Monde arabe : des moments charnières…

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Carte Moyen-Orient

S’il y a bien une région au monde qui retient son souffle, c’est le monde arabe (1). Du Maroc au Bahreïn, cette aire géographique qui occupe une place importante dans l’actualité internationale vit au rythme d’une kyrielle presque sans fin de soubresauts. Au plan interne, dans la plupart des pays, des appels pour une politique en faveur du changement se font entendre et se font de plus en plus pressants. Au plan régional, les menaces de guerre contre l’Iran, le blocage du processus de paix entre Palestiniens et Israéliens, l’instabilité en Irak, au Liban, au Yémen et au Soudan alimentent toujours un profond débat sur l’identité de cette région, à bien des égards éclatée, notamment dans un domaine aussi sensible que la politique internationale.

Dans les antichambres et dans la rue des républiques comme des monarchies, le mot qui s’invite à toutes les conversations est le changement. Tous les pays arabes, sans exception aucune, font face à un terrible blocage politique et institutionnel, suite à plus d’un demi-siècle de faillite dans la gouvernance démocratique. Intolérance politique, droits de l’homme bafoués, injustice sociale etc. constituent, en effet, le quotidien de ces pays.

Transition, dites-vous ?

En Egypte, tout comme en Tunisie, en Algérie, en Libye, au Yémen et au Soudan, l’alternance politique est un débat de plus en plus récurrent. Les leaderships de ces régimes ayant failli à leur mission d’asseoir un vrai système républicain basé sur de solides pratiques démocratiques – bien que certains soient à leur poste depuis plus de 40 ans, comme dans le cas libyen, ils sont aujourd’hui interpellés par de larges franges de leurs opinions publiques, avides d’ouverture ou au moins de décrispation.

Cependant, la tendance générale est, si ce n’est de maintenir le statu quo, de léguer le pouvoir à un membre de la famille ou à un proche. Pour ce faire, la pratique commune est celle-ci : d’un côté créer un semblant de démocratie et de l’autre, par l’amendement des codes électoraux, “réadapter” les textes fondamentaux. Les critères d’éligibilité sont ainsi revus et… corrigés. En Tunisie, par exemple, le président Zine El Abidine Ben Ali, a dû abroger en 2002 l’article portant sur le nombre de mandats électifs autorisés par la constitution pour être en mesure de se maintenir au pouvoir. Il n’est pas exclu que le président tunisien opte enfin pour la suppression pure et simple du «verrou» de la limité d’âge, qui l’empêche de se présenter aux prochaines élections de 2014. Plusieurs journaux en Tunisie ont déjà lancé une campagne appelant Zine El Abidine Ben Ali à se porter candidat pour un 6ème mandat.

L’Egypte, véritable poids lourd sur l’échiquier arabe, connait le même blocage. Plusieurs options sont possibles : soit le Président Hosni Moubarak, pourtant souffrant, continue à diriger le pays, soit il passe les rênes du pouvoir à Gamal, son fils. Une autre option favorise la piste Omar Suleyman, chef des services de renseignement. Les deux derniers scénarios constitueraient un précédent, dans la mesure où le pouvoir n’a jamais échappé à l’appareil militaire, depuis l’abolition de la monarchie, en 1952. Ce qui pourrait être là, du moins en partie, le cas.

Des monarchies en quête de changement

Les monarchies arabes, quoique traditionnellement plus stables et moins sujettes à de tels schémas, sont elles aussi en butte au blocage politique. Au Maroc et en Jordanie, l’embellie de la fin des années 1990 est de plus en plus perçue comme un vieux souvenir. Les organisations de défense des droits de l’homme enregistrent, non sans amertume, la fin de la “récréation”, avec un retour à la répression de l’opposition, notamment islamiste bien que reconnue, et une attaque sans précédent contre les journalistes.

En Arabie Saoudite, autre poids lourd du monde arabe, l’heure est au changement. Mais lequel ? Les critères saoudiens ne sont en aucun cas ceux «répertoriés» dans les démocraties occidentales, ni même dans les pays voisins. La centralisation excessive du pouvoir, dans les coulisses des Saouds, pèse durablement sur la vie du pays. Ajoutons à cela l’observance de traditions et de coutumes politico-religieuses qui freinent toute mutation réelle… Les indices mêmes économiques reflètent l’échec cuisant des politiques de développement. En dépit d’un PIB dépassant les 400 milliards de dollars, le taux de chômage est de 15%, tandis que le taux d’alphabétisation demeure des plus faibles dans la région, dépassant la barre des 80%.

Pour les voisins de l’Arabie Saoudite, les dimensions géographique et démographique ainsi que la présence chiite, notamment pour le cas du Bahreïn, servent toujours d’alibi pour expliquer le peu d’engouement pour l’ouverture politique. Du Qatar au Koweït, en passant par le Sultanat d’Oman, les Emirats Arabes Unis et le Bahreïn, la scène publique paraît comme sur ses gardes, à cause du rétrécissement des espaces de liberté et l’absence de vie associative et syndicale.

Vers une multiplication de conflits locaux ?

Cet état des lieux politiques et les perspectives qu’il pose voire impose, dans certains cas, est de surcroît aggravé par les menaces sécuritaires, tantôt réelles, tantôt phantasmées.

Au Soudan, le référendum sur l’indépendance du Sud aura-t-il bien lieu ? Omar Al Bashir se laissera-t-il «amputé» d’une partie du vaste pays qu’il contrôle ? Ne sommes-nous pas à veille d’un nouveau conflit, le «cas» du Darfour une fois réglé par Khartoum… Le traçage des frontières entre les futurs Etats constitue en soi un casus belli, puisqu’il pose le problème épineux du partage des ressources pétrolières et ne prend pas en compte les flux migratoires des tribus concentrées sur la frontière, de part et d’autre.

L’acharnement du régime yéménite Ali Abdallah Saleh menace, à son tour, l’intégrité territoriale du pays, réunifié en 1990, mais toujours en quête de stabilité. Sanaa est occupé sur plusieurs fronts : la rébellion chiite houthie au Nord et le mouvement pour la sécession au Sud. Sur ces deux fronts, les fondements de la protestation sont identiques : plus de justice et plus d’équité.

La menace d’une intervention d’une partie de la communauté internationale contre l’Iran est comme une épée de Damoclès au-dessus de la tête des dirigeants arabes. Source de divisions entre capitales arabes… Les blocs se forment. Le premier comprend l’Arabie Saoudite, l’Egypte et la Jordanie, avec des relais décentrés tels une partie des parlementaires libanais et le Fatah dans les Territoires palestiniens. Le second bloc est tout aussi clairement défini, avec bien sûr en tête l’Iran, la Syrie et également ce qu’on pourrait appeler des antennes locales, le Hezbollah au Liban et le Hamas dans les Territoires palestiniens. Cette équation n’a pas que des inconnues… Cette tension pourrait rejaillir sur le Liban qui a, de tout temps, subi sur son territoire les contre-coups des conflits régionaux et s’est lui-même transformé en terrain de guerre.

En outre, ces alliances régionales empêchent tout règlement du conflit entre Palestiniens et Israéliens. La fracture Hamas-Fatah est comme un «écho» de cette géopolitique. Le mouvement islamiste refuse toute reprise de négociation avec l’Etat hébreu, tandis que son rival joue la carte des pourparlers, quoique sans enthousiasme. Mais, aux yeux d’une large frange des Palestiniens, ni l’un ni l’autre ne portent la légitimité et la crédibilité pour négocier en leur nom.

Les populations irakiennes font aussi les «frais» d’événements tragiques et aujourd’hui, au moment où le processus de retrait des Américains est enclenché et au moment où une solution purement irakienne fait douter, la promesse de jours meilleurs ne suffira plus. Une grande partie de la classe politique irakienne s’est décrédibilisée et les Irakiens de la rue n’y croît plus.

En partie, l’instabilité intérieure et le durcissement des régimes arabes sont «alimentés» par les multiples et complexes dimensions régionales de conflit ouverts ou latents. Les opinions publiques, elles, se font entendre, de plus en plus. Dans l’état actuel des choses, ces opinions, ces voix dérangent, qu’elles trouvent une expression civile dans certains médias nationaux ou internationaux, notamment grâce aux nouvelles technologies (chaînes satellitaires, internet etc.). Les oppositions, laïque ou religieuse, se réorganisent et leur champ d’action et d’interpellation s’ouvre à l’ensemble de la société.

(1) Ce texte a été publié en 2010.