Par Nathalie Loubeyre… Quand j’ai commencé le film «No Comment», c’était bien avant la sortie de « Welcome ». Personne alors, ou presque, ne s’intéressait aux migrants de Calais. Pourtant, ils continuaient d’affluer par centaines sur toute la côte. Nourris par les associations humanitaires, ils mangeaient par terre, comme des animaux, dormaient dans les bois, par tous les temps, sans aucune hygiène ou presque…

La jungle, comme ils appelaient déjà leurs précaires campements, était détruite toutes les semaines. Ils étaient harcelés par la police, arrêtés cinq à six fois par jour, relâchés quelques heures plus tard avec une injonction de quitter le territoire. Leurs empreintes digitales étaient à cette occasion soigneusement relevées pour le fichier Eurodac, elles les empêcheraient de demander l’asile en Angleterre, en vertu des accords de Dublin.

Donc ils se les effaçaient déjà, en les brûlant ou en les ponçant… Mais Sarkozy avait gagné, on ne parlait plus d’eux ou presque, le problème était donc « résolu ». Mon projet était donc, avec ce film, d’opposer une résistance muette à cette tentative d’effacement. Il fallait dire que non, le problème n’était pas résolu, que ces hommes étaient toujours là, nous interrogeant sur nos valeurs. Un miroir qui nous était tendu.

Et je me posais la question de la façon dont il fallait les filmer. Car, sur ce sujet des migrations comme sur d’autres, l’enfer politique est pavé des « bonnes intentions » humanitaires des médias. Depuis des décennies, nous voyons, grâce à la télévision, des millions de personnes qui meurent chaque jour dans le monde, de faim ou de guerre, et non seulement nous n’avons pas mieux réparti les richesses ni cessé de piller les ressources, mais, sous l’effet répété de ces images de corps dénutris ou de regards hébétés et le rejet qu’elles ne manquent pas de provoquer, nous avons fini par concevoir, plus ou moins consciemment, que ces éternelles victimes ont peut-être une responsabilité dans le sort qu’elles subissent. Et avons fini par construire une sorte d’humanité de   « seconde zone », dans laquelle le prix de la vie n’est pas tout à fait le même que le nôtre.

Eviter de faire de l’émotion…

Alors quelles images, pour filmer ces « survivants » qui peuplent les rues de Calais, ces jeunes hommes qui ont fui la guerre, les persécutions ou la misère au prix de risques démesurés, souvent traumatisés, et que loin de protéger, la société française harcèle, menace, clochardise à Calais ? Quel type de narration pour éviter cette « cannibalisation  » provoquée par le « story-telling », aujourd’hui dominant en fiction, comme en documentaire ? Pour éviter de faire de l’émotion, générée par l’identification à des personnages, un produit de consommation ? Quel récit imaginer pour éviter cette « glue identificatoire » qui empêche le spectateur de penser, et donc d’inscrire l’émotion dans une conscience durable, de mettre en œuvre une analyse qui pourrait (peut-être ?) déboucher sur une action adéquate ?

J’ai parié sur ce qui fait la force spécifique du documentaire, sa « vérité ontologique », qui est de raconter une rencontre, celle des filmeurs et des filmés. Nous nous sommes donc servis, Joël (mon opérateur) et moi, de la caméra comme d’un moyen de rencontre silencieuse avec ces hommes qui ne partageaient ni notre langue ni notre culture. Nous avons d’abord préféré le pied à l’épaule, qui nécessite de longues mises en place, histoire de donner à cette approche  le rythme lent de l’apprivoisement réciproque. Histoire aussi d’offrir à ceux qui étaient filmés le temps du choix : celui de rester dans le cadre choisi ou de s’en échapper, voire de venir, délibérément, s’y inscrire.

Nous avons déterminé une distance, entre eux et nous, et donc avec la caméra, ni trop proche, ni trop lointaine. Et nous avons accueilli ce qui advenait. Ce qu’ils voulaient bien nous raconter, avec leurs visages, leurs corps, leurs mots parfois aussi. Les regards caméra qu’ils nous ont adressés, bouleversants, nous incluent dans le film de façon invisible, Joël et moi. S’y lisent, au-delà de la confiance qui s’est établie entre eux et nous, la fatigue, l’espoir, l’humour, la vitalité, la souffrance, la colère muette.

Pour structurer ces images, j’ai voulu un récit à la fois ouvert, silencieux, distancé, où visages et corps anonymes traversent le film en même temps que l’espace de la ville. Une chronique de leur quotidien fait d’attentes, d’espoirs, de découragements, de lutte pour la dignité. Il se dégage du film, je crois, ce sentiment qui a été le nôtre d’une grande proximité, qui est tout sauf la familiarité. (Eric Besson, lui, s’est fait filmer en train de jouer au foot avec eux…).

J’ai tenté aussi de mettre à l’épreuve cette fameuse « expérience du visage », théorisée par Lévinas, qui met en évidence la nudité essentielle du visage, sa fragilité ontologique. Vision du visage de l’Autre et de sa fragilité qui provoquerait en autrui, le sentiment de sa responsabilité envers lui, une injonction à le protéger. J’ai donc filmé les visages, longuement, et en gros-plan. L’image comme vision, comme expérience philosophique, et non pas comme spectacle.

Très vite après sortait Welcome, tourné en même temps que notre documentaire, et qui, grâce à ses bonne vieilles recettes « hollywoodiennes », a connu le succès que l’on sait. Un « monsieur tout le monde » comme héros principal, un migrant kurde très glamour (il veut traverser la manche à la nage pour rejoindre sa fiancée), quelques queues pour la nourriture pour toute description des conditions indignes de survie. Pourtant le marketing s’est fait autour de l’aspect documentaire du film et un « effet Welcome » est né.

Indifférence générale

Les migrants de Calais, qui survivaient depuis sept ans dans l’oubli total ou presque des médias, ont alors vu les journalistes défiler quotidiennement auprès d’eux. Le monde associatif s’est réjoui de voir le problème remis au-devant de l’actualité. Les députés socialistes ont réclamé (en vain) une loi pour abroger le « délit de solidarité ». On a alors glosé sur la capacité paradoxale de la fiction à agir sur le réel, face à l’impuissance du reportage ou du documentaire. Mais que s’est-il passé ensuite ? Eric Besson a mis en scène « la destruction de la jungle », convoquant la presse pour une opération hyper-médiatisée. Cent cinquante malheureux se sont fait prendre, qui ont été relâchés dans les semaines qui ont suivi. Trois d’entre eux ont été renvoyés en Afghanistan pour l’exemple, ce que la France ne faisait plus depuis longtemps, créant ainsi un fâcheux précédent.

Bien sûr, quelques mesures « humanitaires » ont vu le jour dans la foulée (des douches, des lieux de repas un peu moins indignes, la possibilité de demander l’asile en France plus facilement), mais la vie pour ces migrants qui sont revenus à Calais est devenue plus difficile qu’avant puisqu’ils sont désormais sans toit, pas même celui, précaire, d’un campement de fortune. Et ils risquent désormais d’être renvoyés dans des pays en guerre. Aujourd’hui que l’émotion est retombée, les medias ont de nouveau déserté Calais, et les humanitaires continuent de faire leur travail dans l’ombre… Un nouveau charter pour l’Afghanistan se profile, dans l’indifférence générale.

Mon film, sorti dans le circuit confidentiel des documentaires, n’aura quant à lui aucune influence sur le politique, et, au vu de ce qui s’est passé, il faut peut-être s’en réjouir. Car, dans l’état actuel de l’opinion, que feront les uns ou les autres, de droite ou de gauche, sinon des gesticulations plus ou moins populistes dont les Migrants feront les frais ?

En toute humilité et de façon plus confidentielle, « No Comment » tente de faire un travail de fourmi auprès du public, celui d’offrir une vision de l’Autre qui ne soit pas à consommer, mais à accueillir, à méditer. Car c’est le peuple et son « opinion » qui dictent les politiques d’immigration, et c’est peut-être là qu’il faut œuvrer. Il a été montré dans divers festivals, en France et à l’étranger. Il a obtenu le Grand Prix du documentaire de création au Festival International des Droits de l’Homme de Paris, décerné par un jury présidé par Stéphane Hessel. Il vit sa vie dans les innombrables soirées organisées par la planète militante de France, et je sillonne les villes de France depuis un an pour l’y accompagner. Mais il n’a pas été acheté par la télévision. Même ARTE l’a refusé. Raison invoquée : pas de case. Un film « incasable », pour des hommes dont personne ne veut. Tout est en ordre.

Nathalie Loubeyre, réalisatrice de « No Comment ».

 

 

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