’une reprise des accords bilatéraux (une pratique déjà en vigueur sous Kadhafi), de tenir compte de la précarité et de l’instabilité des institutions libyennes. Nous leur demandons de prendre en compte le fait que parmi les Africains qui se trouvent en Libye, il y a beaucoup de demandeurs d’asile. C’est à dire ceux que nous avions vu coincés à Salloum (frontière égypto-libyenne),  à savoir des Somaliens, des Soudanais, des Erythréens, … qui relèvent et justifieraient d’une protection internationale que la Libye ne peut pas du tout leur assurer. Donc nous demandons et insistons pour que l’ensemble des pays européens leur accorde des visas « de protection humanitaire ».

Enfin, nous demandons aux entreprises qui reviennent ou vont revenir et utiliseront la main d’oeuvre étrangère, soit en direct, soit en sous-traitance, de faire en sorte que les contrat qu’ils vont signer comportent des clauses obligatoires de respect des droits des travailleurs, en ce qui concerne les conditions de travail, de séjour … Parce que là, nous sommes vraiment très loin du compte.

 

Gaël Grilhot

Gaël Grilhot

Gaël Grilhot est journaliste indépendant.

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