Avant-propos : la Revue en ligne tic&société vient de publier un dossier intitulé « TIC et diasporas » (Vol.3, n° 1-2, 2009) sous la direction du Professeur T. Mattelart (Paris 8, CEMTI). Nous proposons à la lecture, avec l’autorisation de M. Mattelart, un extrait de cette recherche.

Par Tristan Mattelart

«Dans quelle mesure les technologies de l’information et de la communication (TIC) permettent-elles aux diasporas de rester en contact avec leurs proches demeurant au pays ou avec les réalités de ce dernier ? Jusqu’à quel point internet offre-t-il à ces populations un moyen de faire entendre leurs voix dans leur pays de résidence, ou d’agir à distance dans leur pays d’origine ? La deuxième moitié des années 1990 a vu émerger une littérature, qui n’a cessé de croître, consacrée aux rapports complexes que nouent les diasporas avec les TIC, organisée, pour une large part, autour de ces interrogations. L’objectif de cet article est d’analyser, avec une perspective critique, cette littérature pour en cerner tant les apports que les limites.»

“(…) Si les TIC peuvent constituer un moyen de tenter d’atténuer l’absence créée par le processus migratoire, elles donnent aussi, à ceux qui veulent, à distance, contribuer de façon active à la vie socioéconomique ou politique de leur village, ville ou pays d’origine, la possibilité d’être plus présents.

Parmi les travaux portant sur la manière dont les migrants mobilisent les technologies pour œuvrer en faveur de leur pays de départ, figurent en bonne  place ceux que Jean-Baptiste Meyer a participé à populariser qui démontrent comment les TIC sont utilisées par les expatriés hautement qualifiés – les « diasporas scientifiques et techniques » – aux fins d’aider à des actions de développement dans leurs pays d’origine.

La réflexion de Jean-Baptiste Meyer dans ce domaine a été inaugurée, au milieu des années 1990, par une analyse du réseau de chercheurs Caldas, créé dans le cadre d’une politique volontariste par la Colombie aux fins d’« associer les intellectuels colombiens expatriés, entre eux et avec le pays, pour qu’ils puissent contribuer, depuis le lieu où ils étaient, au développement scientifique et technique, de même que socioéconomique et culturel » de leur terre natale (Meyer, 2008, p.40). Depuis, la réflexion de l’auteur s’est élargie à d’autres contextes et a été jusqu’à susciter l’intérêt du ministère français des Affaires étrangères, ou d’organisations multilatérales comme l’Unesco, désireux de savoir comment exploiter les ressources que représentent les chercheurs et ingénieurs expatriés venant des pays du Sud pour le développement de ceux-ci (Barré, Hernandez, Meyer, Vinck, 2003).

Les technologies de l’information et de la communication occupent une place de choix dans l’argumentation. Le web offre, dans une large mesure, l’infrastructure qui permet aux diasporas scientifiques et techniques de travailler pour leur pays de départ : «L’apparition d’internet a fourni la possibilité et souvent l’occasion de maintenir un lien ombilical avec le pays d’origine. Ce lien a été partagé avec d’autres expatriés dans une situation équivalente, grâce à la constitution de newsgroups, forums et autres listes de courrier électronique qui ont matériellement constitué des diasporas d’un type nouveau» (Meyer, 2008, p.127-128).

L’accent qui est mis sur la structuration, grâce aux TIC, de diasporas scientifiques et techniques a cependant suscité des critiques dont Jean-Baptiste Meyer lui-même se fait l’écho. Jusqu’à quel point les réseaux d’expatriés hautement qualifiés réunis via les outils fournis par internet peuvent-ils réellement, par leurs actions, contrebalancer les incidences négatives que peut avoir, en termes de développement, leur expatriation pour le pays quitté ? (Meyer, 2008, p.106).

Une recherche menée par Sari Hanafi sur le réseau Palesta, établi en 1997 pour mobiliser les connaissances des expatriés palestiniens hautement qualifiés et les mettre au service du développement de l’État palestinien, introduit quelques éléments supplémentaires de réserve.

Le chercheur, se tenant à distance « d’une vision euphorique du rôle de la communication », souligne d’abord les relations de pouvoir existant au sein de ce réseau, largement dominé par les Palestiniens vivant aux États-Unis et en Europe et négligeant ceux demeurant dans le monde arabe. Mais, ce sont aussi les limites d’un réseau dépendant trop des contacts online et ne comprenant pas assez de rencontres offline qui sont mises en avant : « Le peu de résultats dans l’ensemble de Palesta illustre la trop grande importance donnée à une approche technologique où la connectivité repose avant tout sur l’échange électronique, avec très peu de contacts physiques ou de projets concrets lancés à travers le réseau » (Hanafi, 2005, p.590).

Dans le cadre des analyses sur le transnationalisme, d’autres travaux ont été conduits sur la façon dont les technologies de l’information et de la communication peuvent être utilisées par les émigrés pour contribuer à la vie socioéconomique ou politique de leurs localités ou pays d’origine.

Ainsi le sociologue Robert Smith se penche-t-il sur la manière dont les émigrés mexicains vivant à New York recourent aux TIC pour accompagner les projets de développement local qu’ils mènent, grâce à leurs ressources, dans leur village natal de Ticuani, dans l’État de Puebla. Grâce aux téléconférences, les notables émigrés peuvent, « à partir d’un bureau à Brooklyn, […] négocier avec les autorités municipales réunies dans l’hôtel de ville de Ticuani » et superviser le bon déroulement des projets qu’ils appuient : construction d’une école, rénovation d’une église, installation de canalisations d’eau potable…

Sous l’effet des interventions de ces émigrés – de leur présence accrue grâce aux TIC et de leurs fréquents séjours rendus possibles par l’abaissement des coûts de transport – «la vie politique et sociale de Ticuani se transnationalise », note le sociologue. Cette intervention à distance des émigrés de Brooklyn n’est pas sans créer de tensions avec les autorités locales qui voient d’un œil circonspect l’«l’émergence de structures parallèles de pouvoir», dotées d’une grande capacité financière, susceptibles de leur porter ombrage (Smith, 2004, p.218).

En plus de mobiliser les technologies de l’information et de la communication pour accompagner leurs projets de développement local, ces groupes d’émigrés y ont recours pour publiciser ceux-là tant au sud qu’au nord du Rio Grande. Et Robert Smith d’évoquer les sites web créés par ces groupes qui ont pour fonction de démontrer tant « l’influence politique qu’ils exercent au Mexique », en les mettant en scène avec des responsables nationaux ou locaux, que leur importance politique et économique aux États-Unis (Smith, 2002, p.8-9) (…) ».

Tristan Mattelart, Professeur à Paris 8 (CEMTI)

Tic&société, http://www.tic et societe.revues.org/600

 

 

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