Le cyclone Nargis : les leçons à tirer…

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Par Juliette Louis-Servais

Début mai 2008… Le cyclone Nargis s’abat sur le Delta birman. Aux informations, comme on dit, la situation humanitaire dans cette région de la Birmanie passe très vite au second plan. Les regards et les caméras se tournent, à peine quelques jours plus tard, vers une autre catastrophe : le séisme dans la province chinoise du Sichuan (sud-ouest). Une catastrophe en chasse une autre… Mais depuis le mois de juin 2008, que sait-on de la situation dans le Delta birman et dans le reste du pays?

Le peuple birman n’en a pas fini avec Nargis. Les effets du passage du cyclone affectent toujours les populations du Delta. Beaucoup reste à faire dans les zones dévastées par le cyclone. La plupart des études réalisées concluent que l’aide aux victimes a été insuffisante (encore aujourd’hui, un an après le passage de Nargis) et inégalement réparties géographiquement, certains districts bénéficiant d’aide massive tandis que d’autres n’y avaient pas accès.

Les associations locales relèvent notamment des besoins dans les domaines de la reconstruction des habitations (beaucoup de familles sont encore hébergées dans des foyers temporaires et la reconstruction doit être engagée au plus vite, avant l’arrivée de la saison des pluies), de l’accès à l’eau (compte tenu notamment de la salinisation des bassins de stockage et des nappes phréatiques) et des activités agricoles qui doivent soutenues… Rappelons à ce propos que la région du Delta était le grenier à riz de la Birmanie.

Ce sont donc tous les Birmans qui ont été touchés par cette catastrophe. Deux récoltes ont été perdues à cause du cyclone et 5 millions de Birmans seraient actuellement en situation de pénurie alimentaire.

Les Birmans n’ont pas attendus l’aide extérieure…

Une dimension, pourtant essentielle, n’a pas été traitée par les médias : c’est la capacité de mobilisation populaire que le cyclone a révélée. Lors de Nargis, une grande partie des secours apportés aux victimes ont été déployés par les Birmans eux mêmes. C’est là une des leçons du passage de ce cyclone peu connue. Cette mobilisation s’est déclinée à plusieurs échelles :

– Individuelle : dans les premiers jours, de très nombreux habitants des zones sinistrées (à Rangoon comme dans les villages du Delta) se sont mobilisés pour aider leurs voisins et les autorités dans les efforts de distributions de l’aide, de reconstruction des maisons et de dégagement des routes.

– Communautaire : des groupes pré-existants ou se formant suite à la catastrophe se sont rapidement mobilisés sur des projets d’aide aux sinistrés. L’un de nos partenaires locaux a ainsi pu déployer des actions à travers huit de ces structures communautaires. Les monastères ont aussi un rôle important, servant de refuge aux sinistrés mais proposant aussi des actions d’aide d’urgence et un accompagnement des victimes.

– Associative : Enfin et surtout, des associations locales birmanes se sont fortement impliquées dans l’aide urgence et le sont aujourd’hui la phase de réhabilitation. De part leur ancrage local, ces associations ont été immédiatement opérationnelles, contrairement aux acteurs internationaux longtemps bloqués par la junte dans leur accès au pays puis à certaines zones. Ces structures locales ont pu dès les premiers jours intervenir selon des modalités d’actions très diverses : à travers le soutien à des micro projets communautaires et parfois clandestins jusqu’à des projets de grande ampleur, largement financés par des bailleurs internationaux.

Le témoignage de 2 partenaires birmans du CCFD (Lire l’entretien accordé à Grotius.fr ci-contre par ces deux représentants associatifs qui ne souhaitent pas être nommés pour des raisons de sécurité) illustre bien cette capacité de réaction des associations locales ainsi que la diversité et l’efficacité des réponses locales apportées. L’autre structure (témoignage de T.) est intervenue de façon beaucoup plus confidentielle et délocalisée, à travers un réseau de micro structures locales.

Son action a ainsi permis d’apporter des secours à des zones particulièrement isolées et moins accessibles à l’aide et de contribuer à la structuration de ces groupes locaux et des comités communautaires mis en place dans le cadre des projets. Les actions mises en place sont allées de l’organisation de distributions, à la mise en place de caisses villageoises de micro crédit ou le soutien à la scolarisation des enfants. Cependant, le principal impact de cette structure aura probablement été de coordonner et d’appuyer techniquement et méthodologiquement les initiatives locales à l’origine des projets, nouveaux germes d’une société civile birmane qui prouvait encore une fois sa vivacité.

L’image de la Birmanie

Il est important de souligner d’autres effets du cyclone Nargis qui n’ont été que trop peu commentés et analysés…

– Malgré une apparente ouverture et les autorisations données à quelques ONG internationales d’opérer dans le Delta, la junte est loin d’avoir assoupli sa politique vis-à-vis des acteurs humanitaires internationaux. Les contraintes restent très fortes et restrictives pour les rares ONGI autorisées dans le pays, des organisations qui tentent notamment de venir en aide aux populations des Etats où se concentrent les minorités ethniques. L’accès à de nombreuses de zones demeure impossible. Par ailleurs, et encore une fois, les besoins restent immenses, dans la zone du Delta mais aussi et surtout dans d’autres régions de Birmanie où la situation humanitaire est particulièrement alarmante. On peut notamment citer la province de l’Arakan que beaucoup d’habitants de l’ethnie rohyinga fuient par la mer pour se réfugier en Thaïlande du fait de la détérioration de leur niveau de vie et des persécutions dont ils sont victimes, ou encore la situation de quasi famine qui touche l’Etat Chin depuis l’année dernière.

– La mobilisation populaire décrite plus haut n’a pas été accueillie avec bienveillance par le régime, loin de là. Au contraire, une vague de répression a touché fin 2008 les acteurs engagés dans la Révolution Safran et/ou l’aide aux victimes du cyclone Nargis, des acteurs accusés d'”association illégale”.

Dans ce contexte délicat, il est particulièrement important pour les humanitaires, les politiques et les médias du Nord d’apprécier et de soutenir la société civile birmane dans toute sa vivacité, son engagement et sa richesse, au sens noble du terme…

A dénoncer la junte et présenter le Conseil d’Etat pour la Paix et le Développement (SPDC) comme immuable, on occulte souvent la capacité de mobilisation de la société civile birmane, même si ses marges de manœuvre sont réduites. Pire, on véhicule parfois l’image d’un pays résigné et d’un gouvernement en exil vieillissant et de plus en plus éloigné des réalités qui ne représenterait plus réellement une alternative politique. La Birmanie ne devrait alors son salut qu’à une intervention extérieure.

Si la mobilisation et l’implication de la communauté internationale sont en effet essentielles pour permettre aux Birmans de sortir de l’impasse d’un régime dont le seul but est d’assurer sa survie sans se soucier du bien être de son peuple, il ne faut pas pour autant s’imaginer que le peuple birman est passif et que rien n’est possible en Birmanie. Après la révolution Safran de 2007, les initiatives locales lors du passage du cyclone Nargis nous en donnent à nouveau la preuve.

Juliette Louis-Servais est Chargée de mission Asie du Sud Est Continentale au CCFD – Terre Solidaire (Comité Catholique contre la Faim et pour le Développement).

Première ONG française de solidarité internationale, avec 40 millions d’euros de budget et plus de 500 initiatives soutenues chaque année dans 70 pays du sud et de l’est, le CCFD-Terre solidaire a acquis depuis près de 50 ans un savoir faire et de nombreuses références dans le dialogue avec les sociétés civiles de ces pays. Cette expertise est utilisée aujourd’hui dans de nombreuses activités de communication, de plaidoyer, et d’éducation au développement en direction du public français et européen, grâce à un réseau de 15000 bénévoles militants.


 

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